
ENTRETIEN – Sous la recomposition de la mosaïque municipale, des lignes de forces présidentielles
Entretien de Stéphane Rozès * avec Arnaud Benedetti pour la Nouvelle Revue Politique 24 03 2026
A. Benedetti : Pouvons-nous tirer des enseignements nationaux de ce second tour des municipales ?
S. Rozès : Les Français viennent, au travers de leurs votes et abstentions, de passer des messages et de redessiner le paysage politique, dont il faudra encore quelques jours, avec l’ensemble des résultats, pour en interpréter la profondeur. Mais des premiers enseignements sont possibles, dont vous me pardonnerez de ne pas les illustrer ni par des chiffres ni par des communes ou candidats locaux, pour en rester à l’essentiel. Premier constat : la démocratie municipale est fragilisée. La participation est en recul depuis les municipales de référence, qui ne sont pas celles de 2020, perturbées par un calendrier électoral rompant la dynamique rituelle dans un contexte déstabilisé par la pandémie, mais celles de 2014, et ce en dépit d’une dramatisation et d’une brutalisation des débats, ou à cause de celles-ci. Pour la première fois, les jeunes ont été plus intéressés que les personnes âgées et étaient plus déterminés qu’eux à aller voter. (1)
La nouvelle France municipale est travaillée par des dynamiques souterraines nationales
L’abstention, qui touche tous les territoires, est l’expression du moment politique actuel. Déjà, la crise de l’État-nation avait, ces dernières décennies, replié les individus-citoyens sur l’ici et maintenant, les communes étant, du fait de la proximité des maires, des moyens relatifs, de la durée et de la visibilité de leurs actions, un refuge démocratique. Mais l’ampleur du chaos international et surtout de la crise au quotidien détourne des urnes les plus précarisés par la crise économique et sociale. L’abstention a été renforcée par le fait que les motivations de vote ont priorisé l’insécurité, avec notamment la montée du trafic de drogue partout sur le territoire, et l’accès aux soins de santé, avec la progression des déserts médicaux. Ces deux domaines semblent relever davantage de l’État, alors que l’on observe, pour le premier, de réelles marges de manœuvre municipales, comme en témoigne la réussite du modèle orléanais, qui a fait l’objet d’une contribution dans la Nouvelle Revue politique. Précisons que l’insécurité est la priorité municipale en tête dans tous les types d’électorats, hormis chez les électeurs socialistes, EELV et Ensemble, qui mettent en avant le cadre de vie et l’environnement. À ces raisons conjoncturelles de l’abstention, il faut ajouter des ressorts structurels. La nouvelle réforme électorale supprimant la possibilité de panachage dans les communes de 1 000 habitants, la nouvelle loi Paris, Lyon, Marseille et la montée en charge des intercommunalités, ainsi que leur dimension de dilution de la démocratie locale, ont pesé sur l’abstention. Enfin, pour la première fois émergent, parmi les raisons des abstentionnistes, l’attente de la présidentielle comme étant la seule à même de dénouer la crise politique. Les votants se sont, comme à l’accoutumée, nettement plus déterminés sur des motivations de vote locales et non nationales, et davantage pour élire un maire que pour faire battre le candidat d’en face. Enfin, seul un tiers des électeurs a pris en compte les consignes de vote des candidats pour faire leur choix de second tour.
Dans le même temps, on a assisté à un affaiblissement du poids des notables du fait d’un renouvellement générationnel des maires « boomers ». Seule la moitié des maires sortants se sont représentés. Contrairement au passé, peuvent dorénavant être élus des maires qui ne sont pas passés par un rite initiatique du parcours de la longue vocation politique.
Mais le peuple français demeure très politique. Ainsi, on a vu des candidats disposant d’une belle avance dans les sondages d’intentions de vote reculer significativement à l’issue d’une contre-performance médiatique, ou d’une présence insuffisante ou trop tardive sur le terrain.
Enfin, on a logiquement assisté à un rattrapage, au plan municipal, du poids électoral de LFI par des candidatures distinctes, et pour le RN par une plus grande présence relative de leurs listes au plan municipal. Pour les raisons indiquées plus haut, les listes RN, surtout, ont moins mis en avant leurs couleurs politiques nationales. On a vu éclore plus de « divers gauche et droite » que d’habitude, mais même des « divers centre ». Du fait de la dimension locale et du poids de la personnalisation des votes, ceux de LFI, historiquement moins implantés, pouvaient mieux conquérir électoralement dans ses bastions métropolitains et de banlieue, du fait de motivations de vote plus nationales, que les terres de conquête du RN, hors de ses zones de force, moins urbaines et aux déterminations plus locales, avec un poids des notabilisations plus important. La France municipale dessine une mosaïque travaillée par des dynamiques souterraines nationales.
