
Le djihadisme représente 90 % des dossiers traités par le pôle antiterroriste
Jean-François Ricard ne parle pas ici comme un commentateur politique, mais comme l’ancien responsable du Parquet national antiterroriste (PNAT), qu’il a dirigé de 2019 à 2024. La formule « la menace djihadiste reste majoritaire » doit donc être lue comme une appréciation issue de l’expérience judiciaire et du renseignement judiciaire, et non comme l’affirmation que le djihadisme serait la seule menace terroriste.
Ricard avait déjà expliqué que le djihadisme représentait environ 90 % des dossiers traités par le pôle antiterroriste lors d’une intervention consacrée à l’évolution de la menace.
La menace djihadiste demeure dominante → elle s’est transformée → elle est devenue plus diffuse → elle est parfois plus difficile à détecter → mais cela ne permet pas automatiquement de conclure qu’elle est quantitativement en augmentation.
1. Le changement majeur : Daech n’a plus besoin d’un « centre de commandement »
C’est probablement l’élément le plus important du diagnostic.
Le terrorisme djihadiste a profondément changé depuis 2015.
À l’époque de l’État islamique territorial, on pouvait identifier une organisation disposant :
- d’un territoire ;
- d’une hiérarchie ;
- de cadres ;
- de camps d’entraînement ;
- de moyens financiers ;
- d’une capacité à organiser des opérations complexes.
La disparition du « califat » territorial n’a donc pas fait disparaître l’idéologie.
Elle a plutôt produit une menace plus diffuse et plus difficile à détecter.
Le phénomène que Gilles Kepel appelle le « djihadisme d’atmosphère » est précisément celui d’individus pouvant être inspirés par la propagande djihadiste sans appartenir formellement à une cellule.
C’est un changement considérable pour les services de sécurité : il est beaucoup plus facile de surveiller une organisation que de repérer quelqu’un qui, seul, passe progressivement de la consommation de propagande à la décision de tuer.
2. Le paradoxe actuel : menace moins visible mais pas nécessairement moins dangereuse
L’interview de Ricard mérite d’être prise au sérieux.
Le terrorisme djihadiste contemporain peut fonctionner avec des moyens extrêmement réduits.
Une opération n’exige plus nécessairement :
- une cellule importante ;
- des armes sophistiquées ;
- des financements considérables ;
- des communications nombreuses ;
- un déplacement vers une zone contrôlée par Daech.
Un individu radicalisé peut agir avec des moyens rudimentaires.
Ricard expliquait déjà que cette évolution rendait la menace plus difficile à saisir : des individus peuvent être isolés, connectés par Internet, ou inspirés par des organisations opérant depuis l’étranger.
C’est donc moins une menace militaire qu’une menace de contamination idéologique et de passage à l’acte individuel.
3. La Syrie et l’Irak n’ont cependant pas disparu du problème
Il faut éviter une deuxième erreur : croire que la menace actuelle serait exclusivement constituée de « loups solitaires ».
Ricard soulignait également l’incertitude entourant les anciens combattants et membres de réseaux djihadistes : certains combattants ont disparu, et il est parfois difficile de déterminer s’ils sont morts, restés sur place ou revenus en Europe.
Cela crée deux niveaux de menace :
Menace endogène : radicalisation d’individus présents en France, souvent via Internet et les réseaux sociaux.
Menace exogène : organisations et réseaux implantés à l’étranger pouvant inspirer, faciliter ou éventuellement organiser des actions en Europe.
C’est pourquoi la défaite territoriale de Daech n’est pas synonyme de disparition de Daech comme phénomène terroriste.
4. Le point particulièrement intéressant : la concurrence des autres terrorismes
Ricard ne nie absolument pas la montée d’autres formes de violence politique.
Il évoquait notamment la menace d’ultradroite, pour laquelle plusieurs dossiers avaient été ouverts et avaient donné lieu à des condamnations importantes.
Mais il établissait une distinction quantitative et opérationnelle : la menace djihadiste reste, selon lui, très largement dominante, tandis que l’ultradroite constitue une menace réelle mais d’une autre ampleur.
Il indiquait également que l’ultragauche représentait alors beaucoup moins de dossiers antiterroristes.
Cette distinction est importante parce que le débat public tend parfois à confondre :
violence politique → terrorisme → menace terroriste → idéologie radicale.
