
DÉCLARER L’ÉTAT DE GUERRE POUR FAIRE OUBLIER LES AUTRES PROJETS ET ENJEUX PUBLICS ?
À entendre le chef de l’Etat, la France et l’Europe sont en guerre et sont entrés en économie de guerre.
En réalité nous ne sommes pas en guerre et il n’y a pas lieu de décréter l’économie de guerre; qui fait oublier les autres enjeux et actions publics.
EXTRAIT DE L’ARTICLE CI CONTRE : « Quelques mois après l’invasion de l’Ukraine par la Russie, le président Emmanuel Macron annonçait que la France et l’Union européenne (UE) entraient dans «une économie de guerre dans laquelle […] nous allons durablement nous organiser», le 13 juin 2022, lors du salon international Eurosatory, consacré à la défense et à la sécurité terrestres et aériennes. La formule a choqué à juste titre: elle semblait signifier que nous étions en guerre contre la Russie, ce qui n’est évidemment pas le cas. »
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MACRON « VA-T-EN GUERRE » ? – LE DOSSIER DE METAHODOS EN 11 PUBLICATIONS
ARTICLE – Réarmer l’Europe, oui, entrer en économie de guerre, non
Gérard Horny – Édité par Émile Vaizand – 18 mars 2025 SLATE
Ne pouvant plus trop compter sur les États-Unis de Donald Trump, l’Union européenne entame avec raison un vigoureux effort de réarmement. Mais elle n’est pas en guerre et les autres priorités économiques ne doivent pas être oubliées.


Quelques mois après l’invasion de l’Ukraine par la Russie, le président Emmanuel Macron annonçait que la France et l’Union européenne (UE) entraient dans «une économie de guerre dans laquelle […] nous allons durablement nous organiser», le 13 juin 2022, lors du salon international Eurosatory, consacré à la défense et à la sécurité terrestres et aériennes. La formule a choqué à juste titre: elle semblait signifier que nous étions en guerre contre la Russie, ce qui n’est évidemment pas le cas. Nous avons à fournir des efforts pour soutenir aujourd’hui l’Ukraine et pour dissuader Vladimir Poutine de s’attaquer à un autre État européen à l’avenir, mais nous ne sommes pas et ne devrions pas être un jour en conflit direct avec la Russie. L’effort de réarmement qui a déjà été entrepris et doit encore être accéléré dans les prochaines années a précisément pour but de ne pas avoir à connaître les douleurs d’une économie de guerre.
De ce point de vue, il est ridicule d’accuser le président de la République de jouer aujourd’hui les va-t-en-guerre. L’allocution d’Emmanuel Macron, le 5 mars, souvent critiquée, était claire: «Oui, quoi qu’il advienne, il nous faut nous équiper davantage, hausser notre position de défense et cela pour la paix même, pour dissuader.» Et c’est bien de dissuasion seulement dont il s’agit. Dans une économie de guerre, les dépenses militaires sont une priorité absolue et prennent le pas sur toute autre considération.
Ainsi que nous le rappelle l’Institut de Kiel pour l’économie mondiale (IfW Kiel), dans un rapport publié au début du mois de février, l’Allemagne nazie consacrait en 1939 près de 27% de son produit intérieur brut (PIB) aux dépenses militaires, tandis que le Royaume-Uni, après avoir trop négligé ce danger, faisait un gros effort de rattrapage à environ 15% de son PIB. Aujourd’hui, ce qui est demandé aux pays européens, c’est de monter autour de 3% de leur PIB. Les conséquences pour la population ne sont pas exactement les mêmes.
La fin des «dividendes de la paix»
Si l’on admet que cet effort doit être accompli, il faut alors se poser la question de savoir comment on le finance et si cet investissement doit être fait au détriment d’autres dépenses. On peut trouver un premier élément de réponse dans un précédent rapport du même Institut de Kiel pour l’économie mondiale, paru en septembre 2024.
Dépenses relatives à la défense en Europe (axe de gauche) et dépenses en équipements militaires (axe de droite), en pourcentage du PIB. Source: Institut de Kiel pour l’économie mondiale (IfW Kiel), sur la base des données de l’OTAN, de l’Institut international de recherche sur la paix de Stockholm (Sipri) et de la Banque mondiale.
En 1990, les pays européens consacraient ensemble autour de 2,3% de leur PIB à la défense. Puis ce pourcentage est descendu autour de 1,3%. Avec la chute du régime communiste à Moscou et l’éclatement de l’URSS, ils ont estimé qu’il était possible de faire une pause et de toucher ce que l’on a appelé les «dividendes de la paix», expression utilisée en 1990 par Laurent Fabius, alors président de l’Assemblée nationale, puis reprise par Emmanuel Macron dans son discours du 5 mars.
Mais l’annexion de la Crimée par la Russie en 2014 est venue rappeler aux pays d’Europe de l’Ouest et aux anciens pays du bloc soviétique que le nationalisme russe pouvait encore être un danger. Les budgets de la défense sont repartis à la hausse, du moins dans les pays qui se sentaient le plus concernés et une nouvelle accélération a été enregistrée à partir de 2022.
