
ARTICLE – Allocation sociale unique : « pourquoi cette usine à gaz ne tournera jamais » – par Bruno Retailleau
Le président des Républicains craint que le futur projet de loi « facilite, non pas le retour à l’emploi, mais le recours aux aides »
Publié le 7 janvier 2026 L’OPINION BRUNO RETAILLEAU
Plutôt qu’une « allocation sociale unique » telle que défendue par le gouvernement Lecornu, qu’il juge coûteuse et inefficace, le président des Républicains préconise la création d’un « compte social unique » qui permettra un plafonnement des aides sociales.
C’est une situation faussement fictive car elle renvoie à des cas bien réels, que l’ancien président de département que je suis a connus : Monsieur et Madame X, sans emploi et parents de deux enfants, bénéficient d’un logement social, perçoivent le RSA, les allocations familiales et les APL. Par ailleurs, le coût de leur logement est également amoindri grâce à la « réduction du loyer de solidarité » consentie par leur bailleur social. Leur facture d’électricité, elle, est allégée grâce au chèque énergie et l’aide qu’ils perçoivent au titre du Fonds de solidarité logement de leur département.
Mais ce n’est pas tout. Monsieur et Madame X bénéficient aussi, outre l’allocation de rentrée scolaire, de tarifs sociaux pour les transports et la cantine de leurs enfants, ainsi que d’une « complémentaire santé solidaire ». L’été dernier, ce ménage a également touché une aide substantielle pour financer un séjour familial d’une semaine, versée par leur CAF dans le cadre de l’Aide aux vacances des familles. Caisse d’allocations familiales qui leur a d’ailleurs accordé une prestation pour l’achat d’un nouvel ordinateur.
Au royaume des délires fiscaux, l’Etat connait dans le moindre détail la situation de chaque contribuable, mais il ignore tout de celle des allocataires !
Certes, Monsieur et Madame X ne roulent pas sur l’or, mais le montant total des aides qu’ils perçoivent n’est pas négligeable : 1,7 smic, soit pratiquement l’équivalent des revenus du travail de leurs voisins de palier, un couple de salariés. Quand on connait le coût d’un plein d’essence et celui d’une solution de garde pour les enfants, la conclusion est sans appel pour ce ménage : il leur est plus avantageux de ne pas travailler que de reprendre le chemin de l’emploi.
Guichets.
Faut-il blâmer Monsieur et Madame X ? Blâmons d’abord notre système social qui, avec ses aides en pagaille et ses guichets multiples, a créé de véritables trappes à inactivité. Blâmons les pouvoirs publics qui sont incapables de dire qui touche quoi : au royaume des délires fiscaux, l’Etat connait dans le moindre détail la situation de chaque contribuable, mais il ignore tout de celle des allocataires ! Dès lors, faut-il espérer que la création d’une allocation sociale unique, à laquelle s’est rallié le Premier ministre, supprimera définitivement le piège de l’assistanat, que dénoncent avec constance les députés et les sénateurs LR ? Rien n’est moins sûr.
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D’abord, parce que cette allocation n’aura d’unique que le nom. Rappelons que Sébastien Lecornu n’a évoqué que le rapprochement « du RSA, de la prime d’activité et de certaines aides au logement ». Autrement dit : tout le reste subsistera, et notamment ces multiples aides légales ou extra-légales, versées par les CAF, les collectivités et les divers organismes sociaux. On m’objectera que ce n’est qu’un début, mais l’opération fusion n’ira pas plus loin. Car il est techniquement impossible de rassembler en une seule aide des prestations dont les durées ou les revenus de référence ne sont pas les mêmes.
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Une telle usine à gaz ne tournera jamais. Et quand bien même le pourrait-elle, son coût serait fatalement supérieur à l’existant : gageons que l’Etat, afin de ne pas se voir accuser de faire des perdants, placerait assez haut la barre de la nouvelle allocation… Et ce ne sont pas les hypothétiques « économies de gestion » promises par Sébastien Lecornu qui règleraient la note. Elles ne sont que de la poudre aux yeux : le RSA, la prime d’activité et les aides au logement sont déjà versées par un même acteur, les CAF. Mais surtout, le Premier ministre reste particulièrement flou sur un plafonnement de cette allocation : il n’y aura pas « d’économies sur les bénéficiaires » a-t-il précisé. Le risque, c’est que le futur projet de loi facilite, non pas le retour à l’emploi, mais le recours aux aides. Olivier Faure peut donc dormir tranquille : l’assistanat continuera et Nicolas paiera…
Tuyauterie.
La vraie réforme, ce n’est pas l’allocation sociale unique, mais le plafonnement des aides. Plutôt que de perdre du temps – et de l’argent – à faire de la tuyauterie technocratique, soyons pragmatiques : créons un compte social unique pour faire un relevé de toutes les aides sociales, et plafonner leur somme à 70% du SMIC. C’est une mesure simple et efficace qui permettrait de garantir que le travail paiera toujours davantage que le fait de ne pas travailler.
Les prestations liées au handicap et à la dépendance seraient évidemment exclues de ce plafonnement. Tout comme les allocations familiales. Ces dernières doivent être préservées mais financées autrement que par les seuls actifs. Et surtout, comme toutes les aides sociales, il est juste qu’elles soient conditionnées à trois ans de présence légale sur le territoire français. Une aide n’est pas un dû, à plus forte raison lorsque son demandeur n’a pas, ou peu, cotisé.
« La justice forme la borne du droit de chaque peuple » écrivait Tocqueville. Pour beaucoup de Français, les bornes ont été passées, car les droits ont été tordus. Tordus par ceux qui usent et abusent d’un modèle social porté à bout de bras par les actifs. C’est ce sentiment d’injustice qui fait se cabrer des millions de Français lorsque le mot « effort » est prononcé dans le débat public : l’effort pour ces compatriotes, c’est toujours pour les mêmes, et jamais pour les autres. Créer le compte social unique, c’est poser un acte de justice pour cette France courageuse et travailleuse qui n’en peut plus de payer pour les autres.