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VIVRE EN PHILOSOPHIE AVEC METAHODOS : LIRE ET RELIRE MILAN KUNDERA

LES PRÉCÉDENTES PUBLICATIONS DE METAHODOS EN FIN D’ARTICLE

ÉMISSION – Mille raisons de lire Milan Kundera

Vendredi 2 août 2024 FRANCE CULTURE

Cette écriture, ces passages qui mêlent philosophie au roman, sa défense du roman… On trouve chez Kundera, selon Maud Ventura, « une sagesse, de l’incertitude et un esprit de complexité dont on ne se remet pas. »

Milan Kundera 1929-2023. Il y a mille raisons de le lire. Mille raisons de se procurer tous ses romans. De les lire dans l’ordre, pour sentir l’évolution, pour percevoir les variations, le déploiement d’une œuvre. Il y a cette écriture, transparente comme de l’eau, facile, au présent. Ce narrateur omniscient qui regarde ses personnages depuis son poste d’observation, qui les voit vivre et nous décrit leurs actions.

Il y a tous ces passages qui mêlent philosophie au roman, ces chapitres entiers, abstraits, théoriques, sur l’éternel retour chez Nietzsche ou la nostalgie chez Homère. Kundera s’en défendrait : pas question de philosophie ici ! Mais tout de même : ces chapitres, ces théorisations, ces digressions… Il y a aussi sa défense du roman, sa théorie du roman.

Milan Kundera écrit : “La seule raison d’être du roman est de dire ce que seul le roman peut direEt même : certaines vérités sont inaccessibles à la philosophie, à la recherche universitaire, aux essais, au cinéma, à la poésie. Le roman déploie des personnages, des scènes, des situations particulières. Et c’est là qu’on trouve une vérité nouvelle, mais une vérité nécessairement fragmentaire, fragile, délicate, ambiguë, puisque limitée au temps et à l’espace d’un personnage, bien loin d’une vérité générale et transcendantale. »

À écouter : Milan Kundera, légèreté de lettres

La devinette

De quel roman de Milan Kundera provient ce texte ?

« L’éternel retour est une idée mystérieuse et, avec elle, Nietzsche a mis bien des philosophes dans l’embarras : penser qu’un jour tout se répétera comme nous l’avons déjà vécu, et que même cette répétition se répétera encore indéfiniment ! Que veut dire ce mythe loufoque ? (…)

L’idée de l’éternel retour désigne une perspective où les choses (…) nous apparaissent sans la circonstance atténuante de leur fugacité. Il existe une profonde perversion morale inhérente à un monde fondé essentiellement sur l’inexistence du retour, car dans ce monde-là tout est d’avance pardonné et tout y est donc cyniquement permis. (…)

Dans le monde de l’éternel retour, chaque geste porte le poids d’une insoutenable responsabilité. C’est ce qui faisait dire à Nietzsche que l’idée de l’éternel retour est le plus lourd fardeau. »

► La réponse est à découvrir en écoutant l’émission…

À écouter : Milan Kundera, entrée en Pléiade

Lecture

« C’est à l’aube de l’antique culture grecque qu’est née L’Odyssée, l’épopée fondatrice de la nostalgie. (…) Ulysse, le plus grand aventurier de tous les temps, est aussi le plus grand nostalgique.

Il alla (sans grand plaisir) à la guerre de Troie où il resta dix ans. Puis il se hâta de retourner à son Ithaque natale mais les intrigues des dieux prolongèrent son périple, d’abord de trois années bourrées d’événements les plus fantasques, puis de sept autres années qu’il passa, otage et amant, chez la déesse Calypso qui, amoureuse, ne le laissait pas partir de son île. (…) Ulysse vécut chez Calypso une vraie dolce vita, vie aisée, vie de joies. Pourtant, entre la dolce vita à l’étranger et le retour risqué à la maison, il choisit le retour. (…)

Homère glorifia la nostalgie (…) et stipula ainsi une hiérarchie morale des sentiments. Pénélope occupe le sommet, très haut au-dessus de Calypso. Calypso, (…) je pense souvent à elle. Elle a aimé Ulysse. Ils ont vécu ensemble sept ans durant. On ne sait pas pendant combien de temps Ulysse avait partagé le lit de Pénélope, mais certainement pas aussi longtemps. Pourtant, on exalte la douleur de Pénélope et on se moque des pleurs de Calypso. (…)

Pendant les vingt ans de son absence, les Ithaquois gardaient beaucoup de souvenirs d’Ulysse, mais ne ressentaient pour lui aucune nostalgie. Tandis qu’Ulysse souffrait de nostalgie et ne se souvenait de presque rien. (…) Après avoir tué les téméraires qui voulaient épouser Pénélope et régner sur Ithaque, Ulysse fut obligé de vivre avec des gens dont il ne savait rien. Eux, pour le flatter, lui rabâchaient tout ce qu’ils se rappelaient de lui avant son départ pour la guerre. Et, convaincus que rien d’autre que son Ithaque ne l’intéressait (…), ils lui serinaient ce qui s’était passé pendant son absence (…) Rien ne l’ennuyait plus que cela. Il n’attendait qu’une seule chose, qu’ils lui disent enfin : Raconte !