Sans surprise, parmi les trente-deux pays membres de l’OTAN, on voit que c’est la Pologne qui a le plus dépensé en matière de défense en 2024 en proportion de son PIB (4,12%), devant l’Estonie (3,43%) et la Lettonie (3,12%). L’Allemagne et la France étaient alors au coude-à-coude, avec respectivement 2,12% et 2,06% de leur PIB.
Contrairement à ce qu’affirme Donald «Ubu» Trump, les États européens ne laissent pas les États-Unis financer pratiquement seuls la sécurité de l’Europe. De plus, la majorité des pays européens de l’OTAN consacrent désormais plus de 2% de leur PIB aux dépenses militaires, conformément au seuil fixé par les membres de l’Alliance transatlantique en 2014. Certes, les États-Unis sont, eux, à 3,38% de leur PIB, mais c’est vers ce niveau que la plupart des pays européens souhaitent désormais se diriger, pour tenir compte à la fois de la «menace russe» et du risque d’être lâchés par leur «allié» états-unien.
Bruxelles assouplit sa position
Il serait souhaitable que l’effort soit maintenant partagé de façon plus équitable par l’ensemble des pays européens. On peut déplorer le tropisme russe de certains de leurs dirigeants, y compris dans des pays qui ont eu à souffrir dans un passé pas si lointain de l’arrivée des tanks de leur grand voisin. Comme l’a écrit un lecteur de Slate.fr, en réaction à un précédent article, faut-il «rappeler à Viktor Orbán ce que la Russie a réalisé à la fin de l’année 1956»? On peut regretter que d’autres pays, comme l’Espagne de Pedro Sánchez, aient un peu de mal à considérer la Russie comme un danger les menaçant directement. Mais globalement, l’Europe semble disposée à fournir un effort.
Graphique montrant les dépenses militaires en part du PIB, en fonction de la distance entre la ville de Moscou et la capitale des pays membres de l’OTAN, réalisé le 3 mars 2023. | Jean-Michel Cornu, Yann Schreiber, Valentina Breschi / AFP
Les États membres de l’UE seront d’autant plus enclins à le faire que la Commission européenne a pris la mesure de la gravité de la situation et s’est montrée disposée à leur laisser une plus grande liberté de gestion. Dans un discours prononcé le 4 mars, Ursula von der Leyen a présenté un plan de 800 milliards d’euros, baptisé «Réarmer l’Europe». La présidente de la Commission européenne a proposé que les dépenses militaires puissent être augmentées «sans déclencher la procédure de déficit excessif». Ainsi, a-t-elle précisé, «si les États membres augmentent leurs dépenses de défense à hauteur de 1,5% du PIB en moyenne, cela permettrait de créer une marge de manœuvre budgétaire de près de 650 milliards d’euros sur quatre ans».
À cela, Ursula von der Leyen a ajouté la possibilité pour les États membres d’emprunter auprès de l’UE un total de 150 milliards d’euros pour effectuer des investissements dans le domaine de la défense, de mobiliser aussi d’autres fonds européens pour cet usage qui n’était pas prévu au départ (par exemple dans le cadre des programmes de la politique de cohésion) et de recourir aux financements de la Banque européenne d’investissement. Deux jours plus tard, le 6 mars, ces propositions ont été avalisées lors d’un sommet extraordinaire du Conseil européen à Bruxelles.
L’environnement sacrifié?
Évidemment, ce surcroît de dépenses autorisées pose quelques problèmes. Si elles sont financées au détriment d’autres dépenses, il y aura des perdants et l’on sait déjà quel pourrait être l’un d’entre eux: l’environnement, qu’il s’agisse de la lutte contre le réchauffement climatique ou de celle contre le recul de la biodiversité. Déjà, au cours des derniers mois, alors que les gouvernants cherchaient à soutenir une activité déclinante, on a vu monter la pression des lobbies pour un allègement des contraintes qui pourraient naître de l’application des lois «vertes» et ces demandes ont été entendues. Le risque d’un grave recul sur les politiques environnementales est d’autant plus grand qu’aux États-Unis, Donald Trump est en train de saboter méthodiquement tout ce que son prédécesseur avait fait en ce domaine. Ainsi, les chefs d’entreprise européens pourront facilement démontrer qu’on leur impose des contraintes qui n’existent pas ailleurs.
D’autres craintes ont été émises concernant les dépenses sociales et les retraites. Toucher à ces dépenses au nom de la nécessité du réarmement serait une erreur. Ce serait le meilleur moyen de casser l’élan de solidarité envers l’Ukraine et les pays européens les plus menacés. Un effort doit être fait pour les retraites parce que ce régime est en déficit et que des réformes sont indispensables; la question du financement des dépenses militaires n’a pas à entrer en ligne de compte. De même, une hausse des impôts, qu’Emmanuel Macron a raison d’écarter, serait une très mauvaise idée; ce doit être une carte à n’utiliser qu’en dernier recours.
