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Troquer temporairement nos libertés pour une protection sanitaire

PRESENTATION

Raphaël Legendre a publié dans l’Opinion deux articles relatifs au sort des libertés dans le traitement de la pandémie.

Premier ARTICLE: Un entretien avec celle qui a été élue meilleure jeune économiste française en 2019. Spécialiste de la fiscalité et professeure à Harvard, Stefanie Stantcheva y a fondé le « Social Economics Lab » dont la dernière étude revient sur la relation entre crise sanitaire et libertés individuelles.

Second ARTICLE: Une étude d’Havard auprès de plus de 370 000 personnes dans 15 pays révèle que 80 % de la population mondiale est prête à troquer une part de liberté pour des mesures de protection sanitaire.

ARTICLE 1

Stefanie Stantcheva (Harvard): «L’abandon de ses propres libertés n’est pas un choix permanent, loin de là»


Raphaël Legendre 23 octobre 2020 L’OPINION


Dans votre étude menée dans quinze pays, 80 % des 370 000 sondés se disent prêts à rogner leurs libertés individuelles pour préserver leur santé. Existe-t-il des différences entre les régions du globe?

On constate effectivement des différences importantes. Au Japon, près de 30 % des sondés ne sont pas prêts à abandonner leurs droits individuels, contre seulement 4 % en Chine. En France, c’est presque 20 %. Les pays les plus enclins à rogner leurs libertés sont la Chine, l’Italie, le Royaume-uni, Singapour, l’Inde et la Corée du Sud. Les pays les moins prêts à le faire sont le Japon, les Etats-Unis, la France et l’Allemagne.

Quelles libertés les citoyens accepteraient-ils de remettre le plus facilement en cause ?

Leurs libertés individuelles et le fait de subir des pertes économiques. A l’inverse, la liberté de la presse, la protection des données personnelles et les procédures démocratiques, comme les élections, sont les libertés auxquelles les citoyens sont les plus attachés.

« Les attitudes concernant ces compromis sont élastiques à l’information », indique l’étude. Quel est le rôle des médias dans cette crise ?

Nous proposons dans notre étude une expérience montrant aux répondants différents types d’informations. Nous avons évalué l’impact de ces informations sur leurs attitudes envers les restrictions et les libertés individuelles. Quand les personnes sont bien informées des bénéfices sanitaires de certaines restrictions, elles sont plus enclines à les accepter. A contrario, la description de leurs conséquences à long terme, comme le risque que certaines libertés ne soient pas restaurées, augmente les réticences. Cela veut dire que, dans une situation aussi pleine d’incertitudes que la crise de la Covid, nous sommes tous sensibles aux messages qui nous sont envoyés, car nous cherchons tous à comprendre. En cela, la responsabilité des médias de relayer une information correcte est très importante.

« Dans tous les pays, nous avons constaté un déclin de l’acceptabilité des restrictions au fur et à mesure que les gens se sont déclarés moins inquiets sur les risques sanitaires »

La moitié de l’humanité a été confinée au printemps. Les populations sont-elles aussi enclines à subir une dégradation de leurs libertés individuelles aujourd’hui ?

Dans tous les pays, nous avons constaté un déclin de l’acceptabilité des restrictions au fur et à mesure que les gens se sont déclarés moins inquiets sur les risques sanitaires. Les deux vont de pair. On voit aussi qu’avec l’arrivée d’une seconde vague, les inquiétudes sanitaires remontent et, avec elles, la propension à sacrifier des libertés individuelles pour se protéger.

On a beaucoup opposé santé et économie. Les sondés font-ils le lien entre crise sanitaire et bien-être économique ?

