
ILLUSTRER PAR LA TRISTE LISTE DE SES « EMPORTES PIÈCES », L’IMPOSSIBILITÉ DE LA MOINDRE GOUVERNANCE
La publication de Françoise Degois est importante pour comprendre – ou plutôt compléter ce que nous en savons déjà – le fonctionnement du pouvoir sous Emmanuel Macron.
Son livre, Vous êtes tous trop durs avec moi, repose sur deux années d’échanges privés avec le président de la République, principalement par Telegram, à partir de l’été 2024.
Ce qui rend cette publication particulière, ce n’est pas seulement le vocabulaire parfois brutal du chef de l’État. C’est surtout ce que ces conversations permettent d’entrevoir : sa lecture de la dissolution, son rapport à la défaite politique, son jugement sur ses anciens alliés, sa perception des médias et sa représentation de son propre bilan.
Une précaution s’impose : nous disposons pour l’instant d’extraits publiés par plusieurs médias, et non d’une vérification indépendante de l’intégralité des conversations. Il faut donc distinguer les citations reproduites, leur interprétation journalistique et les conclusions que l’on peut raisonnablement en tirer.
1. Qui est Françoise Degois et comment cette relation s’est-elle nouée ?
Françoise Degois n’est pas une journaliste extérieure au monde politique.
Son parcours explique en partie l’intérêt de ces échanges :
Ancienne grand reporter et responsable adjointe du service politique de France Inter.
Ancienne conseillère spéciale de Ségolène Royal.
A travaillé auprès de Guillaume Garot sous la présidence de François Hollande.
Éditorialiste notamment à Sud Radio et Public Sénat.
Elle connaît donc les codes du pouvoir, les responsables politiques et les mécanismes de communication présidentielle.
L’origine des échanges est particulièrement intéressante.
À la fin de l’été 2024, Françoise Degois prend publiquement la défense de Brigitte Macron, visée par des attaques complotistes sur son identité.
Emmanuel Macron lui adresse alors un message de remerciement :
« Au-delà des différences politiques, ce qui compte, ce sont vos mots. »
La conversation se poursuit ensuite pendant près de deux ans sur Telegram.
Il faut relever un élément : Macron sait qu’il s’adresse à une journaliste politique, ancienne conseillère de Ségolène Royal. Il ne s’agit donc pas d’une conversation privée avec une amie sans activité publique.
2. Les six grandes révélations politiques
A. La dissolution : Macron ne reconnaît toujours pas son erreur
C’est probablement le passage politiquement le plus important.
Après les élections législatives de juillet 2024, le Nouveau Front populaire arrive en tête en nombre de sièges. Le président refuse pourtant de considérer que cette coalition a remporté la bataille politique lui donnant vocation à gouverner.
À propos de Lucie Castets, candidate du NFP à Matignon, il écrit :
« C’est le RN qui a gagné. »
Et ajoute :
« Il n’y a qu’elle et vous tous pour croire qu’elle peut aller un jour à Matignon. »
Ce passage est essentiel : il confirme que le président n’envisageait pas réellement de confier au NFP la formation du gouvernement.
Il justifie également sa dissolution par un raisonnement stratégique :
« Cette dissolution, qui m’a tant coûté à tous égards, a quand même bloqué le RN là. »
Il explique que le RN était, selon lui, prêt à conquérir le pouvoir à l’automne, mais pas en juin 2024.
Analyse :
Trois questions apparaissent.
Macron distingue-t-il la victoire électorale en nombre de sièges de la capacité à gouverner ?
A-t-il interprété les résultats selon sa propre stratégie plutôt que selon le rapport de forces parlementaire ?
La dissolution a-t-elle été conçue comme un piège électoral destiné au RN, plutôt que comme une consultation permettant de dégager une majorité ?
La troisième question est particulièrement importante : si cette justification correspond bien à son raisonnement initial, elle éclaire autrement la décision du 9 juin 2024.
Mais elle ne démontre pas que le calcul était réalisable ni que ses conséquences politiques étaient maîtrisées.
B. Gabriel Attal : le désaveu d’un ancien protégé
La formule est particulièrement révélatrice :
« On lui a trop tout donné. Tout le temps. Trop. »
Elle concerne Gabriel Attal.
Macron semble ici exprimer une appréciation très sévère de celui qu’il avait nommé Premier ministre en janvier 2024, puis placé au centre de sa stratégie politique.
