
ARTICLE – Mieux que la bienveillance, la gentillesse est la qualité la plus précieuse chez un être humain
Laurent Sagalovitsch – 28 février 2026 SLATE
La gentillesse est une manière d’être au monde, dans l’affirmation de sentiments qui prennent avant tout compte de l’autre.
Les gens méchants me fatiguent. Les calculateurs, les ambitieux, ceux prêts à tout pour arriver, aussi. Les faux gentils, les hypocrites, les manipulateurs, idem. La vie est trop courte pour s’embarrasser de leur présence. Ils peuvent très bien vous susurrer mille compliments et la seconde suivante, sitôt votre dos tourné, se répandre en calomnies sur votre compte. La plupart du temps, ils n’aiment personne, sinon eux-mêmes. Et c’est seuls qu’ils finissent leur vie, quand enfin leur entourage a réalisé la nature du venin qui coulait dans leurs veines.
Ce sont des sales types. On les trouve partout, à chaque instant de notre vie. Au travail, parmi le cercle de nos amis, à l’intérieur du clan familial. Ils sont là, faussement affables, mielleux au possible, précieux, mais quand ils vous parlent, on sent déjà leur esprit réfléchir au meilleur moyen de profiter de vous et de vos services. Ils vivent par procuration, dans cette obsession à user de toutes les ficelles pour arriver à leurs fins. Et lorsqu’à force de manigances, ils triomphent, sitôt leur succès fêté, ils pensent déjà à leur prochaine victime sur qui exercer leur magistère.
Je les reconnais au premier regard. L’expérience est passée par là, elle s’est transformée en intuition qui se trompe rarement. Il y a quelque chose de malsain en eux, une sorte d’ambivalence dont on perçoit tout de suite les signes extérieurs. Ils vous écoutent mais ne vous entendent pas: ils calculent déjà à quoi vous pourriez bien leur être utile. Ils peuvent être démonstratifs dans leur amitié, chaleureux même, mais toujours d’une manière obséquieuse comme s’ils obéissaient à des instincts, non pas nés d’un élan spontané du cœur, mais venus tout droit de leur esprit mal tourné.
Je les fuis comme la peste, je ne veux rien avoir à voir avec eux. Je préfère fréquenter une crapule, un couillon, un hypocrite même, que ce genre de personnages. Leur cœur est corrompu. Ils peuvent être autoritaires ou hautains, nonchalants ou désinvoltes, mais un trait les réunit, un machiavélisme rentré qui s’exprime seulement quand les choses les concernent de près. Alors, ils apparaissent tels qu’ils sont vraiment: tranchants, secs, sans la moindre trace de compassion ou de pitié.
La gentillesse est la délicatesse de l’âme qui ne dit rien, mais n’en pense pas moins. Elle est l’attention et la consolation, la sœur attendrie de la compassion.
La gentillesse, au contraire, ne court pas les rues. Elle n’est pas tapageuse, elle ne s’exhibe pas, elle ne cherche pas à se faire voir. Elle est une disposition de l’esprit qui cherche toujours à faire passer l’autre avant soi. Si elle ne sait pas dire non, ce n’est ni par faiblesse ni par manque de caractère, mais dans cette générosité de l’âme où ses propres intérêts passent toujours après ceux destinés à autrui, du moins si elle les juge dignes de recevoir ses attentions.
La gentillesse n’est pas la bienveillance, terme générique désormais mis à toutes les sauces.
La bienveillance telle qu’on l’entend aujourd’hui a quelque chose d’éminemment politique, une sorte de gentillesse obligée et contrainte qui ressemble à s’y méprendre à de la componction ou à de la mollesse. On est bienveillant comme on est contre la guerre, une sorte de posture qui ne veut rien dire, mais dont on abuse pour se donner le beau rôle.
La bienveillance fait-elle bon ménage avec l’excellence?
La gentillesse n’est rien de tout cela. Elle ne se décrète ni ne se fabrique pas; elle est. Elle n’a rien à voir avec la charité qui procède souvent d’un commandement, d’une obligation faite pour obéir à une puissance supérieure. Elle n’est pas non plus l’expression béate d’un amour du prochain. Elle n’a rien de sacrificielle et sait se défendre si on l’attaque, elle peut même mordre si jamais on cherche à abuser d’elle.
La gentillesse est dans l’amitié qui jamais ne se défait. Elle est dans l’amour qui peut excuser mais sans pardonner. Elle est dans la volonté de chercher à comprendre ce qui anime le cœur humain et, une fois ces motifs bien établis, d’essayer de les satisfaire s’ils sont de nature positive. Elle est plus dans la compréhension que dans le jugement. Elle est la délicatesse de l’âme qui ne dit rien, mais n’en pense pas moins. Elle est l’attention et la consolation, la sœur attendrie de la compassion.
Faire preuve de gentillesse rallongerait votre espérance de vieÊtre gentil au travail, un bon plan pour votre carrière?
La gentillesse n’a rien de naïf, mais est capable de l’être si jamais la situation l’exige. Elle ne recherche ni récompenses ni satisfecits. Ses attentes sont ailleurs, dans la joie qu’elle peut procurer à ceux dont elle se sent proche. Elle est dans l’effacement qui appelle la bonté, dans la générosité qui convoque le sacrifice, dans l’attachement à l’autre, au-delà de ses manques et de ses lâchetés.
Au fond, elle est tout ce que je ne suis pas!