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L’expression d’un dérèglement de la République

BILLET

Pour Marianne, le politologue Stéphane Rozès, président de Cap, analyse les ressorts du succès de la manifestation pour Adama Traoré, qui a réuni 20.000 personnes mardi 2 juin à Paris. (Propos recueillis par Soazig Quéméner)

« Il y a dans la République française un écart entre les idéaux, liberté, égalité, fraternité, et la réalité ou le vécu de certaines catégories de Français qui ont le sentiment d’être relégués pour des raisons sociales ou territoriales, indique Stéphane Rozès ».

La faille de la République

Il poursuit, sur la question de savoir si il y a tout de même la réelle tentative d’imposer dans le débat public un discours qui en était autrefois absent, et que l’on peut qualifier de discours « indigéniste », « c’est préoccupant en ce que c’est la marque d’abord de la faille de la République dans le fait que, au quotidien, les idéaux républicains à travers les politiques publiques et territoriales, ne trouvent pas leur traduction dans le réel. Il y a évidemment des universitaires minoritaires, des journalistes également minoritaires, beaucoup sur les réseaux sociaux, des personnes qui ont une vision communautariste ou indigéniste voire pour certains racialiste ».

Remettre la démocratie au cœur

Le problème, indique le politologue, ce n’est pas les banlieues ou les personnes de couleur qui subissent des discriminations.

Un conclusion en forme d’avertissement ? « Le problème c’est que nos gouvernants, et cela ne date pas d’Emmanuel Macron, ne disent pas quel est l’avenir commun de nos enfants. La Nation française et la République, pour se déployer harmonieusement, ont besoin de se projeter dans l’espace, le temps et un projet politique. C’est comme cela que l’on dénaturalise les origines. Pour cela, il faut remettre au cœur la politique, la citoyenneté, la démocratie et non pas les marchés et le consommateur »

La lecture toujours très éclairante de Stéphane Rozès, donne du courage à tous ceux qui dans METAHODOS travaillent sur un vivre ensemble refondé sur un nouveau contrat social.

T.L. et P.A.

ARTICLE

Manifestation pour Adama Traoré : « L’expression d’un dérèglement de la République », selon le politologue Stéphane

Marianne : Comment comprenez-vous l’ampleur de cette manifestation mardi soir à Paris ? Faut-il y voir un phénomène de contagion après le mouvement en cours aux USA, suite au meurtre de Georges Floyd ?

Stéphane Rozès : Certains, parmi les initiateurs et partisans de cette manifestation parisienne, souhaiteraient sans doute opérer un transfert entre le drame qui s’est produit aux USA et les réactions populaires qu’il a suscitées, et la situation en France autour de la mort d’Adama Traoré. Je crois que le succès de la manifestation et la dynamique potentielle qu’elle entraîne ne peut pas être l’expression d’une possibilité de transfert.

Pour quelles raisons ?

Avant tout pour des raisons culturelles. Aux Etats-Unis, on peut considérer que les Afro-Américains sont en bute depuis toujours à un racisme systémique. Car l’imaginaire des Américains, ce qui les relie ensemble, ce qui fait leur représentation culturelle, leur mode d’organisation institutionnelle et politique, leur rapport à la question nationale, au monde et à la question sociale, vient de ce que tous les Américains ou leurs aïeux ont noué un contrat initial avec les Etats-Unis vus comme une terre promise dans laquelle ils allaient commencer une nouvelle vie. Tous, sauf deux catégories d’Américains, malheureusement par la force des choses : les descendants d’esclaves, des Afro-Américains et les premiers occupants, les Amérindiens.

Cette question-là est au cœur de la question du racisme anti-noir. Et permet de comprendre pourquoi Barack Obama a été élu aux Etats-Unis non pas comme descendant des Afro-Américains mais bien comme noir américain dont les aïeux ont fait également des Etats-Unis une terre promise. D’où le fait qu’il n’a pas été élu au travers de l’idée que par sa personne, c’étaient les Afro-Américains qui pouvaient arriver à la Maison blanche, mais plutôt que l’Amérique devait pouvoir élire à la Maison-Blanche quelqu’un qui est noir de peau. Cette question d’ailleurs a fait grand débat au sein de la communauté afro-américaine. Et cela s’est lu dans le désaccord pendant la campagne électorale entre Obama et Jesse Jackson, représentant historique de cette communauté. Le modèle américain est culturellement pluriethnique et multiculturel, et il tient par l’idée que tous les Américains communient dans cette idée de terre promise où chaque individu doit pouvoir se déployer librement et chaque communauté doit pouvoir conserver ses singularités et spécificités.

