
BILLET
« Ensauvagement » : Gérald Darmanin isolé ?
Nous avons évoqué la violence, l’insécurité et l’ensauvagement dans notre publication récente
https://metahodos.fr/2020/08/28/une-france-orange-mecanique-culture-de-lexcuse-et-ensauvagement/
L’utilisation du qualificatif « clivant » a souvent pour objectif ou pour résultat de déconsiderer une expression, une pensée. Celui d’« ensauvagement » brandi par Gérald Darmanin, est dit « clivent ».
l’utilisation de ce terme conduit les uns et les autres à se positionner: Emmanuel Macron, Jean Castex et Eric Dupond-Moretti répondent « non ». Marlène Schiappa, ministre déléguée chargée de la citoyenneté, a suivi son ministre auquel elle est rattachée.
Le chef de l’Etat – comme nous l’avons évoqué dans notre publication –
https://metahodos.fr/2020/08/31/le-chef-de-letat-designe-une-crise-de-lautorite-et-preconise-une-reeducation-sur-lautorite-legitime-decryptages/ –
a refusé de « faire du commentaire lexical », : « Moi, je parlerais d’une banalisation de la violence […] Je pense que ce qu’il voulait dire, c’est qu’il y a quelque chose qui, en profondeur, fait que ce qui est en rapport aux règles de vie, à une civilité, se fragilise. C’est une réalité. » Le Premier ministre a marché sur le même fil : « La question n’est pas les mots que l’on emploie pour qualifier le phénomène, mais les actions que l’on met en place pour y faire face. »
« L’ensauvagement est un mot qui développe, me semble-t-il, le sentiment d’insécurité », lui a répondu mardi Eric Dupond-Moretti sur Europe 1. Le ministre de la Justice a ensuite cherché à expliquer ce « sentiment », ce « fantasme » : « Il est nourri des difficultés économiques que traverse notre pays, du Covid, par certains médias et par le discours populiste. ».
Le dire et le faire, nécessité d’un débat sur les remèdes et leur mise en oeuvre
Pour le Président de la République la mission est difficile, analyse le président du cabinet de conseil Elabe, Bernard Sananès, dans un entretien à l’Opinion : « Emmanuel Macron n’a laissé aucune trace grâce à une prise de parole forte sur le sujet. Or, ce qui n’est pas énoncé n’existe pas. Puisqu’il ne s’est pas exprimé sur le sujet, l’opinion a donc intégré que cela ne faisait pas partie de ses priorités. »
Ses soutiens de la première heure euxmêmes n’ont pas fait de la sécurité un des piliers du macronisme. «
Comme nous l’écrivions dans la publication de metahodos citée, il y a le dire et il y a le faire. C’est sur la nature de l’action que le débat doit se nouer.
Dupond-Moretti parle davantage du sentiment d’insécurité et de fantasme , comme d’une température ressentie et non réelle
Alors que la question de l’insécurité est revenue au premier plan, le garde des Sceaux a pris ses distances avec Gérald Darmanin sur l’idée d’un « ensauvagement » de la société:
Dans le prollongement, le Premier ministre a dû intervenir. « La question n’est pas les mots qu’on emploie pour qualifier le phénomène, mais les actions que l’on met et que l’on va mettre en place pour y faire face », a temporisé Jean Castex, qui a reconnu une « montée du sentiment d’insécurité».
Ce mardi, le garde des Sceaux vient de faire sa rentrée politique. Décapante. Personne n’attendait un robinet d’eau tiède mais, interrogé sur l’insécurité, le débit enfle pour envoyer des formules chocs : «Xavier Bertrand utilise les mêmes mots que Madame Le Pen qu’il a pourtant combattue dans les Hauts-de-France […] Il y a toujours eu des crimes et il y en aura toujours. La rémission des crimes, c’est l’élection de Marine Le Pen ? Ou de Xavier Bertrand ? En ticket peut-être ? »
Eric DupondMoretti affirme une ligne opposée: « Le ministre de l’Intérieur, c’est le ministre de l’Intérieur, balayet-il. L’ensauvagement, c’est un mot qui développe le sentiment d’insécurité » qui est « pire que l’insécurité ». Un propos qui choque, alors que le constat d’une insécurité croissante est globalement reconnu.