Dans l’ensemble, les économistes réfutent l’opposition entre santé publique et économie au niveau national. Au contraire, la principale menace pour l’économie, c’est le virus. Si on ne le contient pas, l’économie ne pourra pas fonctionner normalement. C’est différent au niveau individuel. A moins de recevoir une aide publique ou de son employeur, les travailleurs sont confrontés à un choix draconien : aller travailler et s’exposer au risque sanitaire ou se protéger et perdre ses revenus. Dans notre enquête, les personnes économiquement désavantagées s’inquiètent davantage des restrictions, car l’impact économique est plus grand pour eux. Ils sont donc plus réticents à accepter ces restrictions.

De manière plus générale, comment l’exposition à une crise comme la pandémie de Covid change l’attitude des citoyens sur les compromis fondamentaux entre libertés civiles et conditions de santé publique ?

A court terme, les gens sont devenus plus sensibles aux risques sanitaires et sont prêts à abandonner certaines libertés individuelles. Mais le fait que cette volonté baisse à nouveau indique que l’abandon de ses propres libertés n’est pas un choix permanent, loin de là. Il est donc très important que le caractère temporaire des restrictions soit clairement annoncé, et qu’elles soient levées une fois le risque passé. Certains s’inquiètent que des gouvernements prennent trop de pouvoirs et que cela soit un changement permanent.

ARTICLE 2

Les libertés individuelles malades de la Covid

Raphaël Legendre  23 octobre 2020 L’OPINION

Jean Castex a annoncé jeudi un élargissement du couvre-feu à 38 départements métropolitains et à la Polynésie. A compter de ce week-end, 54 départements et 46 millions de Français seront soumis à un couvre-feu de 21 heures à 6 heures du matin. Une restriction des libertés individuelles plutôt bien acceptée des Français, mais qui pourrait être durcie dès la semaine prochaine.

Lock, Mill, Rawls… Revenez, ils sont devenus fous ! Longtemps, le respect des libertés civiles et individuelles a été considéré comme sacré et le rôle fondamental de l’État de droit était de protéger ces libertés. Puis, comme une boule dans un jeu de quilles, la crise de la Covid a tout bousculé. Au printemps, la moitié des habitants de la planète s’est retrouvée confinée. Un évènement sans précédent dans l’histoire de l’humanité qui n’est pas sans conséquences politiques.

« En plus d’une menace sur la vie et les moyens de subsistance des gens du monde entier, c’est une crise politique qui menace l’avenir de la démocratie libérale », ont alerté en juin des centaines d’organisations, anciens politiques et universitaires du monde entier dans un appel commun « pour défendre la démocratie ». 7, abonde le neuropsychiatre Boris Cyrulnik cette semaine dans nos colonnes.

En Europe, l’arrivée d’une seconde vague de contamination rend chaque jour un peu plus crédible le scénario jusqu’ici écarté d’un reconfinement général. L’Irlande s’y est résolue mercredi. Le Pays de Galles y replonge ce vendredi. Et la France ? Jeudi, Jean Castex a annoncé que 38 départements de métropole et la Polynésie allaient être placés sous couvre-feu entre 21 heures et 6 heures du matin, pour au moins six semaines, en plus de la région Ile-de-France et huit métropoles déjà concernées depuis huit jours. Cela représente « 46 millions de citoyens » sous couvre-feu, a indiqué le Premier ministre.

Verbalisations 

Mais ce n’est pas terminé… Castex a évoqué un possible durcissement des privations de libertés dès la semaine prochaine en cas de progression de l’épidémie, « pour protéger la santé de nos concitoyens ». «  Si nous n’arrivons pas à endiguer collectivement l’épidémie, nous devrons nous diriger vers des mesures beaucoup plus dures », a-t-il insisté. Pour l’instant, la privation de libertés est plutôt respectée par les Français : 32 033 contrôles ont été opérés depuis la semaine dernière, 4 777 verbalisations ont été prononcées pour non-respect du couvre-feu (14,9 % des contrôlés). Mais pour combien de temps encore ?