Métropoles progressistes et France profonde conservatrice
A. Benedetti : Est-ce que cette élection conforte l’idée qu’il existe deux France, celle des périphéries, de la ruralité, des petites et moyennes villes et des grandes métropoles mondialisées ?
S. Rozès : Très certainement, c’est une confirmation d’une fracture entre métropoles « progressistes » et « France profonde conservatrice ». Elle n’est pas propre à la France et se retrouve en Occident. La spectaculaire victoire du socialo-communautariste Mamdani à New York en est la dernière illustration. Les métropoles dorénavant regroupent une bourgeoisie cosmopolite, libérale-culturelle au plan des mœurs, et une petite bourgeoisie intellectuelle en voie de déclassement, qui redoute, du fait des prix de l’immobilier, d’en être chassée. Cela nourrit chez ces dernières une inquiétude sociale et un ressentiment souvent ethno-idéologique, nourrissant une radicalisation politique qui fait fond sur un communautarisme victimaire mettant en avant la défense des minorités ici et ailleurs. Le wokisme est la voiture-balai du néolibéralisme, d’une vision progressiste postnationale qui relie les métropolitains par-delà leurs diversités sociopolitiques, des électeurs LFI aux néolibéraux européistes. À côté de ces métropoles dynamiques, ouvertes sur l’extérieur, captant une grande part des ressources internationales, et des redistributions sociales au plan national, le reste du territoire semble relégué, et se vit en tout cas ainsi.
Le retrait des services publics, notamment en matière de sécurité, de santé, d’écoles, de transports en commun, et le sentiment d’être relégués font que l’État-nation, la République, semblent être un recours face à la toute-puissance des marchés et des techniques. Recours non seulement matériel, mais symbolique, comme une hétéronomie politique tenant ensemble les individus-citoyens, d’autant qu’ils se sentent relégués et isolés. Les contrastes des votes municipaux en sont l’expression : souvent LFI, PCF, PS, EELV et Ensemble dans les métropoles et leurs banlieues, et centre droit, LR et RN en progression dans la France profonde. Pour couronner le tout, les analyses et commentaires, par la force des choses, se concentrent sur les métropoles et grandes villes, et certaines villes moyennes à titre d’illustration, tandis que la France profonde reste sous le radar.
Le ver LFI est bien installé dans le fruit de la gauche
A. Benedetti : La gauche et sa stratégied’alliances au cas par cas avec LFI n’a pas fonctionné pour l’essentiel. Faut-il y voir une fenêtre d’opportunité pour une clarification à gauche ? Et est-ce que ce résultat fragilise LFI dans la perspective de la présidentielle ?
S. Rozès : La présidentielle, à partir de maintenant, commence effectivement. Il y a déjà un début de clarification sur la stratégie de LFI et ses points d’appui. Jean-Luc Mélenchon, qui était sur une ligne jaurésienne, républicaine et patriotique, qui avait commencé à écorner l’électorat populaire du FN de Marine Le Pen, va en changer du tout au tout après la présidentielle de 2017. Constatant l’absence d’un troisième tour social post-présidentiel, J.-L. Mélenchon opte pour un raccourci en tournant le dos à la République pour une orientation contraire, « populiste de gauche » et communautariste. Il met en œuvre une stratégie de la tension à partir d’une analyse de la période comme étant « prérévolutionnaire », tout ce qui pouvant polariser le paysage politique entre LFI et le RN étant la promesse d’une confrontation avec ce dernier et d’une victoire finale. Pour y parvenir, au nom de son unité antifasciste, il faut en prendre la direction en radicalisant le propos, morceler le reste de la gauche et plumer la volaille socialiste, PCF et EELV. Cette stratégie politico-électoraliste a poussé LFI à se comporter de façon de plus en plus agressive jusqu’à la violence, comme la mort de ce jeune militant nationaliste à Lyon, à l’assumer et à cultiver l’antisémitisme pour aiguiser le communautarisme par jeux de mots, doubles discours… Cela a été dénoncé notamment par le PS et même la Ligue des droits de l’Homme. Les socialistes ayant indiqué, par la voix de leur premier secrétaire et de leur numéro 2, qu’il n’y aurait plus d’alliance avec LFI. J.-L. Mélenchon a instauré un climat d’extrême tension au Parlement, dans la rue et les quartiers, de sorte que, dorénavant, J.-L. Mélenchon est la personnalité politique la plus impopulaire, LFI la formation considérée comme la plus dangereuse pour la démocratie, et que le front anti-LFI est plus solide que le front antirépublicain. C’est une stratégie éventuellement payante pour se qualifier au premier tour de la présidentielle sur les décombres de la gauche, mais certainement pas pour l’emporter au second, tant le pays aspire à la concorde nationale pour se relever. En tout état de cause, LFI dispose de ressources supplémentaires dans le cadre d’une stratégie de premier tour. Si les deux tiers des Français sont hostiles aux alliances entre LFI et le reste de la gauche, seulement la moitié des socialistes le sont. Quatre électeurs sur dix habitant les grandes villes, et surtout un peu plus des deux tiers des moins de 24 ans, y sont favorables, comme les écologistes.