Pour le Garde des Sceaux, le sentiment d’insécurité est, nourri par les difficultés économiques, la peur de la Covid, les médias et le discours populiste
Eric Dupond-Moretti affirme que le sentiment d’insécurité est « de l’ordre du fantasme », nourri par les difficultés économiques, la peur de la Covid, les médias et le discours populiste. Le journal l’opinion commente ainsi la posture du Garde des Sceuax: « Cet été, l’ancien ténor du barreau s’est fait discret. Rien ne sert de courir ; observer fait aussi partie du métier. Il avait confié qu’avocat, il regardait souvent les questions au gouvernement et rêvait d’imiter cette façon théâtrale qu’ont certains ministres de repousser le micro, satisfaits de leur réponse. Le jour J, le 7 juillet, à l’Assemblée nationale, son geste semble encore maladroit. Face au chahut, il demande d’ailleurs qu’on lui accorde « le bénéfice de l’inexpérience ». Au point que le ministre au franc-parler paraît en deçà de sa réputation.«
Deux mois plus tard, pas de doute, l’ancien pourfendeur des juges, dont la nomination avait été accueillie comme une « déclaration de guerre » par les syndicats de magistrats, s’est mué en ardent défenseur de l’institution. C’est bien un homme politique qui est face au micro d’Europe 1, avec son cuir épais mais aussi sa marque de fabrique. Le style Dupond-Moretti, c’est un discours qui veut faire appel à la rationalité des Français plutôt qu’à leurs « bas instincts ». Rempart affirmé au populisme, souvent pris pour cible par Marine Le Pen, le garde des Sceaux tâche de porter une ligne « humaniste ». Et entend, dit-il, parler à la raison plutôt qu’à l’émotion, incarner le pluralisme face aux sectarismes, s’adresser à l’intelligence plutôt qu’à l’esprit de vengeance. »
Eric Dupond-Moretti n’a pas à beaucoup forcer sa nature : l’animal politique sommeillait déjà dans Bête noire, son premier livre, paru en 2012 (Michel Lafon). « Même s’il n’appartient pas à l’écosystème politique et que, fondamentalement, c’est un taiseux, il sait faire et veut se faire entendre, résume un proche. «
Nous vous proposons un article de l’Opinion du 2 septembre 2020
ARTICLE
DARMANIN ET DUPOND-MORETTI S’OPPOSENT SUR L’« ENSAUVAGEMENT DE LA SOCIÉTÉ »
On pourrait n’y voir qu’une simple divergence lexicale. Pourtant, la prise de distance d’Éric Dupond-Moretti, mardi, sur l’insécurité traduit un véritable désaccord sur le fond au sein du gouvernement dans la façon d’envisager et de traiter l’insécurité en France.
Invité sur Europe 1, le ministre de la Justice n’a pas souhaité reprendre le terme « d’ensauvagement » utilisé par le ministre de l’Intérieur, Gérald Darmanin, pour qualifier l’insécurité qui gangrène, selon lui, « une partie de la société ». « Je ne le reprends pas. C’est une question de sensibilité. Chacun utilise les mots qu’il veut utiliser. Le ministre de l’Intérieur, c’est le ministre de l’Intérieur », a-t-il évacué. L’antagonisme est tout de même plus profond que ce que l’ancien ténor du barreau s’évertue à plaider. Selon lui, cette notion « développe le sentiment d’insécurité », ce qui est « pire que l’insécurité.
« Surenchère populiste »
« L’insécurité, il faut la combattre, le sentiment d’insécurité, c’est plus difficile car c’est de l’ordre du fantasme », a-t-il martelé. Pour Éric Dupond-Moretti, ce « sentiment d’insécurité » est « nourri » par « les difficultés économiques », par « le Covid », mais aussi par « certains médias », et notamment les « chaînes d’infos continues », faisant fi de la série de faits divers d’une grande violence qui ont émaillé l’été.
« Et ensuite, vous avez le discours populiste, la surenchère, ceux qui en rajoutent en permanence », a-t-il déploré. « J’entends la charge qui est sonnée depuis ce weekend », a poursuivi le ministre de la Justice, alors qu’un homme âgé de 45 ans a reconnu le viol et le meurtre d’une adolescente le 20 août dernier à Nantes (Loire-Atlantique). Condamné en 2005 à 18 ans de prison pour 12 viols et tentatives de viol, il avait été libéré en 2016. « Avec un drame comme celui-là, on doit se taire. On n’est pas obligé de faire de la surenchère populiste, a-til insisté. Je veux m’adresser à l’intelligence des Français, pas à leurs bas instincts. »
Une façon de cibler Xavier Bertrand, le président de la région Hauts-de-France, qui, au Figaro, a estimé que la sécurité est l’« immense faillite du quinquennat ». « Xavier Bertrand utilise les mêmes mots que Mme Le Pen qu’il a pourtant combattue dans les Autodéfense »,
a-t-il raillé, affirmant que « la France n’est pas un coupe-gorge ».