Cette résonance que mettaient en avant les manifestants mardi soir, c’est un malentendu, une récupération ?

C’est une illusion médiatique des formes mais aussi une importation pour des raisons idéologiques, méconnaissant les modes de fonctionnement des deux sociétés. L’imaginaire français est le contraire de l’imaginaire américain. Depuis des siècles, comme il n’y a pas d’origine à la France, la France se constitue au travers de disputes politiques communes, ce qui tient ensemble les Français au travers de projections dans l’espace et le temps. Les disputes politiques ont pour vocation à dénaturaliser les origines politiques. Cette modalité inverse de la République française par rapport au modèle américain fait qu’il existe certes du racisme en France, mais il n’y a pas de racisme systémique. La France est confrontée à d’autres types problèmes.

Il ne peut pas y avoir d’importation du modèle anglo-saxon dans le modèle français.

Il y a dans la République française un écart entre les idéaux, liberté, égalité, fraternité, et la réalité ou le vécu de certaines catégories de Français qui ont le sentiment d’être relégués pour des raisons sociales ou territoriales. La couleur de peau y est liée mais n’en est pas une causalité. Selon moi, il ne peut pas y avoir d’importation du modèle anglo-saxon dans le modèle français même si dans les médias, à l’université, chez les gouvernants, des secteurs non négligeables, par inculture ne voient pas la différence et, contre la République, aimeraient voir, parfois pour des raisons différentes, importer ce modèle en France. Mais la grande majorité de la Nation y est hostile non pas pour des raisons conceptuelles, mais pour des raisons profondes qui traversent la socialité française depuis des siècles.

Il y a tout de même la réelle tentative d’imposer dans le débat public un discours qui en était autrefois absent, et que l’on peut qualifier de discours « indigéniste » ?

C’est préoccupant en ce que c’est la marque d’abord de la faille de la République dans le fait que, au quotidien, les idéaux républicains à travers les politiques publiques et territoriales, ne trouvent pas leur traduction dans le réel. Il y a évidemment des universitaires minoritaires, des journalistes également minoritaires, beaucoup sur les réseaux sociaux, des personnes qui ont une vision communautariste ou indigéniste voire pour certains racialiste. Je ne crois pas que cela puisse avoir un grand déploiement vu ce qu’est notre façon d’être, notre façon de faire. Si nous prenons par exemple l’affaire Adama Traoré, je ne me prononce pas sur le fond, mais le fait que des milliers de manifestants se soient joints au cortège, c’est l’agrégation de choses bien différentes.

D’abord, d’une émotion bien compréhensible de la part de la famille et des proches d’Adama Traoré. C’est aussi la révolte de jeunes qui ont le sentiment qu’ils n’ont pas d’avenir commun dessiné par nos gouvernants. Nos gouvernants ne dessinent pas aujourd’hui d’avenir commun à l’ensemble des Français et c’est bien le problème. Mais la différence, c’est que certaines catégories de population subissent à la fois la panne politique de nos dirigeants, la crise économique et sociale et, en plus, peuvent subir dans les quartiers, à la fois des difficultés scolaires objectives, mais aussi une plus grand difficulté du fait de leur couleur de peau. Il y a par ailleurs des entrepreneurs communautaristes, identitaristes et des médias qui sont contents de pouvoir mettre en exergue des images ou des inquiétudes légitimes ou instrumentalisées, pour faire de l’audience et des recettes.

Mais la question que soulèvent aussi ces manifestants c’est celle de la violence des forces de l’ordre, un débat récurrent en particulier depuis les gilets jaunes et leurs nombreux éborgnés…

Il y a la question de l’usage légitime ou pas de la violence par les forces de l’ordre. Il est vrai qu’au fond la crise des gilets jaunes était une sorte de jacquerie qui posait la question sociale, nationale, fiscale et celle de la souveraineté du peuple et de la nécessité du souverain de se rappeler ses devoirs à l’égard du peuple. Cette crise d’ampleur inouïe pu susciter au départ la fausse bonne idée que des violences pourraient écarter l’opinion de son soutien à cette jacquerie. Il y a eu aussi de la part des manifestants une condamnation des violences mais pas réellement une mise à l’écart des violents. Le pays a donc assisté pantois à un niveau de violence très important. Il y a eu surtout des blessés, des éborgnés, des personnes innocentes qui ont été empêchées de manifester, ce qui est très préjudiciable du point de vue de la démocratie et a pu être pointé par nombre d’observateurs étrangers.

