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DETTES (2) NATIONALES ENGAGÉES PAR L’UE : « Pas tant que je serai en vie »

ARTICLE – « Pas tant que je serai en vie »: Macron veut qu’on s’endette en commun avec nos voisins européens, l’Allemagne n’est pas intéressée et Paris est encore une fois isolée

BFM Business Mathieu Jolivet

Emmanuel Macron relance l’idée d’une dette commune européenne pour financer les investissements d’avenir, mais sa proposition d’ »eurobonds » se heurte à la réticence de l’Allemagne et des pays du Nord, attachés à l’orthodoxie budgétaire et convaincus que la priorité doit rester la compétitivité et la discipline financière. Dans une Europe où le Sud a engagé d’importantes réformes tandis que la France apparaît isolée sur le plan budgétaire, le débat sur une mutualisation durable de la dette ravive les tensions historiques entre solidarité financière et responsabilité nationale.

S’endetter à 27, c’est un peu comme si une grande famille contractait un emprunt pour investir dans une maison… Mais une grande famille, avec l’oncle à la poche percée, la grand-mère près de ses sous, le fils millionnaire et individualiste, le cousin peu doté mais de nature généreuse.

C’est ce que souhaite Emmanuel Macron qui l’a annoncé ce mardi dans Le Monde.

« C’est le moment de lancer une capacité commune d’endettement pour ces dépenses d’avenir, des eurobonds d’avenir« , assure le chef de l’Etat.

Un appel du pied qui fait grincer des dents à Berlin. Sans rejeter ouvertement la proposition, le gouvernement allemand l’a fait savoir quelques heures seulement après la publication de l’interview.

« Nous pensons que, compte tenu de l’ordre du jour [du sommet de l’UE], cela détourne quelque peu l’attention de ce dont il s’agit réellement – ​​à savoir que nous avons un problème de productivité », a déclaré mardi à Politico un haut responsable du gouvernement allemand.

Ce projet d’Eurobonds renvoie finalement à notre rapport à la dépense publique et à la gestion des finances publiques, avec des luttes d’influences récurrentes entre les « orthodoxes » du nord de l’Europe contre les « laxistes » du sud. Mais l’histoire récente nous montre qu’il ne faut pas tomber non plus dans les clichés… Les pays du sud ont fait ces dernières années les efforts structurels que la France n’a pas faits. Ce que dit Emmanuel Macron ce matin d’ailleurs :

« La difficulté de la France, c’est qu’elle n’a jamais eu un modèle équilibré comme certaines économies du nord, qui reposent plus sur le sens des responsabilités. Et elle n’a jamais connu l’austérité, contrairement à ce que beaucoup pensent. Nous n’avons jamais eu des réformes comme celles qui se sont tenues dans les années 2010 au Portugal, en Espagne, en Italie ou en Grèce, et dont les dividendes arrivent à plein aujourd’hui. »

Angela Merkel a dit « non » aux Eurobonds tant qu’elle sera en vie

Quand on parle d’Eurobonds, tous les regards se tournent vers l’Allemagne. Berlin s’est forgé une réputation de gardien de l’orthodoxie budgétaire en Europe. Un épisode historique qui illustre bien cette culture allemande: nous sommes en juin 2012, la crise des dettes souveraines est à son paroxysme. La Grèce menace de sortir de la zone euro, l’Espagne et l’Italie voient leurs taux d’emprunt s’envoler, les marchés parient sur un éclatement possible de la zone euro.

Dans les chancelleries, comme dans les salles de marché, le sujet n’est plus tabou: c’est l’existence même de la monnaie unique qui se pose. On parle alors de « contagion », de « spirale de la dette », et de « moment Lehman » pour l’euro.

Dans ce climat d’urgence existentielle, François Hollande alors président, pousse pour une mutualisation des dettes. Mais ce sujet de la solidarité financière via des eurobonds enflamme les débats politiques.

La Chancelière Angela Merkel va alors dire au Bundestag devant des députés du FDP (partenaires clés de sa coalition) qu’il n’y aurait pas d’Eurobonds, du moins « pas tant que je serai en vie », avait-elle insisté comme le rapportait Reuters en juin 2012. Des témoins ayant assisté à la scène relatent alors la réaction d’une partie des députés allemands qui scandaient « longue vie à la chancelière! ».

Les Allemands ont fait les efforts avant les autres

Si les Allemands ont cette culture plus rigoureuse de la dépense publique, c’est aussi parce qu’ils ont payé le prix fort, bien avant les autres, pour remettre leur économie d’équerre. Au début des années 2000, alors que l’Allemagne est « l’homme malade de l’Europe », le chancelier Gerhard Schröder engage les réformes Hartz : flexibilisation du marché du travail, baisse du coût du travail, renforcement de l’indemnisation du chômage, développement des « mini-jobs ».

Une partie de la société allemande encaisse alors des années de modération salariale, de précarité et de réduction des protections sociales. Ces sacrifices nourrissent ensuite le récit d’un pays qui a « fait ses devoirs » et qui refuse de signer des chèques en blanc à ses voisins.