Un rappel qui vaut également pour son collègue ministre de l’Intérieur, Gérald Darmanin ?
Au sein du gouvernement, et plus largement dans la majorité, ce sont deux lignes politiques qui s’affrontent. Marlène Schiappa, ministre de la Citoyenneté sous la tutelle du ministre de l’Intérieur, a pris position aux côtés de Gérald Darmanin mardi, au « Talk Le Figaro ». La ministre y a réaffirmé que « l’ensauvagement est une réalité de la société ». « Le sentiment d’insécurité, c’est déjà de l’insécurité », a-t-elle répondu à Éric Dupond-Moretti.
L’avocat peut, lui, compter à ses côtés sa collègue Barbara Pompili. La ministre de la Transition écologique avait déjà répondu en juillet à l’adresse de Gérald Darmanin qu’au lieu de « monter les uns contre les autres » un gouvernement « doit rassembler tous les Français ». Et de préciser qu’elle parlait « en général », à savoir sans viser nommément son collègue de l’Intérieur.
Elle n’était pas la seule à désapprouver l’expression. Sacha Houlié avait ouvert le bal des critiques. « Il n’y a pas de sauvages en France, il n’y a que des citoyens », avait-il asséné devant le ministre de l’Intérieur, auditionné par la commission des lois de l’Assemblée le 28 juillet. L’ancien membre du PS reprochait à Gérald Darmanin « une sémantique qui écarte de la promesse de réconciliation faite aux Français ». Et le député LREM de la Vienne d’enfoncer le clou : « Nous devons nous prémunir des outrances qui deviennent des outrages ». « De grâce, ne reprenez pas les travers des propos à l’emporte-pièce des prédécesseurs ! », s’était ensuite indigné Rémy Rebeyrotte, élu LREM de Saône-et-Loire. Lui aussi issu du Parti socialiste, il avait demandé au ministre de ne plus entendre dans sa bouche des « mots qui attisent, qui enflamment, qui stigmatisent ou fracturent ».
« Totale mobilisation du gouvernement »
« Fermez le ban: il n’y a aucune polémique », a répondu fermement mardi Jean Castex lors d’un déplacement à Châteauroux (Indre), soucieux de mettre fin immédiatement à l’escarmouche médiatique. « Le vrai sujet, en revanche, c’est bien celui de mobiliser face à la montée des violences et de l’insécurité », a rétorqué le premier ministre, ne reprenant pas à son compte le terme « d’ensauvagement ». Et d’ajouter : « La question n’est pas les mots qu’on emploie pour qualifier le phénomène, mais les actions que l’on met et que l’on va mettre en place pour y faire face. » « Le ministre de l’Intérieur, comme l’ensemble du gouvernement, constate effectivement qu’il y a une montée du sentiment d’insécurité et je peux vous dire la totale mobilisation du gouvernement pour y faire face », a assuré Jean Castex. Plus tard dans l’après-midi, Gérald Darmanin a assuré pouvoir « être en désaccord sur les mots »avec Éric-Dupond Moretti, mais«être d’accord sur les actions communes ».
Pour le moment, Emmanuel Macron se cantonne, lui, à qualifier la série de faits divers estivaux de « banalisation de la violence ». À « l’ensauvagement » donc, le garde des Sceaux, qui s’est toujours revendiqué « de gauche », préfère le « sentiment d’insécurité ». Une notion chère à l’ancien premier ministre… Lionel Jospin. Durant la fin de son mandat, en 2002, le socialiste, confiant quant à la politique de son gouvernement, avait méprisé « le sentiment d’insécurité ». Lui, qui « ne pouvait pas perdre », n’avait même pas atteint le second tour de la présidentielle de 2002 et terminait derrière Jean-Marie Le Pen… Alors entre « ensauvagement »,« banalisation de la violence » et « sentiment d’insécurité », Emmanuel Macron va devoir trancher, et surtout se montrer ferme sur l’autorité de l’État, s’il ne veut pas voir se rejouer en 2022, le scénario de 2002.
L’ensauvagement est une réalité de la société (…) Le sentiment d’insécurité, c’est déjà de » l’insécurité MARLÈNE SCHIAPPA, MARDI, AU « TALK »