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La ville numérique – Quels défis pour la gouvernance publique ?

Présentation :

La revue Emile (Sciences Po Alumni) de mars 2020 évoque le Big data,  la smart city et les , nouvelles mobilités.

Patrick Le Galès, doyen de l’École urbaine de Sciences Po, dans des propos recueillis par Maïna Marjany et Yasmine Laaroussi développe l’idée que sous l’effet du numérique, les villes et les territoires engagent un processus de transformation dont on mesure encore mal les effets.

Antoine Courmont est responsable scientifique de la chaire « Villes et numérique » de Sciences Po. Dans l’ouvrage qu’il codirige avec Patrick Le Galès, il s’intéresse aux mutations de la gouvernance urbaine à l’ère du numérique.

Echange :

Quand on évoque la question du numérique dans les villes, on parle souvent des smart cities. Pourquoi ne pas avoir utilisé cette expression dans le titre de votre livre, Gouverner la ville numérique ?

« Nous avons choisi d’utiliser plutôt « ville numérique » parce que l’expression « smart city » est associée à une certaine vision de l’usage du numérique dans les villes. Une vision notamment promue par de grands acteurs industriels informatiques tels qu’IBM ou Cisco qui, à la fin des années 2000, ont vu dans les villes un relais de croissance. Ces entreprises se sont dit qu’elles pouvaient proposer leurs solutions d’analyse de données pour optimiser le fonctionnement urbain. C’est une vision très top-down, technocratique et fortement décriée parce qu’elle n’a pas eu les résultats escomptés.

En parallèle, il y a eu le développement massif de l’usage du numérique au quotidien par les habitants ainsi que la création de nouvelles entreprises, principalement des plateformes qui, au contraire des grandes sociétés, sont passées directement par les services aux utilisateurs pour développer leurs produits. Notre objectif dans ce livre est d’analyser les deux phénomènes, nous ne voulons donc pas nous cantonner à l’étude des smart cities.

Dans votre ouvrage, vous présentez 2008 comme une année charnière pour l’entrée des villes dans l’ère numérique, pouvez-vous nous expliquer pourquoi ?

L’année 2008 permet tout d’abord de distinguer le numérique de l’informatisation des villes, qui existe déjà depuis des dizaines d’années. Un certain nombre de phénomènes convergent cette année-là : la question de la smart city portée par les industriels, la création de plateformes comme Uber ou Airbnb (entre 2007 et 2009) ou encore le lancement de l’iPhone 3G qui permet d’avoir accès à Internet partout dans la ville. Cela transforme les pratiques urbaines, la manière dont, au quotidien, nous accédons aux services et comment nous nous déplaçons dans la ville.

Enfin, 2008 est aussi l’année de la crise économique qui conduit à ralentir un certain nombre d’activités industrielles et pousse de nombreuses entreprises à trouver d’autres relais de croissance. Elles s’intéressent notamment à l’accumulation et à la valorisation de données, en particulier dans le champ urbain.

Que cherchez-vous à démontrer dans ce livre ?

Nous partons des premiers résultats de recherches empiriques menées sur différents territoires et différents secteurs d’action publique, comme l’énergie ou le transport, pour regarder ce qui change en termes de gouvernance urbaine avec les questions numériques.

Nous avons constaté de fortes déstabilisations des acteurs publics par des entreprises du secteur de l’économie numérique, mais aussi des formes de recomposition du pouvoir et de capacité de régulation par les acteurs publics des marchés du numérique urbain.

Par ailleurs, les acteurs publics ne sont pas les seuls à être déstabilisés. Les entreprises traditionnelles sont, elles aussi, face à une grande incertitude par rapport au numérique. Elles ne savent pas ce qui se passera dans les cinq prochaines années, l’innovation est beaucoup plus rapide qu’auparavant. C’est important de rappeler cette symétrie entre les acteurs publics et privés sur ces questions.

Pouvez-vous nous citer quelques exemples de déstabilisation d’acteurs publics par les entreprises numériques ?