D’où cette obsession pour les règles, l’équilibre budgétaire inscrit dans la Constitution, et cette méfiance viscérale envers toute mutualisation des dettes: l’Allemagne estime avoir fait le ménage chez elle, et réclame que les autres en fassent autant avant de mutualiser les dettes.

La Covid-19 va provoquer la première mutualisation des dettes européennes

Et pourtant, quelques années après le « tant que je vivrai » de Merkel, l’Europe va franchir cette ligne rouge que Berlin avait tracée. Le 11 mars 2020, l’OMS qualifie pour la première foie la Covid-19 de « pandémie ». A partir de là, tout se fige. En quelques semaines à peine, une grande partie de l’humanité se claquemure. Ensuite, les États vont dépenser sans compter pour éviter l’effondrement, et c’est là que la vieille idée des Eurobonds va revenir par la fenêtre.

En mai 2020, Angela Merkel et Emmanuel Macron proposent de laisser Bruxelles lever de la dette au nom des Vingt-Sept pour financer un plan de relance massif. De cette initiative naît NextGenerationEU: 750 milliards d’euros empruntés en commun, en partie redistribués sous forme de subventions aux pays les plus touchés. Pour la première fois, l’Union émet une vraie dette commune, remboursée à long terme par tous.

C’est un tournant politique majeur : la chancelière qui jurait en 2012 qu’il n’y aurait pas de mutualisation « tant qu’elle vivrait » accepte donc, huit ans plus tard, les « Coronabonds ». L’Allemagne encadre l’exercice, le limite dans le temps, insiste sur son caractère exceptionnel. Mais le message est clair: face à un danger existentiel, même le gardien de l’orthodoxie accepte de s’endetter avec les autres pour sauver l’Europe.

Quand l’Allemagne brise les tabous budgétaires

Les crises s’enchaînent. Le monde sort à peine du Covid que la Russie envahit l’Ukraine, provoquant un choc sécuritaire et énergétique d’une ampleur inédite. Un nouveau défi quasi existentiel pour l’Europe. L’Allemagne se retrouve en première ligne, de par sa situation géographique et son économie qui repose sur les industriels très gourmands en gaz russe et tournée vers l’export. Une situation qui va pousser Berlin a lever à nouveau certains tabous.

Pour protéger son modèle, l’Allemagne va créer un fonds spécial de 100 milliards d’euros pour moderniser son armée. Un séisme. Dans la foulée, le sacro-saint frein à l’endettement inscrit dans la Constitution allemande est suspendu ou contourné à plusieurs reprises pour financer des boucliers énergétiques à plusieurs dizaines de milliards, soutenir l’industrie, accélérer la transition climatique. L’Allemagne décide d’allonger son bilan et de revenir en force sur les marchés.

Vu de l’extérieur, en Europe, cette nouvelle doctrine allemande peut être interprétée ainsi: si même le champion de l’orthodoxie accepte d’exploser les compteurs pour la Défense, l’énergie ou l’industrie, alors l’idée de s’endetter ensemble pour résister face au rouleau compresseur chinois et aux assauts de Donald Trump, n’est plus une hérésie, c’est la suite logique de ce qu’elle fait déjà chez elle.

Le sud a fait sa mue, la France décroche

Signe que les clichés opposant un nord vertueux à un sud dépensier ne tiennent plus, ce sont désormais les pays du sud qui ont fait le plus gros du travail depuis la crise de la zone euro. L’Espagne a enchaîné réformes du marché du travail et cures de rigueur, au point d’afficher aujourd’hui l’une des croissances les plus dynamiques d’Europe, au-dessus de la moyenne de la zone euro, avec des créations d’emplois record.

Le Portugal, lui, a réalisé un véritable exploit budgétaire: il enchaîne les budgets excédentaires depuis la fin des années 2010, avec des excédents supérieurs à 1 % du PIB en 2023 puis encore en 2024, tout en faisant refluer une dette publique repassée sous les 100% du PIB.

Dans ce paysage, l’Allemagne et l’Italie se rapprochent. L’axe Merz-Meloni, qui prépare une feuille de route commune sur la compétitivité qu’ils vont présenter lors de la « retraite » des dirigeants européens jeudi 12 février, incarne cette coalition de pays ayant consenti des efforts massifs et imposant désormais leur agenda de réformes.

De quoi isoler un peu plus la France, qui s’est empêtrée de longs mois dans un débat budgétaire sans fin, avec une réforme des retraites qui colle à Emmanuel Macron comme le sparadrap du capitaine Haddock, au moment même où il vient proposer aux autres de financer « en commun » l’avenir de l’Europe.

Et pendant que Paris plaide pour 1.200 milliards de dettes communes, une autre Europe fait entendre une musique très différente.

Dans une Tribune signée par les chancelleries de l’Estonie, de la Finlande, des pays baltes, des Pays‑Bas et de la Suède, ces capitales appellent à mettre l’accent… non pas sur la dépense publique, mais sur le marché unique, la simplification et la mobilisation des capitaux privés, en s’appuyant sur les 11.000 milliards d’euros d’épargne dormante plutôt que d’empiler les subventions et la dette.

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