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LE RÉTABLISSEMENT DE L’ORDRE NE SUFFIRA PAS POUR SAUVER LA RÉPUBLIQUE : UNE MYSTIQUE ET DES RITUELS SONT INDISPENSABLES

ARTICLE – « Pour exister, la République a besoin à la fois d’une mystique et de rites »

TITRE MARIANNE ( Marius Bertolucci 27/10/2026 ) QUI POURSUIT :

Des symboles de la République sont attaqués au cours d’émeutes dont la violence se répète et s’intensifie. Mais qu’avons-nous fait pour redonner vie à la République ces dernières années ? Le retour de l’« ordre républicain » ne suffira pas. La République doit retrouver une mystique et des rites capables de la faire vivre, estime Marius Bertolucci,maître de conférences en sciences de gestion.

« Qu’ont-ils dans la tête ? », s’est interrogé Emmanuel Macron lors de son allocution du 18 octobre, évoquant les attaques contre les symboles de la République, notamment les mairies de Limoges et de Marseille. « Rien ne l’explique », a-t-il affirmé. Aidons-le à mieux comprendre. Les symboles républicains sont attaqués parce qu’ils n’ont déjà plus aucune valeur aux yeux de ceux qui les saccagent.

Malgré la succession de signaux d’alarme, les réponses se sont trop souvent limitées à des discours incantatoires sur les « valeurs républicaines ». Mais, pour exister, la République a besoin à la fois d’une mystique et de rites. Une fois le calme revenu, il ne sera pas possible de continuer comme avant, c’est-à-dire de ne rien faire.

DE L’OUBLI DE LA MYSTIQUE RÉPUBLICAINE

Dans Leurs enfants après eux, de Nicolas Mathieu, le jeune Anthony, incarnation d’une France rurale et modeste, entre dans une église lors de funérailles. Dans les vitraux et les sculptures, il ne voit que des images « de supplice et de gloire », sans saisir le sens de cette langue perdue. Ce décorum lui est étranger. Dans La France sous nos yeux, Jérôme Fourquet et Jean-Laurent Cassely voient dans cette scène une illustration de la déchristianisation. Osons la comparaison avec ce que peut voir aujourd’hui un adolescent dans le buste de Marianne, une devise républicaine gravée sur un fronton de mairie ou une gerbe de fleurs déposée devant un monument aux morts. Ces emblèmes ne sont-ils pas devenus aussi énigmatiques que ces symboles chrétiens éteints ? Pour une partie de la jeunesse, cela semble être le cas. Les événements que nous vivons ne sont-ils pas le signe d’une dérépublicanisation ?

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La République, sans être une religion, a besoin, pour exister, d’une mystique et de rites. Ses fondateurs et ses défenseurs l’avaient bien compris. Fort heureusement, nul besoin de construire ex nihilo un grand récit collectif, qu’on peine d’ailleurs à imaginer. Les discours enflammés des révolutionnaires, la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, des figures emblématiques comme Victor Hugo ou le général de Gaulle, sont autant de braises attendant sous les cendres. Les institutions continueront d’être perçues comme une mécanique froide si l’on ne réaffirme pas les valeurs qu’elles incarnent.

Nul mieux que Charles Péguy ne l’a résumé : « Toute mystique est créancière de toutes politiques. » C’est lors de l’affaire Dreyfus que cette mystique républicaine, selon Charles Péguy, a fait une irruption à la fois historique et métaphysique. La gravité de la situation actuelle, qui nous obligerait à « choisir notre camp », pour reprendre les mots de Sébastien Lecornu, n’est-elle pas notre kairos (moment opportun) ?

BESOIN DE RITUELS

Si toutes les sociétés du passé ont eu besoin de rites portés par des institutions pour assurer l’unité et la continuité de la communauté, en quoi la nôtre ferait-elle exception ? Notre société, bien plus diverse à bien des égards, a d’autant plus besoin d’efforts. « Les rituels sont des actes symboliques qui transmettent et représentent les valeurs et les ordres sur lesquels se fonde une communauté », écrit Byung-Chul Han dans la Disparition des rituels (Actes Sud, 2025). Ces rites structurent le temps et la communauté, comme le faisaient autrefois les fêtes religieuses qui se comptaient par dizaines.

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Il ne s’agit pas tant de réhabiliter des rites pour eux-mêmes, qui n’ont plus bonne presse de nos jours, que de rappeler leur absolue nécessité pour construire et maintenir une communauté. Sans eux, pourtant, les appels aux « valeurs républicaines » ou au « vivre-ensemble », qu’ils soient prononcés par le président de la République ou par madame Michu, n’ont aucune force. Les valeurs à elles seules ne suffisent pas. Si elles peuvent flatter l’ego, elles ne nous mettent pas pour autant en relation avec la communauté, observe Byung-Chul Han. Plus encore, « désymbolisation et déritualisation se conditionnent mutuellement », poursuit le philosophe. Le cercle vicieux doit être arrêté.

À quels rites républicains ces jeunes émeutiers ont-ils été exposés ? Le 14 juillet, dont on peut douter qu’il constitue encore une véritable célébration populaire de la nation, se résume bien souvent, dans les communes, à un bal et à un feu d’artifice, parfois annulé pour cause du risque feux de forêt. Une date faisant pâle figure à côté de la fête de la musique… Quant aux cérémonies du 8 mai et du 11 novembre, elles réunissent trop souvent une poignée de personnes, généralement âgées, bien loin d’un véritable mouvement populaire.

ET AUJOURD’HUI ?

Que dire de la promesse de campagne d’Emmanuel Macron, en 2017, d’instaurer un service national universel, qui vient d’être enterré sans avoir été mis en place ? En dehors des cours d’enseignement moral et civique, dont on peine à mesurer les effets, et d’une nouvelle incantation présidentielle, en 2024, appelant au « réarmement civique de la nation », les paroles finissent dans le vide.

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« Son sacré à elle, la République devait le construire », écrivait l’historien Pierre Nora. La beauté de cette œuvre humaine a pour corollaire sa fragilité. Les dernières panthéonisations ressemblent bien plus à un chant du cygne qu’à l’apothéose d’une République vivante. L’affaiblissement de l’école républicaine, pourtant érigée en priorité de la nation, est une preuve de plus que la courroie de transmission qui ne tourne plus. Des cérémonies sont à réenchanter. Par la présence obligatoire des écoliers à certaines d’entre elles, par exemple. Par un investissement plus important des mairies dans d’autres. Bien d’autres encore sont à imaginer. Ne nous interdisons rien.

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