L’exemple le plus courant est celui des plateformes. Ces acteurs sont apparus assez récemment et se sont déployés très rapidement, dans de nombreux territoires. Airbnb est aujourd’hui présent dans le monde entier et Uber dans plus de 850 villes. Leur spécificité est qu’ils se sont développés en proposant un nouveau service directement aux habitants sans aucune contractualisation ni dialogue avec les acteurs publics, et donc sans aucune régulation a priori. Cela a profondément déstabilisé les acteurs publics tant à l’échelle nationale que locale d’autant qu’Airbnb et Uber interviennent sur les marchés déjà assez tendus que sont le logement et les transports. Toutefois, on observe ces dernières années un renforcement des régulations à l’égard de ces plateformes. Uber est par exemple interdit dans plusieurs villes, telles que Londres [l’application a été privée, à deux reprises en deux ans, de licence d’exploitation par l’autorité de régulation des transports de la capitale britannique, NDLR]. De nombreuses municipalités essayent également de mettre en œuvre des mesures qui viennent limiter l’expansion d’Airbnb. La déstabilisation des acteurs publics est ainsi suivie d’une recomposition et d’une régulation a posteriori.

Vous défendez donc l’idée que les acteurs publics ne sont pas dépassés par la révolution numérique ?

Face aux personnes qui affirment qu’on assiste à une privatisation massive des villes, à cause d’institutions publiques qui auraient complètement laissé la main à des entreprises privées, je préfère porter un contre-discours.

Les acteurs privés ont toujours eu une place plus ou moins grande dans les villes, selon les époques et les territoires. Il en est de même avec la question du numérique. D’autant que les acteurs privés ont aussi besoin des acteurs publics pour avoir un cadre réglementaire clair et ainsi pouvoir développer leur marché sur des bases bien définies.

Il est cependant difficile d’avoir un discours général pour toutes les collectivités. Certains acteurs publics s’organisent et mettent en place des innovations liées au numérique. Pour d’autres, ce sont des enjeux nouveaux et ils n’ont pas forcément les expertises et les compétences en interne. Après, il est certain que les enjeux et les moyens ne sont pas les mêmes quand vous êtes une métropole comme Paris, une ville moyenne ou un territoire rural.

« De nombreuses villes moyennes se saisissent de la question, c’est par exemple le cas de Béthune : le programme de campagne de l’actuel maire était orienté autour de la smart city et il l’a placée au coeur de son mandat. »

Justement, le numérique n’est-il pas un sujet excluant qui concerne principalement les grandes villes et les métropoles ?

Nous venons tout juste de lancer un projet de recherche sur le numérique et les villes moyennes en France, nous aurons les résultats de cette enquête un peu plus tard. Ce que l’on peut déjà constater c’est que de nombreuses villes moyennes se saisissent de la question, proposent de nouveaux services à leurs usagers, voire s’affichent comme des smart cities. C’est par exemple le cas de Béthune, dans le Pas-de-Calais : le programme de campagne de l’actuel maire était orienté autour de la smart city et il l’a placée au cœur de son mandat.

Autre exemple, celui d’Angers : la ville prévoit d’investir 178 millions d’euros dans un projet de smart city écologique, avec l’objectif de devenir une ville zéro carbone. Cette alliance, que l’on retrouve souvent, entre développement durable et smart city, n’est-elle pas paradoxale car le coût écologique du numérique est assez élevé ?

Initialement, la question de la ville numérique était souvent associée à celle de la ville durable. L’idée étant que le numérique – à travers des capteurs, des objets connectés et une meilleure connaissance des données – permet d’optimiser un certain nombre d’équipements, du traitement des déchets à l’éclairage public, en passant par les fuites d’eau dans le réseau. En même temps, le numérique entraîne une grande consommation énergétique, dans nos usages au quotidien, mais surtout dans le cadre de la production de tous les dispositifs techniques – ordinateurs, smartphones, objets connectés, etc. Sans parler du stockage des données, dans les data centers, qui ont d’ailleurs créé des controverses dans certains territoires français car leur implantation a provoqué des enjeux d’approvisionnement énergétique avec la nécessité de construire de nouveaux postes sources et des postes relais pour acheminer l’énergie.