Il ne s’agit pas d’une simple divergence politique : la formule traduit un jugement personnel sur la manière dont Attal a été promu et soutenu.
La question politique : Macron considère-t-il que Gabriel Attal a bénéficié d’une ascension trop rapide, sans avoir suffisamment construit son autonomie politique ?
Cela éclaire aussi les difficultés de transmission au sein du macronisme : les personnalités promues par le président deviennent progressivement des concurrents potentiels.
C. Olivier Faure : une préférence présidentielle inattendue
Autre passage intéressant : Macron encourage le premier secrétaire du Parti socialiste à se présenter à la présidentielle.
Il écrit notamment :
« C’est un mec bien, très bien, Olivier. »
Puis l’encourage à affronter Jean-Luc Mélenchon.
Ce soutien mérite attention.
Macron distingue manifestement, dans la gauche, une composante social-démocrate avec laquelle il estime pouvoir dialoguer et une composante insoumise dont il critique la stratégie.
Il s’agit d’une appréciation politique personnelle, pas d’un soutien officiel du président à une candidature.
Elle révèle néanmoins une préférence pour une gauche susceptible de participer à une recomposition politique face à LFI.
D. Le RN : une inquiétude qui dépasse les déclarations publiques
Les échanges montrent que le président suit avec inquiétude la progression du Rassemblement national.
Il écrit :
« En vrai, tout mouvement profite au RN. »
Il évoque également Marine Le Pen, son rapprochement supposé avec les positions de Vladimir Poutine et de Donald Trump, et estime que les Français n’apprécieraient pas cette orientation.
Il promet par ailleurs de combattre ce qu’il appelle l’« internationale réactionnaire ».
Ce que cela révèle :
Macron semble considérer que la progression du RN est alimentée par les crises politiques successives, y compris celles auxquelles son propre camp contribue.
Il existe ici une contradiction à examiner : le président explique avoir voulu bloquer le RN par la dissolution, mais reconnaît parallèlement que les évolutions politiques peuvent toutes lui profiter.
Il faut distinguer sa perception du danger électoral et la réalité des intentions de vote, qui ne se déduisent pas de ces messages.
E. Les médias : le président se considère injustement traité
C’est un aspect particulièrement intéressant pour comprendre sa relation avec la presse.
Macron reproche à certains journalistes de critiquer son action sans l’avoir rencontré.
Il se plaint de la manière dont ses décisions sont présentées et de la tonalité de certains articles.
La formule qui donne son titre au livre est particulièrement explicite :
« Souvent, vous et les vôtres, vous êtes tous trop durs avec moi. »
Ce message est adressé à une journaliste qui ne partage pourtant pas ses orientations politiques.
Il semble donc attendre d’elle une forme de reconnaissance de ses réalisations, indépendamment de leurs désaccords.
Une question de fond : le président distingue-t-il suffisamment la critique journalistique de l’hostilité politique ?
C’est un problème classique de rapport entre pouvoir exécutif et contre-pouvoir médiatique. Le journaliste n’a pas à valider l’action présidentielle pour obtenir un accès au chef de l’État.
F. La fin du pouvoir : une confidence plus personnelle
Un autre passage mérite une attention particulière.
Évoquant son départ de l’Élysée après dix années de présidence, Macron confie :
« On y laisse sa livre de chair et d’âme. »
Il parle aussi d’une « petite mort ».
Cette confidence donne une autre dimension au livre : au-delà des affrontements politiques, il montre la manière dont le président envisage la fin de son exercice du pouvoir.
Il serait toutefois excessif d’en déduire une incapacité à préparer son départ. C’est une expression personnelle, pas une décision politique.
3. Les citations les plus significatives
Voici une sélection des phrases rapportées par les médias à partir du livre. Elles sont particulièrement utiles pour comprendre le raisonnement présidentiel.
Sujet Citation attribuée à Macron
Dissolution « C’est le RN qui a gagné. »
Dissolution « Cette dissolution […] a quand même bloqué le RN là. »
Gabriel Attal « On lui a trop tout donné. »
Olivier Faure « C’est un mec bien, très bien, Olivier. »
LFI « La stratégie de LFI est dingo. »
Presse « Vous êtes tous trop durs avec moi. »
Démission « Démissionner ? Jamais ! Pour aucune raison ! »
Fin de mandat « C’est tout de même une petite mort. »
Les citations sur la démission et la fin du mandat sont rapportées par La Dépêche du Midi.
