
UN MODÈLE FONDÉ SUR « la reconnaissance mutuelle, le respect de l’autre et la solidarité sociale »
« L’idée est de fonder un modèle dans lequel les êtres humains ne recherchent
ni le pouvoir – « au sens de la domination sur autrui »
–ni la richesse matérielle, mais « la reconnaissance mutuelle, fondée sur le respect de l’autre et la solidarité sociale ».
« Pour ce faire, l’universitaire accorde une importance particulière « au principe de subsidiarité, à savoir la prise de décision au plus près des personnes et des corps intermédiaires, et au principe de bien commun, à savoir la conjonction du bonheur personnel avec l’épanouissement réciproque ».
ARTICLE – « Penser l’ère post-libérale » d’Adrian Pabst : un ouvrage pour sauver la démocratie
Par Kévin Boucaud-Victoire Publié le 08/01/2026 MARIANNE
Dans « Penser l’ère post-libérale » (Desclée de Brouwer), le politologue Adrian Pabst tente de trouver une troisième voie entre le libéralisme, aujourd’hui en faillite, et l’illibéralisme.
« La crise consiste précisément dans le fait que l’ancien meurt alors que le nouveau ne peut encore naître. Pendant cet « interrègne », des phénomènes morbides les plus variés viennent à se produire. » Cette citation du communiste italien Antonio Gramsci est maintenant bien connue et est même devenue un lieu commun, tant elle a été répétée ad nauseam ces dernières années. Pourtant, comme nous le rappelle Adrian Pabst, qui enseigne à l’université britannique du Kent, elle nous aide à penser le moment présent. Le libéralisme est à l’agonie, aucun modèle plus solide et respectueux du bien commun n’arrive à émerger, ce qui favorise les phénomènes les plus morbides, Donald Trump en tête. C’est à partir de ce constat qu’Adrian Pabst trace une « troisième voie » à même de nous sortir de la crise.
Certes, le libéralisme a, un temps, apporté prospérité et émancipation aux pays occidentaux. Mais, selon l’universitaire, « la pensée libérale, qui valorise l’individu solitaire, la liberté négative (au sens restrictif de l’absence d’entraves aux choix individuels), les droits subjectifs et la maximisation de l’utilité, ne parvient pas à expliquer le monde dans lequel nous vivons ». Sous le poids de la bureaucratisation et de la mondialisation, « les sociétés libérales ont subi une centralisation du pouvoir, une concentration de la richesse et une marchandisation de la vie quotidienne, qui compromet les engagements libéraux en faveur de l’égalité des chances, de l’État de droit, du respect des règles démocratiques et des droits humains universels ».
UN MODÈLE À INVENTER
D’après Adrian Pabst, nous avons même basculé dans un ultralibéralisme qui repose sur « le culte de l’autonomie individuelle », tout en marginalisant « tous ceux qui souhaitent une plus grande sécurité, une plus grande stabilité et une plus grande solidarité sociale, notamment les classes populaires, mais aussi les classes moyennes, qui font face à l’insécurité économique et culturelle ».
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C’est dans ce qui explique l’émergence de l’illibéralisme d’un Poutine, d’un Orban ou d’un Trump, réaction autoritaire « contre le libéralisme contemporain aux niveaux politique, économique, social, culturel et géopolitique, souvent aux noms des principes de démocratie et de souveraineté des nations et des peuples ». Le remède pourrait néanmoins être pire que le mal, car si ce « techno-populisme » s’apparente à une réaction au capitalisme contemporain, il opère en réalité une intensification « de la fusion entre l’État et du pouvoir de marché, au détriment d’un modèle plus pluraliste ». C’est la raison pour laquelle l’auteur plaide pour un post-libéralisme capable de concilier émancipation et démocratie.
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Pour élaborer ce modèle, Adrian Pabst pioche chez des philosophes (Jean-Claude Michéa, Charles Taylor, Alasdair MacIntyre), voire des théologiens (John Milbank) qui ont su aussi bien critiquer le libéralisme que le marxisme orthodoxe, ainsi que le rationalisme, le positivisme et la notion même de progrès. Il tente d’élaborer une synthèse entre des courants de pensée marginalisés au cours de l’histoire politique, mais qui gagnerait à être redécouverts : personnalisme, mutualisme, solidarisme et distributisme.
L’idée est de fonder un modèle dans lequel les êtres humains ne recherchent ni le pouvoir – « au sens de la domination sur autrui » – ni la richesse matérielle, mais « la reconnaissance mutuelle, fondée sur le respect de l’autre et la solidarité sociale ». Pour ce faire, l’universitaire accorde une importance particulière « au principe de subsidiarité, à savoir la prise de décision au plus près des personnes et des corps intermédiaires, et au principe de bien commun, à savoir la conjonction du bonheur personnel avec l’épanouissement réciproque ».
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Mais l’auteur ne se contente pas de formuler des grands principes, il élabore aussi une série de propositions qui touchent l’économie, l’écologie, le travail, la démocratie ou l’identité. Un ouvrage dont devraient se saisir les responsables politiques de gauche comme de droite, qui désirent ardemment changer la vie.
Penser l’ère post-libéral. Une « troisième voie » pour sortir de la crise démocratique, d’Adrian Pabst (avec la contribution de Clotilde Brossollet), Desclée de Brouwer, 384 p., 21,90 €.