Sitôt connus les résultats du premier tour, les socialistes, comme leur électorat actuel, se sont divisés entre ceux qui, localement, refusaient l’alliance avec LFI pour faire cavalier seul, comme à Paris et Marseille notamment, stratégie qui s’est avérée payante, et ceux l’acceptant ailleurs, la direction du PS cautionnant ces derniers, dont, par exemple, la numéro 2 du PS, maire sortante de Nantes, Johanna Rolland, faisant une alliance « technique » avec LFI, ce qui lui permit de l’emporter, ce qui fut une exception. Dans la plupart des cas, l’alliance LFI-PS est contre-productive, mais moins pour des raisons socioculturelles que l’alliance LFI-EELV ou même LFI seule. Au total, LFI a progressé dans des bastions et a occupé l’espace symbolique de ces municipales, et il a dorénavant des obligés dans le reste de la gauche au plan local. On peut compter sur Jean-Luc Mélenchon pour poursuivre sa stratégie de la tension au plan national et paralyser le PS du fait des alliances municipales et du poids des élus locaux en son sein. Le ver LFI est dans le fruit de la gauche. Tous les leviers — nationaux, municipaux, régionaux, européens, sociaux et dans la rue — vont être mobilisés dans l’année qui vient. Et le fonctionnement sectaire de LFI ne risque pas de voir, comme au PS, ses élus locaux vouloir peser sur Jean-Luc Mélenchon. Bien évidemment, le PS national va revenir à une dénonciation de LFI, mais il sera privé d’un certain nombre de forces au plan local. Par ailleurs, on peine à voir, pour l’heure, se dégager nationalement une personnalité et un projet crédibles, cohérents et adaptés à la période pour profiter et capitaliser sur les victoires du PS sans LFI, tant, à des degrés divers, les uns et les autres sont tenus soit par leurs bilans gouvernementaux d’avant macronisme, soit par leurs atermoiements et alliances municipales ou législatives avec LFI.
Une présidentielle ouverte nonobstant la progression du RN
A. Benedetti : le RN échoue à prendre Toulon mais l’emporte dans de nombreuses petites et moyennes villes. Un succès en demi-teinte ou une vraie percée comme l’a revendiqué Jordan Bardella ?
S. Rozès : Hormis l’échec dans la conquête de Toulon et Marseille, le RN a consolidé ses ancrages existants par les bons scores de ses maires sortants, la victoire de son allié UDR Éric Ciotti à Nice, ses progressions et victoires dans nombre de villes moyennes et petites, mais sous le radar de la France profonde du fait de la consolidation de résultats non terminés même au moment où nous parlons. Ces avancées laissent présager une entrée et une avancée substantielle du RN aux futurs renouvellements sénatoriaux dans ses zones d’influence, et peut-être la possibilité de constitution d’un groupe. Ces municipales renseignent sur la poursuite de l’avancée du RN, en dépit d’une abstention différentielle plus pénalisante pour lui, notamment parmi les jeunes des catégories populaires, qu’il devrait retrouver à la présidentielle, tant l’enjeu, on l’a évoqué, même pour les abstentionnistes, sera crucial, et tant cet électorat est sensible à la dimension d’incarnation qui favorise relativement Marine Le Pen et Jordan Bardella, en haut du tableau des personnalités préférées des Français.