La Nation française et la République, pour se déployer harmonieusement, ont besoin de se projeter dans l’espace, le temps et un projet politique.

Tout cela concourt à un climat général de suspicion dans certains secteurs de la population, à l’égard des forces de l’ordre, même si les forces de l’ordre sont toujours majoritairement très soutenues par les Français. Mais je retiens de l’essentiel de la dynamique des manifestants de mardi qu’il ne s’agit pas tant pour ceux qui s’y joignent de passer d’un modèle républicain à la française à un modèle anglo-saxon communautariste que plutôt de rappeler au travers de mouvements divers aux autorités politiques et aux forces de l’ordre qu’elles doivent, dans tout ce qu’elles font, être à la hauteur des idéaux que la République prétend porter.

En face, dans le camp des politiques, personne ne sait vraiment quoi leur répondre ?

Comme disait le psychanalyste Carl Jung, la réponse n’est jamais au niveau du problème. Le problème ce n’est pas les banlieues, le problème ce n’est pas des personnes de couleur qui subissent des discriminations, le problème, c’est que nos gouvernants, et cela ne date pas d’Emmanuel Macron, ne disent pas quel est l’avenir commun de nos enfants. La Nation française et la République, pour se déployer harmonieusement, ont besoin de se projeter dans l’espace, le temps et un projet politique. C’est comme cela que l’on dénaturalise les origines. Pour cela, il faut remettre au cœur la politique, la citoyenneté, la démocratie et non pas les marchés et le consommateur. Emmanuel Macron dans son premier discours au Congrès avait dit que le premier mandat que lui avaient confié les Français était de restaurer la souveraineté nationale. Cela n’a pas été le cas. Dans l’absence de cela, le dysfonctionnement entre le sommet de l’Etat et à la Nation entraîne un certain nombre de dérèglements de la République dont la manifestation de mardi est l’une des expressions minoritaires, à côté d’autres modes d’expressions plus fondamentaux comme les gilets jaunes. Il est urgent de remettre la République dans sa cohérence.

1 réponse »

  1. En complément un article

    Manifestations anti-racistes : Paris n’est pas Minneapolis

    Natacha Polony

    SA CONCLUSION:

    « Depuis quarante ans, aucun gouvernement n’a réussi à tenir les deux bouts. Répondre, d’un côté, aux aspirations d’une population qui se sent reléguée, à laquelle notre système économique n’offre aucun avenir, comme il n’en offre aucun non plus à cette jeunesse des territoires ruraux et des villes moyennes désertés par l’Etat, et s’opposer, d’un autre côté, à l’idéologie racialiste qui détourne ces combats.

    Ne faire preuve d’aucune complaisance pour les comportements antirépublicains, d’où qu’ils viennent, et œuvrer à reconstituer une véritable communauté nationale sur une promesse d’émancipation de tous. Le silence n’est pas, ne devrait pas être une option. »

    ARTICLE

    « Alors que les Etats-Unis s’embrasent après la mort de George Floyd, tué par un policier multirécidiviste des interpellations violentes, près de 20.000 personnes se sont rassemblées à Paris, devant le Palais de justice, à l’appel du collectif Vérité et justice pour Adama Traoré. Une manifestation illégale, puisque les rassemblements de plus de dix personnes sont interdits par l’état d’urgence sanitaire. Une manifestation massive pourtant. Et se contenter de s’offusquer devant l’illégalité de ce rassemblement reviendrait à passer à côté d’un événement majeur que le silence embarrassé des politiques et la couverture minimale des médias vont contribuer à diffuser. La population, majoritairement jeune, qui s’est massée ce mardi soir devant le lieu où se rend la justice en nourrira plus encore l’idée qu’elle est occultée et méprisée par des institutions qui ne la représentent pas.

