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« Mourir d’aimer », la prof et la ligne blanche. 50 ans après…

Le film d’André Cayatte, sorti il y a cinquante ans,

retraçait la trajectoire de Gabrielle Russier, professeure condamnée pour avoir entamé une liaison avec l’un de ses élèves.

En 1969, la jeune femme Gabrielle Russier est retrouvée inanimée dans son appartement. Elle a arraché le tuyau d’arrivée du gaz. Professeur des lycées nord de Marseille, elle « avait séduit » un de ses élèves mineurs : Christian, 17ans. Elle n’a pas supporté les poursuites judiciaires, la prison, le procès.

Christian s’est exprimé sur RTL en 1976: 

« Je ne suis pas responsable de sa mort. J’estime qu’il y a d’autres responsables. J’accuse toute la société : les juges, les parents bourgeois. Je voudrais que ça se tasse et qu’on oublie. Enfin, moi je n’oublierai pas… ». « 

« On s’aimait, on l’a mise en prison, elle s’est tuée. C’est simple, la passion ce n’est pas lucide« 

Le président Georges Pompidou déclarera:

« Moi mon remords, ce fut la victime raisonnable au regard d’enfant perdue, celle qui ressemble aux morts qui sont morts pour être aimés », avait-il déclaré, citant Paul Éluard.

Avec cette tragédie, la fiction Mourir d’aimer rattrape la réalité en 1971, avec dans la peau de la petite prof: Annie Girardot. Elle va rendre éternelle la romance de Gabrielle et Christian.

Cinq millions de spectateurs se rendent dans les salles pour voir cette love story, signée André Cayatte. Le film provoque aussitôt des débats. « Je n’arrive pas à m’indigner de cette aventure. 32 ans pour elle, 17 ans pour lui, ce n’est quand même pas une différence d’âge extraordinaire« , déclarait l’auteur Raymond Thévenin sur RTL. Le public vient-il voir Gabrielle Russier ou Annie Girardot ? Jamais l’actrice n’a été aussi émouvante.

« Je me suis aperçue que je pensais beaucoup de choses comme elle » , dira Annie Girardot

« Je n’ai pas pensé du tout à une chose de comédienne. J’ai pensé à ce qu’éprouvait cette femme, à ce qu’elle pensait. Je me suis aperçue que je pensais beaucoup de choses comme elle. Et je défends pour ça, la dame d’aujourd’hui, que je pense être moi aussi », explique l’actrice. 

ARTICLE

«Mourir d’aimer», la prof et la ligne blanche

Thomas Messias — 20 janvier 2021 à 7h20 – Slate

«Si les gens de cinéma voient dans Cayatte un avocat, les gens de robe le prennent pour un cinéaste.» C’est par ces mots charmants qu’un critique des Cahiers du Cinéma nommé François Truffaut accueillit la sortie de Mourir d’aimer, le vingt-cinquième long-métrage du réalisateur, sorti il y a tout juste cinquante ans. Cet avocat de formation, né en 1909, a entamé dès 1942 une carrière de cinéaste.

Les réalisations de Cayatte sont généralement décrites comme des «films à thèse», manière passive-agressive de pointer du doigt leur manque de style. Mourir d’aimer n’échappe pas à la règle: narré sous forme de retour en arrière, le film prend la forme d’un gigantesque interrogatoire, celui de Gérard Leguen. Ce lycéen revient alors sur les circonstances de sa rencontre avec Danièle Guénot, une professeure de lettres de son lycée.

Ce n’est pas le genre de Cayatte de s’attarder sur le désir, les sentiments. Peu intéressé par ces questions-là, sans doute un peu pudique aussi, le réalisateur ne s’attarde guère sur le rapprochement entre Gérard et Danièle, de quinze ans son aînée. Mourir d’aimer s’en tient aux stricts faits: dans l’atmosphère surchauffée des manifestations de Mai 1968, l’enseignante a fait comprendre au lycéen qu’elle avait le béguin pour lui, et ce dernier a fini par exprimer des sentiments similaireAutant quitter le prisme fictionnel pour raconter la suite, puisqu’en réalité, Danièle Guénot s’appelle Gabrielle Russier, née en 1937 à Paris. C’est à Marseille, en 1967, qu’elle a rencontré le jeune Christian Rossi, né en 1952. Au lycée Saint-Exupéry, où elle enseigne, tout le monde s’accorde à dire qu’elle est une professeure formidable et impliquée. C’est vers la fin de l’année de seconde de Rossi que leur liaison débute.