Le RN progresse par le bas, avec des réserves parmi les abstentionnistes, dans les catégories populaires et sans préférences partisanes. Il progresse également dès maintenant par émiettement et rétrécissement de l’électorat LR, qui subit sa force d’attraction, tant leurs thématiques et solutions escomptées se rapprochent, mais avec une plus grande clarté côté RN sur la question de la souveraineté nationale, dont l’immigration est le marqueur le plus évident. Dès maintenant, aux municipales, les deux tiers des électeurs LR votent RN face à la gauche, et au-delà face à LFI, sans parler du fait que, dorénavant, une majorité absolue de cet électorat est même favorable à des alliances avec le RN au second tour (54 % contre 44 %). La direction LR a refusé toute union des droites. De son côté, le RN demeure sur la position de la mutation bonapartiste opérée par Marine Le Pen à partir de l’exclusion de son père, puis du passage du FN au RN : union nationale, lien direct avec le peuple ; dépassement du clivage gauche/droite, alliance capital/travail, souveraineté et préférence nationale, dans une recherche d’équilibre entre question nationale et sociale. Si un gros tiers de l’électorat du RN fut hostile aux municipales à une alliance avec les LR, c’est que, dès maintenant, sa composante populaire voit la nation comme un bouclier social face à la déferlante des marchés, et voit dans la droite une remise en cause des acquis sociaux. Rien n’est acquis pour le RN. D’abord, on le sait, le jugement en appel, le 7 juillet, de Marine Le Pen sur l’affaire des assistants parlementaires du RN va sceller le fait de savoir si c’est elle ou Jordan Bardella qui se présente devant les Français à la présidentielle. La dimension personnelle va jouer, mais il faut également pour le RN préciser son projet et programme présidentiel, de sorte d’incarner une alternative crédible et de donner à voir une capacité de gouverner et de s’ouvrir avant la présidentielle et durant la campagne à d’autres personnalités au-delà de ses rangs en capacité de participer à un gouvernement d’union nationale. De ce point de vue, les premiers pas de ses nouveaux maires RN seront auscultés, pour les Français, comme une répétition générale pré-présidentielle.
A. Benedetti : Faut-il voir, après ce second tour, des germes de recomposition du bloc central ?
S. Rozès : Ces municipales auront été, hormis la conquête de Bordeaux, la marque déjà d’une décomposition du bloc central. Le macronisme a définitivement sombré avec la dissolution, et il agonise depuis, au fur et à mesure que la France s’enlise. En dépit des efforts d’Emmanuel Macron pour exister sur la scène internationale, en proie au chaos géopolitique, son lien avec les Français est rompu, ce qui affaiblit la crédibilité internationale de la France. Le président de la République parle beaucoup et se montre généreux en paroles et en moyens pour l’extérieur, mais le pays est très mal en point. Hormis Édouard Philippe, qui a joué son va-tout sur son sort havrais, a réussi son pari, et a été le premier à se distinguer du locataire de l’Élysée, on ne voit guère, pour l’heure, de figure émerger de façon crédible hormis Bruno Retailleau, David Lisnard représentant une promesse et Bruno Attal semblant pour l’heure trop associé à Emmanuel Macron.
A. Benedetti : Le paysage politique commence-t-il à se stabiliser pour la présidentielle ?
S. Rozès : Pour partie seulement. Au fond, on l’a dit et constaté lors de ces municipales, le macronisme ayant sombré, seuls Jean-Luc Mélenchon et Marine Le Pen ont développé ces dernières années une stratégie cohérente, aux antipodes l’une de l’autre, mais articulant avec constance leurs fins et leurs moyens. Marine Le Pen et Jordan Bardella sont sur une orientation d’union nationale et de réorientation vers une Europe des nations. Jean-Luc Mélenchon joue une guerre de mouvement, pour fédérer tous les mécontentements afin de faire advenir une nouvelle France au travers d’une stratégie de la tension. Ces deux forces semblent prendre en tenaille le spectre politique. Ce fut le spectacle des municipales alors que les motivations des électeurs, on l’a vu, étaient plus complexes. C’est la stratégie escomptée de LFI. De son point de vue, le RN aurait tort, par facilité, de s’adonner à un tango avec LFI, dans la mesure où sa bataille de second tour relève non de sa capacité à rassurer face à LFI, mais de sa capacité à relever les nombreux défis de la France au plan national et européen. Car Édouard Philippe est dorénavant libéré et disponible pour incarner un recours, dans la mesure où les Français le connaissent avec ses forces et ses faiblesses, sa campagne havraise ayant humanisé et rendu plus sociale son image. Les Français ont, en dépit de tout, encore trop de choses à perdre pour ne pas préférer, comme le disait le comte de Lampedusa, « préférer un malheur connu à une promesse de bonheur ».
En un an, tout est à solidifier tant tout est instable, et la politique est affaire non d’arithmétique, mais de physique, de dynamique, car le peuple — les Français a fortiori — est mû par un élan vital politique. Le sort de nombre de municipalités nous l’a encore rappelé.
* Président de Cap (Conseil, analyses et perspectives), ancien directeur général de l’institut CSA, enseignant à Sciences Po et HEC, chargé de séminaire à l’institut catholique de Paris et au master de la Refondation publique, et membre du conseil scientifique de la Nouvelle Revue politique.
(1) Études électorales de l’IFOP, Harris Interactive et OpinionWay.