Et c’est le seul mot qu’ils ne lui dirent jamais. Après avoir quitté Calypso, pendant son voyage de retour, il avait fait naufrage en Phéacie où le roi l’avait accueilli à sa cour. Là, il était un étranger, un inconnu mystérieux. À un inconnu on demande : « Qui es-tu ? D’où viens-tu ? Raconte ! » Et il avait raconté. Pendant quatre longs chants de l’Odyssée, il avait retracé en détail ses aventures devant les Phéaciens ébahis. Mais à Ithaque il n’était pas un étranger, il était l’un des leurs et c’est pourquoi l’idée ne venait à personne de lui dire : Raconte ! »

Milan Kundera, L’Ignorance (Gallimard, 2003, pages 10-14, puis pages 41-43)

À écouter : Milan Kundera : écrire contre le « je »

L’horoscope littéraire

Quel livre de Milan Kundera êtes-vous ?

  • Bélier. L’Ignorance ! Votre vie en deux mots : la nostalgie et le quiproquo amoureux. L’Ignoranceest mon roman préféré de Milan Kundera, celui par lequel commencer, je compte sur vous les Béliers !
  • Taureau. Risibles Amours : un délicieux recueil de nouvelles, laboratoire littéraire où l’on retrouve tous les thèmes qui seront développés dans son premier cycle romanesque : l’infidélité, l’érotisme, le malentendu. On se jette dessus !
  • Gémeaux. L’Art du roman : un recueil de textes et de conférences dans lequels Milan Kundera explique comment il écrit ses romans et pourquoi. Sa théorie du roman a changé ma vie, allez-y !
  • Cancer. La Vie est ailleurs : un des romans les plus denses, les plus longs, les plus fouillés de Milan Kundera, sur le parcours d’un apprenti poète sous le régime communisme, Jaromil. Une analyse du kitsch et du lyrisme.
  • Lion. La Fête de l’insignifiance, son tout dernier roman, paru en 2013. L’insignifiance comme clé de la sagesse et de la bonne humeur, c’est tout ce que je vous souhaite, les Lions.
  • Vierge. Je triche pour ce dernier, en vous recommandant une enquête de la journaliste Ariane Chemin, À la recherche de Milan Kundera, sur la manière dont l’auteur a disparu de la vie médiatique et orchestré son dernier rôle : celui d’écrivain fantôme ! Absolument fascinant.

À écouter : Ariane Chemin dans les pas de Kundera

Programmation musicale

  • Juliette Armanet, Le dernier jour du disco
  • Michael Kiwanuka
  • Solann, Narcisse
  • James Blake, Thrown Around
  • Emily Loizeau, La route de Vénus
  • The Strokes, You Only Live Once
  • Nick Cave and the Bad Seeds, Frogs
  • Michel Polnareff, Holidays
  • Common et Pete Rock, Wise Up
  • Alain Bashung, La nuit je mens
  • Yamê, Quête
  • The Verve, Bitter Sweet Symphony

Lectures

  • Milan Kundera, L’Insoutenable Légèreté de l’être(1984)
  • Milan Kundera, L’Ignorance (Gallimard, 2003)

LIEN VERS L’ÉMISSION

NOS PRECEDENTES PUBLICATIONS 

VIVRE EN LITTÉRATURE AVEC METAHODOS : Milan Kundera, « Eloge de la défection »
https://metahodos.fr/2023/09/03/michel-terestchenko-et-lundera/

metahodos.frhttps://metahodos.fr › 2023/03/26 › milan-kundera-lo… 26 mars 2023 — Comment résumer le parcours et l’œuvre de Milan Kundera, immense écrivain qui a traversé l’histoire européenne du XXe siècle ?


VIVRE EN LITTÉRATURE ET POÉSIE : MILAN KUNDERA …metahodos.frhttps://metahodos.fr › 2023/07/12 › vivre-en-litteratur…
 12 juil. 2023 — L’écrivain Milan Kundera est mort à l’âge de 94 ans, a annoncé la télévision tchèque mercredi matin. Mondialement renommé pour une œuvre …


ÉTÉ STUDIEUX AVEC METAHODOS : « UN OCCIDENT …metahodos.frhttps://metahodos.fr › 2023/07/22
 22 juil. 2023 — ÉTÉ STUDIEUX AVEC METAHODOS : « UN OCCIDENT KIDNAPPÉ ». Milan Kundera, Un Occident kidnappé ou la tragédie de l’Europe centrale.

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