D’autres expressions particulièrement brutales sont également rapportées :
« Les autres, ce sont des nazes », à propos de responsables politiques.
« Ils sont tous mabouls », à propos de ses détracteurs et de certains auteurs de fausses informations.
« Tous des salopards », dans ses échanges sur ses opposants.
Ces propos doivent être replacés dans leur contexte conversationnel avant de leur attribuer une portée précise.
4. Le contexte institutionnel : pourquoi ces révélations comptent
Il faut replacer ces messages dans la chronologie du second quinquennat.
9 juin 2024 : dissolution de l’Assemblée nationale.
Une décision présidentielle qui bouleverse l’équilibre politique.
Juillet 2024 : élections législatives.
Le NFP arrive en tête en nombre de sièges, sans majorité absolue. Le RN et ses alliés constituent également une force parlementaire importante.
Été 2024 : refus de nommer Lucie Castets à Matignon.
Les échanges publiés éclairent les intentions du président pendant cette séquence.
Septembre 2024 : nomination de Michel Barnier.
Le gouvernement est constitué sans participation du NFP.
Décembre 2024 : chute du gouvernement Barnier.
La crise parlementaire se prolonge.
2025-2026 : succession de crises gouvernementales et préparation de l’après-Macron.
Les échanges avec Françoise Degois permettent d’observer les appréciations présidentielles sur les responsables susceptibles de prendre la relève.
Le livre apporte ainsi un éclairage rétrospectif sur des décisions qui ont profondément modifié le fonctionnement politique de la Ve République.
5. La question journalistique : Françoise Degois a-t-elle franchi une limite ?
C’est un point qui mérite un examen particulier.
Françoise Degois publie des conversations que le président ne savait pas destinées à devenir un livre.
Il existe une différence importante avec le précédent de François Hollande.
En 2016, Gérard Davet et Fabrice Lhomme avaient publié Un président ne devrait pas dire ça, à partir d’entretiens avec Hollande qui savait qu’il participait à un travail journalistique.
Dans le cas de Françoise Degois :
les échanges étaient privés ;
Macron ne semble pas avoir été informé du projet éditorial ;
il n’a pas autorisé leur publication ;
les conversations se sont déroulées pendant près de deux ans.
Marianne rapporte que l’Élysée n’aurait appris l’existence du livre que le 2 novembre 2026.
Deux principes doivent être confrontés :
Le droit à la confidentialité des échanges. Un président conserve une vie privée et une correspondance qui ne sont pas automatiquement publiques.
L’intérêt général de l’information. Les propos d’un chef de l’État sur ses décisions, ses rapports avec les institutions et ses intentions politiques peuvent relever de l’information légitime des citoyens.
La question déontologique est donc de savoir si la publication est justifiée par l’intérêt public, et si les conversations sont suffisamment contextualisées pour ne pas induire le lecteur en erreur.
Il ne faut pas confondre absence de consentement et illégalité automatique de la publication.
6. Ce que ces échanges permettent réellement de comprendre
Je retiens cinq enseignements, qui sont des pistes d’analyse et non des diagnostics sur la personnalité du président.
Dimension // Ce que les échanges éclairent
Exercice du pouvoir // La volonté de défendre ses décisions même après des revers politiques.
Rapport aux institutions // Une interprétation personnelle du résultat des législatives de 2024.
Gestion des collaborateurs // Des jugements très directs sur les responsables qu’il a lui-même promus.
Rapport aux médias // Une attente de reconnaissance de son action et une sensibilité aux critiques.
Après-2027 // Une préoccupation pour la succession et la fin de son exercice présidentiel.
Un problème central : le pouvoir présidentiel est devenu trop personnalisé – PERSONNIFIÉ
C’est, à mon sens, le fil directeur le plus intéressant du livre.
La Ve République donne au président des pouvoirs considérables. Mais elle repose aussi sur des contre-pouvoirs : Parlement, justice, presse, autorités indépendantes et opinion publique.
Les messages publiés donnent à voir un président qui semble interpréter les événements à travers sa propre lecture stratégique, parfois très éloignée de celle des autres acteurs politiques.
La dissolution en est l’exemple le plus significatif : alors que ses conséquences ont provoqué une crise institutionnelle durable, Macron continue de défendre son calcul initial.