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POLEMIQUE – LA RÉPUBLIQUE LAÏQUE DE J‑L MÉLENCHON : FRACTURE ?

LA LAICITE SINGULIERE DE J. L. MELENCHON

Le président du groupe parlementaire La France insoumise a mené une fronde contre le projet de loi « séparatisme », rebaptisé « projet de loi confortant le respect des principes de la République ».

Jean‑Luc Mélenchon juge « inutile » et « dangereuse » une loi qui selon lui demanderait aux associations musulmanes de prêter des « serments d’allégeance » à la République.

« Non, les chemins de la raison ne s’ouvrent pas à la faux. Non, la porte de l’universel ne s’ouvre pas à coups de pied. Non, l’amour de la République, comme tout amour, ne vaut rien sous la menace. »

Pour lui, la laïcité qui ne doit pas être un « athéisme d’État », imposé par la contrainte, mais une séparation stricte où l’État, « indifférent » à la religion, garantit à chacun une liberté absolue de conscience.

Certains de nos lecteurs sont sensibles à cette conception, d’autres non. Le débat doit se poursuivre. Voici un article de The Conversation.

Rappel de notre précédente publication sur la laïcité:

https://metahodos.fr/2021/03/11/les-jeunes-refusent-une-laicite-de-combat/

article

La République laïque de Jean‑Luc Mélenchon : un débat qui fracture la gauche et bien plus encore

Valentin Soubise Doctorant en science politique, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne 16 février 2021, THE CONVERSATION

Le président du groupe parlementaire La France insoumise mène actuellement une fronde, sur les bancs de l’Assemblée nationale, contre le projet de loi « séparatisme », finalement rebaptisé « projet de loi confortant le respect des principes de la République ».

Dans son discours du 1ᵉʳ février, Jean‑Luc Mélenchon juge « inutile » et « dangereuse » une loi qui selon lui demanderait aux associations musulmanes de prêter des « serments d’allégeance » à la République.

« Non, les chemins de la raison ne s’ouvrent pas à la faux. Non, la porte de l’universel ne s’ouvre pas à coups de pied. Non, l’amour de la République, comme tout amour, ne vaut rien sous la menace. »

Jean‑Luc Mélenchon réaffirme ainsi une conception de la laïcité qui ne doit pas être un « athéisme d’État », imposé par la contrainte, mais une séparation stricte où l’État, « indifférent » à la religion, garantit à chacun une liberté absolue de conscience.

La laïcité a selon lui apporté une contribution historique essentielle à la sortie des guerres de religion en France et son enjeu principal est aujourd’hui encore de garantir « l’unité du pays ».

Or, le député considère que ce projet de loi ouvre au contraire « la porte à un déferlement » contre les musulmans.

Le ministre de la Justice Éric Dupond-Moretti a réagi en dénonçant un propos « inadmissible » qui, en laissant entendre que le gouvernement « stigmatise » les musulmans, risque de « renforcer l’attraction » exercée sur eux par l’islamisme, ce qui fait « incontestablement » le jeu du « séparatisme ».

Comment cette critique d’une complicité avec l’islamisme s’est-elle imposée et banalisée à l’encontre de Jean‑Luc Mélenchon, alors même que, pendant la plus grande partie de sa vie politique, celui-ci était identifié comme un laïcard républicain virulent et intransigeant ?

Sa rupture avec le journal satirique Charlie Hebdo, parce que ce dernier a été la victime et le symbole du fanatisme abject des djihadistes, est un facteur de poids qui a favorisé ce retournement de sens.

Charlie Hebdo : Je t’aime… moi non plus

Le 16 janvier 2015, Jean‑Luc Mélenchon prononce une oraison funèbre à la mémoire d’un « camarade » qu’il désigne comme un « héros » de la laïcité :

« Charb, tu as été assassiné par nos plus anciens, nos plus cruels, nos plus constants, nos plus bornés ennemis, les fanatiques religieux ».

Devant les proches du dessinateur, le tribun adjoint à son propos une promesse : « Charb, ils n’auront jamais le dernier mot ».

Cinq ans plus tard, Charlie Hebdo n’a pas de mots assez durs pour accuser le dirigeant insoumis d’avoir renoncé à ses « positions intransigeantes » sur la laïcité :

« On est passé de la République à l’indigénisme ».