S’endetter davantage
Même si l’on trouve ici et là des moyens de mieux gérer les finances publiques, l’essentiel du financement devra venir de l’endettement. C’est ce que l’Institut de Kiel pour l’économie mondiale recommande pour l’Allemagne et les autres pays européens. Son étude parue début février se fonde sur l’examen de ce qui a été fait dans vingt-deux pays pendant 150 ans, de 1870 à 2020, en excluant les deux guerres mondiales: dans ces deux périodes, on était en économie de guerre, pas en période de réarmement. Sont donc analysées les phases pendant lesquelles la hausse des dépenses militaires est en moyenne de 1,5% du PIB (exactement ce qui est envisagé dans le discours d’Ursula von der Leyen) ou davantage. Le résultat est clair: «L’Allemagne et l’Europe devraient à nouveau s’endetter et ne pas exiger un budget équilibré. […] La sécurité de l’Europe ne doit pas être mise en péril par des règles budgétaires telles que le frein à l’endettement, sous peine de répéter la grave erreur de la politique britannique d’austérité et d’apaisement des années 1930.»
MACRON « VA-T-EN GUERRE » ? – LE DOSSIER DE METAHODOS EN 11 PUBLICATIONS :
LA GUERRE A BESOIN D’UN CHEF … DE GUERRE ? … ET D’UN GUIDE … DE SURVIE ? – DOSSIER «VA-T-EN GUERRE». https://metahodos.fr/2025/03/19/la-guerre-a-besoin-dun-chef-de-guerre-et-dun-guide-de-survie/
DE L’HUMOUR, MAIS PAS SEULEMENT ? AVEC RÉGIS MAILHOT – « L’EMPRUNT RUSSE » DE MACRON ET LA « FLEX SENIOR EQUITY » https://metahodos.fr/2025/03/18/de-lhumour-mais-pas-seulement-avec-regis-maillot-lemprunt-russe-de-macron-et-la-flex-senior-equity/
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« ILS L’ONT DIT » (4) : LA VALSE DES BONISSEURS À PROPOS DES IMPOTS ET EFFORTS DES FRANÇAIShttps://metahodos.fr/2025/03/18/ils-lont-dit-4-la-valse-des-bonisseurs-a-propos-des-impots-et-efforts-des-francais/
L’EXÉCUTIF FRANÇAIS PERDU DANS SES CONTRADICTIONS ET ACROBATIES SUR LE FINANCEMENT DES DÉPENSES MILITAIREShttps://metahodos.fr/2025/03/17/lexecutif-francais-perdu-dans-ses-contradictions-et-acrobaties-sur-le-financement-des-depenses-militaires/
APRÈS LA FABLE DES « EFFORTS » POUR LE BUDGET, LE FEUILLETON DES « EFFORTS » POUR LA GUERRE – MISES À JOUR 1,2 ET 3 https://metahodos.fr/2025/03/16/apres-la-fable-des-efforts-pour-le-budget-le-feuilleton-des-efforts-pour-la-guerre-mises-a-jour-12-et-3/
ALORS QUE L’EXÉCUTIF FRANÇAIS FEUILLETONNE SUR L’INVESTISSEMENT MILITAIRE, L’UE ET L’ALLEMAGNE LANCENT DES PLANS DE 800 ET 1000 MILLIARDS – MÀJ 4 https://metahodos.fr/2025/03/14/alors-que-lexecutif-francais-feuilletonne-sur-linvestissement-militaire-lue-et-lallemagne-annoncent-des-plans-de-800-et-1000-milliards-maj-4/
« DÉCIDOPHOBE » – QUID DE LA PROMESSE (200) DE DOUBLER LA DÉPENSE MILITAIRE SANS AUGMENTER LES IMPÔTS ET LA DETTE ? – MISE À JOUR : 1, 2 ET 3 https://metahodos.fr/2025/03/14/quid-de-la-promesse-200-presidentielle-de-doubler-la-depense-militaire-sans-augmenter-les-impots-2/
UN EMPRUNT NATIONAL POUR LA DÉFENSE : UN DÉBAT INTERNE À L’EXÉCUTIF https://metahodos.fr/2025/03/13/un-emprunt-national-pour-la-defense-un-debat-interne-a-lexecutif/
SURENCHÈRE GUERRIÈRE AU SEIN DE L’EXÉCUTIF : « LA GUERRE DES ÉTOILES » PAR BAYROU https://metahodos.fr/2025/03/09/surenchere-la-guerre-des-etoiles-par-bayrou/
E. MACRON : TENTER DE REPRENDRE LA DIRECTION DU PAYS – MISES À JOUR 4 À 10 – LE « VA-T-EN GUERRE », DOSSIER https://metahodos.fr/2025/03/09/e-macron-tenter-de-reprendre-la-direction-du-pays-par-la-menace-de-guerre-mises-a-jour-2-et-3-2/
ÉCONOMIE DE GUERRE : RÉPÉTER DEPUIS 2022 QUE NOUS Y SOMMES … ET DÉCLARER DEVOIR Y ENTRER https://metahodos.fr/2025/03/03/88035/