Un groupe de chercheurs de l’université d’Havard s’est penché sur la question des libertés civiles en temps de crise. De mars à octobre, six experts, dont la meilleure jeune économiste française 2019, Stefanie Stantcheva, ont sondé plus de 370 000 personnes dans 15 pays différents. Un travail de titan pour comprendre dans quelle mesure, de la Chine à la France, en passant par l’Australie, l’Inde ou les Etats-Unis, les citoyens sont prêts à sacrifier leurs libertés individuelles pendant la pandémie.

Les résultats sont sans appel : globalement, 80 % des sondés sont prêts à sacrifier certains de leurs droits individuels en temps de crise sanitaire. Bien sûr, les résultats varient selon que l’on interroge les Chinois (96 % y sont prêts) ou les Français (80%). Mais dans l’ensemble, « beaucoup, à travers le monde, révèlent une volonté claire de troquer les libertés civiles pour de meilleures conditions de santé », constate l’équipe universitaire.

Dégradation de la protection de la vie privée, suspension des procédures démocratiques et délégation des décisions aux experts…

Non seulement les populations y sont prêtes, mais elles le réclament. Quels que soient les pays et de manière constante, « l’exposition aux risques sanitaires est associée à une plus grande volonté des citoyens de négocier les libertés civiles ». Dégradation de la protection de la vie privée, suspension des procédures démocratiques et délégation des décisions aux experts : « La façon dont les individus arbitrent entre santé publique et libertés civiles est directement affectée par leur exposition aux risques sanitaires pendant la crise ». Seules les personnes les plus défavorisées sur le plan économique sont moins disposées à réduire leurs libertés. Probablement parce que ces restrictions affectent directement leur capacité à travailler ; en témoignent les 715 000 destructions d’emplois en France au premier semestre, qui ont prioritairement touché les contrats courts (intérim, CDD).

La couverture médiatique joue un rôle déterminant dans l’acceptation ou pas des restrictions de liberté. Une expérience a été menée avec deux groupes tests soumis à différents types d’informations afin d’évaluer leur impact sur les attitudes envers les restrictions et les libertés individuelles. « En voyant un traitement de l’information qui met en évidence les risques pour la santé publique et la justification de mesures fortes pour aplatir la courbe, les sujets étudiés deviennent plus disposés à déléguer les décisions à l’expert et préfèrent des leaders nationaux forts, constate l’étude. Au contraire, face à un traitement de l’information qui décrit les mesures sanitaires agressives prises par la Chine et le danger potentiel que de telles politiques érodent les libertés civiles même après la fin de la crise de la Covid-19, les sujets traités deviennent nettement moins disposés à renoncer à leurs droits et à leur liberté ».

Durée limitée

Accepter d’échanger une part de ses libertés individuelles contre de la sécurité sanitaire ne signifie pas non plus abandonner définitivement ces libertés. La preuve : entre mars et mi-juin, les chercheurs ont constaté un « déclin progressif de la volonté générale des citoyens de sacrifier leurs droits et liberté au fur et à mesure que la pandémie progresse ».

« Ces résultats suggèrent que les citoyens ne considèrent pas les libertés civiles comme des valeurs sacrées », conclut l’équipe d’Havard, mais sont plutôt enclins à les « négocier plus ou moins facilement, du moins à court terme, en fonction des circonstances et des informations ». Aujourd’hui, deux tiers des Français soutiennent le couvre-feu, six sur dix comprennent la limitation à six personnes dans le cadre des réunions privées, et 73 % se disent même favorables au port du masque à domicile, selon un récent sondage Elabe-BFMTV. L’absence de débat au Parlement préalable à l’instauration de ces mesures ne choque donc pas les Français.

Attention tout de même : la moindre acceptation des restrictions au fil du temps « pose un problème sur la mise en œuvre effective de restrictions durables », souligne l’étude. « L’acceptabilité sociale a baissé depuis mars », admet-on à Matignon, où l’on suit le sujet de près. Si les nouvelles contraintes ne sont pas efficaces pour réduire la seconde vague, la discipline des Français risque de s’émousser rapidement.

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