    L’INTENTION POLITIQUE
    C’est toute l’ambiguïté du phénomène. Cette manifestation ne se réduit pas à ce que voudraient en faire les collectifs et groupes politisés qui l’ont organisée. Car la masse des manifestants n’avait justement aucune intention politique, mais portait une revendication de justice et d’égalité dont on peut critiquer le mode d’expression, mais qui nous raconte l’échec tragique de tous les gouvernements, depuis quarante ans, en matière de lutte contre les inégalités sociales, de politiques urbanistiques, de préservation de l’ordre républicain et d’inclusion de tous dans le champ démocratique.

    La France n’a pas instauré l’esclavage et la ségrégation raciale sur son territoire métropolitain, et si la colonisation a mis en place un système de discrimination insupportable, c’était justement la négation absolue des principes universalistes de la République.

    Entendons-nous bien, il ne s’agit nullement d’être dupes des opérations marketing de quelques entrepreneurs du multiculturalisme radical, qui espèrent s’appuyer sur le mouvement américain pour imposer leurs vues en France. Le parallèle permanent qu’ils dressent entre les violences policières et les actes racistes des deux côtés de l’Atlantique cherche à effacer les différences historiques et culturelles majeures qui font que les questions de couleur de peau ne se posent pas de la même façon en France et aux Etats-Unis. La France n’a pas instauré l’esclavage et la ségrégation raciale sur son territoire métropolitain, et si la colonisation a mis en place un système de discrimination insupportable, c’était justement la négation absolue des principes universalistes de la République.

    Le rappel est essentiel. Car les mots dessinent des visions du monde, et la diffusion des mots de l’antiracisme américain, faits de « privilège blanc », de « racisés » et de « racisme systémique », ces concepts que les médias adoptent progressivement sans en interroger les prémisses, s’opère insensiblement dans la jeunesse, sur fond de « soft power » états-unien. Des jeunes gens nourris de films et de séries télé plaquent sur la réalité française des débats et des fractures qui ne sont pas les nôtres. Un exemple ? Les violences policières, ici, ne sont comparables, ni dans leur cause ni dans leur ampleur, avec ce que vivent les Etats-Unis. Et les manifestations de « gilets jaunes » ont prouvé que les banlieues et les jeunes gens d’origine immigrée n’ont pas le triste monopole des bavures. En revanche, les guets-apens dont sont victimes non seulement les policiers mais aussi les pompiers ou les médecins ne semblent pas émouvoir outre mesure les groupuscules qui tentent de diffuser dans une jeunesse non politisée des slogans comme « tout le monde déteste la police ».

    D’OÙ VIENT L’OPPRESSION ?
    Traduire une crise sociale, un verrouillage de la société qui condamne les enfants défavorisés à rester au bas de l’échelle, en un phénomène d’oppression d’un groupe dominant, dépeint comme homogène, envers des minorités elles-mêmes pensées comme des « communautés » est le meilleur moyen de passer à côté des ravages du capitalisme néolibéral. Que ces ravages se traduisent de façon spécifique pour des jeunes gens qui subissent au cours de leur vie un racisme trop peu combattu est une évidence. Mais certains aspirent visiblement à glisser de là vers une remise en cause des fondements universalistes de la culture française, et plus généralement européenne, qui voit dans chaque individu un citoyen libre, autonome, et non le porte-parole d’une communauté. C’est pourtant cet universalisme qui protège chacun de l’enfermement dans un déterminisme oppressif, et qui peut nous permettre de vivre, non pas côte à côte, mais véritablement ensemble. Les jeunes gens qui sont à juste titre révulsés par le racisme ne voient pas qu’ils servent de marchepied à des militants dont la vision est imprégnée de race, de différences irréconciliables et d’enfermement communautaire.

    Ne faire preuve d’aucune complaisance pour les comportements antirépublicains, d’où qu’ils viennent, et œuvrer à reconstituer une véritable communauté nationale sur une promesse d’émancipation de tous.

    Depuis quarante ans, aucun gouvernement n’a réussi à tenir les deux bouts. Répondre, d’un côté, aux aspirations d’une population qui se sent reléguée, à laquelle notre système économique n’offre aucun avenir, comme il n’en offre aucun non plus à cette jeunesse des territoires ruraux et des villes moyennes désertés par l’Etat, et s’opposer, d’un autre côté, à l’idéologie racialiste qui détourne ces combats. Ne faire preuve d’aucune complaisance pour les comportements antirépublicains, d’où qu’ils viennent, et œuvrer à reconstituer une véritable communauté nationale sur une promesse d’émancipation de tous. Le silence n’est pas, ne devrait pas être une option.

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