Abus d’autorité

De nos jours, en France, on estime qu’une personne âgée de plus de 15 ans est apte à donner son consentement éclairé. Les articles 227-25 à 227-27 du code pénal précisent notamment que la situation est différente lorsque «les atteintes sexuelles sans violence, contrainte, menace ni surprise» sont commises par «un ascendant ou par toute autre personne ayant sur la victime une autorité de droit ou de fait», ou encore «par une personne qui abuse de l’autorité que lui confèrent ses fonctions».

Auparavant, c’est à l’article 331-1 de l’ancien code pénal qu’il convenait de se référer dans ce genre d’affaire. Il évoque «tout attentat à la pudeur sur la personne d’un mineur âgé de plus de quinze ans et non émancipé par le mariage commis ou tenté, sans violence ni contrainte ni surprise, par un ascendant légitime, naturel ou adoptif de la victime ou par une personne ayant autorité sur elle, ou encore par une personne qui a abusé de l’autorité que lui confèrent ses fonctions», passible de six mois à trois ans d’emprisonnement ainsi que d’une amende.

En novembre 1968, la famille Rossi décide de déposer plainte pour détournement de mineur et enlèvement.

Au moment où tout commence, Christian Rossi est âgé de plus de 15 ans. En revanche, étant son enseignante, elle a bel et bien autorité sur lui. Enseignants à l’université d’Aix-en-Provence, les parents de Christian Rossi s’opposent bien vite à la relation qui unit leur fils à Gabrielle Russier. Rossi et Russier n’ont absolument pas l’intention de se cacher. Mais pour échapper un temps à la vindicte des parents Rossi, le lycéen (alors âgé de 16 ans et demi) profite des vacances d’été pour partir sillonner l’Europe en stop, officiellement avec un camarade de classe… sauf que c’est en fait avec Gabrielle Russier qu’il réalise ce voyage.

Dès la rentrée suivante, les rapports se tendent entre Christian Rossi et ses parents. Ceux-ci lui demandent de ne plus voir Gabrielle Russier, mais il refuse et va s’installer chez elle. Marguerite et Mario Rossi saisissent alors un juge pour enfants, qui décide de placer le jeune homme dans un internat des Hautes-Pyrénées, à Argelès-Gazost. Le juge permet cependant à Gabrielle Russier d’écrire au lycéen et autorise une visite lors des vacances de la Toussaint. Tentative de suicide, fugue: le jeune multiplie les témoignages de désespoir. Novembre 1968: la famille Rossi dépose plainte pour détournement de mineur et enlèvement.


Dès le mois de décembre, Gabrielle Russier est incarcérée à la prison des Baumettes, où elle ne reste que cinq jours, Christian Rossi ayant réussi à obtenir gain de cause auprès du juge pour enfants. Les parents Rossi décident alors d’éloigner leur fils et, estimant qu’il a besoin de soins, le font interner en clinique psychiatrique, où il subit une cure de sommeil. Peine perdue: Christian effectue une nouvelle fugue et revoit Gabrielle Russier, qui est de nouveau mise en prison pour avoir refusé de révéler où le jeune homme se cache.

Le 1er septembre, elle se donne la mort en s’intoxiquant au gaz dans son appartement marseillais.

Une nouvelle comparution est prévue pour le mois d’octobre 1969 devant la cour d’appel. Entre-temps, Gabrielle Russier entre en maison de repos, et fait une première tentative de suicide au mois d’août. Le 1er septembre, elle se donne la mort en s’intoxiquant au gaz dans son appartement marseillais. Elle est enterrée au cimetière du Père-Lachaise, à Paris.

Hommages et colères

Ce n’est qu’après le suicide de Gabrielle Russier que l’opinion publique a commencé à s’intéresser à cette affaire. Certains évoquent une histoire d’amour tragique et impossible, d’autres se passionnent a posteriori pour l’imbroglio judiciaire.

Les artistes prennent position, comme Serge Reggiani, qui sort en 1970 une chanson titrée «Gabrielle», aux paroles écrites par Gérard Bourgeois:

«Qui a tendu la main à Gabrielle
Lorsque les loups se sont jetés sur elle
Pour la punir d’avoir aimé d’amour
En quel pays vivons-nous aujourd’hui
Pour qu’une rose soit mêlée aux orties
Sans un regard et sans un geste ami»

La même année, le groupe de rock progressif Triangle y va également de son morceau, «Élégie à Gabrielle»:

«Des lumières dorées au fond de ses yeux
Elle aimait son élève de 17 ans
Mais pour les jurés, l’amour est un jeu
Quand on est femme au-delà de 30 ans
Dans la prison, elle n’espérait plus rien
Elle a choisi de mourir un matin»

C’est ensuite Charles Aznavour qui, en 1971, revient sur l’affaire avec la plus célèbre chanson du lot, «Mourir d’aimer». Celle-ci ne figure pas dans le film d’André Cayatte, dont elle emprunte juste le titre, avec l’autorisation du cinéaste. Elle sera néanmoins incluse dans le générique pour la sortie internationale du long-métrage, nommé aux Golden Globes 1972 dans la catégorie meilleur film étranger.