La dernière innovation qui a profondément modifié nos villes d’un point de vue urbanistique était la voiture. Pensez-vous que le numérique aura le même impact ?

On considère en effet que la voiture a été une révolution en termes d’urbanisme parce qu’elle a permis l’étalement urbain et ainsi transformé la forme des villes. Le numérique peut lui aussi être perçu comme une révolution technologique mais, pour le moment, il ne change pas la forme même des aires urbaines. En revanche, il modifie notre manière de pratiquer la ville. De nouveaux usages se sont développés progressivement dans la mobilité, que ce soit avec Google Maps, Waze, Uber ou encore les trottinettes électriques, qui font vivre différemment la ville. Pour répondre à cette question, il faudra attendre quelques décennies. Peut-être que demain, les urbanistes s’appuieront sur ces nouvelles données pour penser et aménager différemment la ville. 

Pensez-vous que le numérique soit une chance pour le renouvellement de la démocratie, à travers une participation citoyenne accrue ?

Le numérique n’est qu’un outil, il ne sera donc pas la solution à tous les maux des démocraties s’il n’y a pas de volonté forte de la part des dirigeants d’inclure davantage les citoyens. Cela dit, il permet en effet le développement d’outils de participation qui permettent une certaine évolution des relations gouvernés-gouvernants. Il y a également de nouvelles formes de participation qui émergent, portées par des groupes militants, notamment autour de la production alternative de données. Auparavant, produire des données coûtait cher et cela était, de fait, réservé à des grandes administrations publiques ou privées. Aujourd’hui, il est beaucoup plus facile de s’emparer de cet outil, ce qui permet une contre-expertise aux acteurs publics.

Big data, smart city… Ces expressions effraient ceux qui craignent une société de la surveillance. Avez-vous observé des risques de dérive ?

Il existe en effet un risque de surveillance accrue. Pour certains c’est un risque, pour d’autres, une opportunité. On observe aujourd’hui un essor de la safe city, une sécurité urbaine renforcée à l’aide de technologies de surveillance, de croisement de données, etc. À l’international, de nombreux territoires s’appuient sur ces technologies pour apporter de nouveaux instruments à leurs politiques de surveillance des espaces publics.

Pensez-vous que les enjeux numériques auront leur place dans le débat des municipales de mars prochain ?

Lors des municipales de 2014, ce n’était pas un enjeu du débat. J’attends de voir pour celles de 2020, mais je pense surtout que cela dépendra des territoires. À Paris, par exemple, la question d’Airbnb soulève l’enjeu de la régulation du numérique dans le débat public. Le problème du numérique, c’est qu’il recouvre un certain nombre de dispositifs très techniques, des boîtes noires invisibles par les citoyens, qui sont assez difficiles à mettre sur l’agenda politique. Pourtant, à certains moments, cela surgit dans le débat. Cela a été le cas pour les réseaux d’eau dans les années 2000 : alors que c’était un sujet très technique, il y a eu de grands débats sur les régimes municipaux et les délégations des acteurs privés. » 


LA CHAIRE « VILLES ET NUMÉRIQUE » DE SCIENCES PO

Cette chaire de recherche et d’enseignements a été lancée en mars 2017 au sein de l’École urbaine de Sciences Po, en partenariat avec le Centre d’études européennes et de politique comparée. Elle étudie la transformation des villes au regard de la révolution numérique et les enjeux sociopolitiques qui en découlent à l’échelle urbaine. L’objectif est notamment de former les managers urbains de demain aux questions du numérique.

« Nous avons lancé plusieurs cours avec non pas une approche technique du sujet, mais plutôt une approche sciences sociales, explique Antoine Courmont. Nous nous sommes plus particulièrement intéressés aux questions de gouvernance afin de comprendre comment le numérique impacte les politiques territoriales, les acteurs en place, la régulation des entreprises, etc. » Le fruit des recherches menées par cette chaire ces deux dernières années a été publié dans le livre Gouverner la ville numérique, paru en août 2019 aux Puf.

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