Or juridiquement, ce ne sont pas des catégories interchangeables.
5. Une autre évolution fondamentale : le rajeunissement
C’est probablement l’un des aspects les plus préoccupants de l’évolution récente.
Ricard avait déjà attiré l’attention sur une menace terroriste de plus en plus jeune, qu’il qualifiait de phénomène nouveau.
Le problème est alors différent de celui des filières djihadistes classiques.
Le jeune individu peut ne pas avoir :
- d’antécédents judiciaires importants ;
- de fréquentations connues des services ;
- de parcours international ;
- de participation à une organisation structurée.
Il peut néanmoins être exposé très rapidement à une propagande extrêmement radicalisée.
Cela complique considérablement la prévention : le passage de la radicalisation idéologique au projet criminel peut être beaucoup plus court.
6. Le bilan de dix années après le 13-Novembre
L’interview prend tout son sens dans le contexte du dixième anniversaire des attentats du 13 novembre 2015.
Depuis cette date, la France a accumulé une expérience exceptionnelle de lutte antiterroriste : procès, filières syriennes, retour de combattants, attentats inspirés par Daech, radicalisation individuelle, propagande numérique, etc.
LCP résume bien le changement de période : après la défaite territoriale de l’État islamique, la question n’est plus simplement celle d’une organisation capable de projeter des commandos, mais celle de la persistance d’une idéologie et de sa capacité à produire des passages à l’acte.
7. Le livre publié par Gilles Kepel et Jean-François Ricard, Antiterrorisme. La traque des jihadistes,
s’inscrit précisément dans cette réflexion rétrospective sur les mécanismes judiciaires et opérationnels de cette lutte.
8. Une nuance importante : Ricard ne dit pas que la menace est nécessairement « en hausse »
En 2024, interrogé sur une éventuelle augmentation de la menace, Ricard avait répondu qu’il ne disait pas qu’elle était « grandissante », mais qu’elle était « sérieuse » et devait être considérée comme telle.
Cette nuance est essentielle.
Son diagnostic peut être résumé ainsi :
la menace djihadiste demeure dominante → elle s’est transformée → elle est devenue plus diffuse → elle est parfois plus difficile à détecter → mais cela ne permet pas automatiquement de conclure qu’elle est quantitativement en augmentation.
9. Ce que cela implique pour la France
Le véritable enjeu n’est donc plus seulement de démanteler des cellules.
Il est de maintenir simultanément :
renseignement + surveillance numérique + coopération internationale + renseignement pénitentiaire + prévention de la radicalisation + justice antiterroriste + suivi des individus déjà connus.
C’est aussi ce qui explique l’importance du PNAT.
Ricard avait d’ailleurs défendu le principe d’une organisation judiciaire spécialisée pour le terrorisme, tout en mettant en garde contre la transposition mécanique du modèle antiterroriste à d’autres phénomènes, notamment le narcotrafic.
CONCLUSION
La disparition de Daech comme puissance territoriale n’a pas supprimé la matrice djihadiste ; elle l’a rendue plus diffuse, plus autonome et potentiellement plus difficile à détecter.
Et il y a un paradoxe : plus la structure organisationnelle disparaît, plus la prévention classique devient difficile, parce que l’absence de structure signifie aussi moins de signaux précurseurs.
Enfin, il faut conserver une distinction fondamentale entre dangerosité individuelle, nombre de dossiers et menace stratégique. La phrase « menace djihadiste majoritaire » est solide si elle décrit la prépondérance dans l’activité antiterroriste ; elle ne doit pas être transformée en affirmation non démontrée selon laquelle le djihadisme serait actuellement responsable de la majorité de toutes les violences politiques ou de toutes les violences commises en France.
ARTICLE – Jean-François Ricard, ancien procureur national antiterroriste : « La menace djihadiste reste majoritaire »
Par Élodie CORVEE. 18/09/2026 NOUVELLE RÉPUBLIQUE
Jean-François Ricard a été le premier procureur national antiterroriste. Aujourd’hui à la retraite, il partage son expérience auprès du public, lui qui a été au cœur de plusieurs grands procès de terrorisme.
Jean-François Ricard a été magistrat pendant quarante-deux ans et le premier à occuper le poste de procureur national antiterroriste, nommé après la création du parquet national antiterroriste (Pnat) en 2019. Il était en poste notamment pendant les procès des attentats du 13 nov…
…/,,,