Écrite et composée par Aznavour lui-même, la chanson prend elle aussi la défense de Gabrielle Russier, dont elle épouse le point de vue:

«Tandis que le monde me juge
Je ne vois pour moi qu’un refuge
Toute issue m’étant condamnée
Mourir d’aimer
Mourir d’aimer
De plein gré s’enfoncer dans la nuit
Payer l’amour au prix de sa vie
Pécher contre le corps mais non contre l’esprit
Laissons le monde à ses problèmes
Les gens haineux face à eux-mêmes
Avec leurs petites idées
Mourir d’aimer»

La même année, Anne Sylvestre y va elle aussi de son hommage à l’enseignante dans «Des fleurs pour Gabrielle». Elle utilise notamment l’argument selon lequel un homme fortuné qui aurait vécu la même situation avec une lycéenne aurait sans doute eu beaucoup moins d’ennuis:

«En brandissant votre conscience
Vous avez jugé au nom de quel droit?
Vos poids ne sont dans la balance
Pas toujours les mêmes
On ne sait pourquoi
Monsieur Pognon peut bien demain
S’offrir mademoiselle Machin
Quinze ans, trois mois et quelques jours
On parlera de grand amour»

En 1972, Claude François, lui, y va de sa petite allusion pas trop engagée, dans «Qu’on ne vienne pas me dire»:

«Un jour d’autres Juliette
Toujours d’autres Gabrielle mourront d’aimer
Voyageuses sans bagages
Elles font le dernier voyage
Du grand sommeil»

Doubles standards

En 2009, Josée Dayan tourne une nouvelle version de Mourir d’aimer, avec Muriel Robin et Sandor Funtek (vu depuis dans K Contraire, avec Sandrine Bonnaire). Trente-huit ans après le succès du film à thèse d’André Cayatte, sorti le 20 janvier 1971 (plus de 4,5 millions de spectateurs), le téléfilm connaît le succès lors de sa diffusion sur France 2, réunissant 5,5 millions de personnes. Cette nouvelle mouture fait cependant polémique, plus que le film d’origine.

Les libertés prises par Josée Dayan posent problème. Il y a désormais vingt-huit ans d’écart entre les deux protagonistes (43 ans pour elle, 15 ans et demi pour lui). Pour L’Express, Marion Festraëts résume assez bien ce qui semble être le sentiment général: «L’histoire authentique de Gabrielle Russier, frêle trentenaire amoureuse d’un jeune homme de 17 ans qui en paraissait 25, se révèle incongrue lorsqu’on lui substitue Muriel Robin, quinqua costaude», écrit la journaliste.

Le père Michel Viot, qui avait officié lors des funérailles de Gabrielle Russier, s’est lui aussi insurgé contre la version de Dayan. Interrogé par La Nouvelle République en 2012, il insiste: «Muriel Robin, bien plus âgée, incarne la mère qui se retrouve face à celui qui pourrait être son fils. Faire l’apologie de l’inceste, c’est trahir la mémoire de Gabrielle. Je ne peux le tolérer à l’heure où les images ont tant de poids.»

C’est à l’âge de 16 ans qu’Emmanuel Macron rencontra en 1993 celle qui est aujourd’hui son épouse.

Ces commentaires sont néanmoins très gênants. Ils semblent signifier qu’une mince trentenaire, faisant peut-être plus jeune que son âge, est davantage en droit d’aimer ou de désirer un mineur, surtout s’il est grand et viril, qu’une femme plus âgée et plus massive.

En guise de conclusion, on rappellera que c’est à l’âge de 16 ans qu’Emmanuel Macron rencontra en 1993 celle qui est aujourd’hui son épouse. Il est élève en classe de première à La Providence, établissement privé catholique situé à Amiens, lorsqu’il croise la route de Brigitte Trogneux. De vingt-quatre ans son aînée, cette professeure de lettres le repère rapidement lors d’un cours de théâtre.

Si le futur président de la République quitte alors son lycée amiénois pour aller effectuer sa classe de terminale au prestigieux lycée Henri-IV, ce n’est pas uniquement parce qu’il est un excellent élève, rappellent Candice Nedelec et Caroline Derrien dans leur livre Les Macron. Mais bel et bien parce que la famille du lycéen voulait l’éloigner significativement de celle qu’il s’était promis d’épouser un jour ou l’autre.

Peut-être y aura-t-il un jour un film sur le sujet. Souhaitons qu’il soit moins didactique que celui d’André Cayatte, et moins grossier que celui de Josée Dayan.

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