En cause : la marche contre l’islamophobie du 10 novembre 2019 jugée « nauséabonde » et la participation du député des Bouches-du-Rhône qualifiée de « compromission odieuse » avec l’islamisme du fait de la présence de représentants d’associations accusés d’être proches des Frères musulmans.

Le leader insoumis a-t-il vraiment « trahi » Charlie et ses propres convictions républicaines ?

Comment comprendre cette polémique autour du candidat à la présidentielle 2022 ?

Deux gauches irréconciliables sur la laïcité

Suite à l’attentat de Conflans-Sainte-Honorine et à l’assassinat de Samuel Paty en octobre 2020, à la faveur d’un climat de recherche de coupables politiques, voire de « chasse aux sorcières » selon certains, d’autres acteurs se sont engouffrés dans cette fenêtre d’opportunité pour alimenter la même thèse.

Le ministre de l’Éducation nationale Jean‑Michel Blanquer affirme alors que « Jean‑Luc Mélenchon est un jour républicain et le lendemain islamo-gauchiste ! » et qu’il restera « dans l’Histoire […] pour cette trahison ».

La maire de Paris Anne Hidalgo fait alors de ces « ambiguïtés » avec le cadre républicain son principal argument pour rejeter la candidature de Jean‑Luc Mélenchon en 2022.

La virulence et la gravité de ces accusations ne doivent pas faire oublier que le dirigeant insoumis est loin d’être le seul à avoir soutenu la marche contre l’islamophobie du 10 novembre 2019.

L’appel a été signé par une très vaste palette d’organisations et de figures de la gauche politique, syndicale, associative et médiatique.

Le Parti socialiste (PS) est en fait le seul parti de gauche notable qui n’ait ni appelé ni participé à cette manifestation. C’est dire que les attaques à l’encontre de Jean‑Luc Mélenchon participent en fait surtout d’une « offensive payante des “laïcards” », comme l’écrit le journal Le Monde, et du creusement d’un fossé de plus en plus abyssal entre deux gauches irréconciliables : l’une est accusée d’avoir transformé le combat laïc en cheval de Troie de la haine des musulmans et elle désigne l’autre comme la complice de réactionnaires religieux voire du terrorisme djihadiste lui-même.

Laïcité et défense des musulmans : une étroite ligne de crête

Jean‑Luc Mélenchon, dont l’ambition politique affichée depuis qu’il a quitté le PS en 2008 est de refonder politiquement la gauche et le peuple, dit vouloir éviter le piège de cette opposition stérile.

Il affirme vouloir ouvrir la voie d’une ligne de crête entre les deux « camps » de cette « guerre des gauches ».

Une démarche que ne renierait pas le député européen Raphaël Glucksmann quand celui-ci déclare que la gauche doit cesser d’être « borgne » :

« Elle doit être radicalement anti-intégriste et antiraciste. La gauche doit voir le problème avec ses deux yeux. »

Cette double préoccupation est déjà présente en 2004 chez Jean‑Luc Mélenchon. Au nom de la lutte contre le « communautarisme », le sénateur finit par trancher pour l’interdiction du voile à l’école (et 10 ans plus tard, il considère encore qu’il s’agit d’un « signe de soumission » des femmes).

Pourtant, celui qui est alors identifié comme un « laïcard » virulent rencontre déjà des difficultés à se positionner dans un débat dès 2004 dans l’ouvrage Causes républicaines paru au Seuil « piégé » par les « instrumentalisations racistes » de la laïcité. Dès 2004, il écrit :

« Pour être franc, je n’aimais pas l’idée d’une loi contre le port du voile à l’école […], je sentais autour du débat la présence répugnante des arabophobes, cohorte sournoise de la haine. »

De même, lors de la polémique autour des « prières de rue musulmanes » en 2010, expression fortement médiatisée à l’époque, le dirigeant du Parti de gauche (PG) s’en prend à la présidente du FN qui compare le phénomène à l’occupation nazie mais il affirme :

« Pour autant, condamner les délires de Le Pen ce n’est pas s’accommoder des prières dans la rue. »

Le combat antiraciste ne doit pas introduire, par un effet de compensation et de « façon insidieuse », l’idée que « l’intransigeance laïque » conduirait « au racisme ou à “l’islamophobie” ».

La défense d’une « laïcité étendue »

On peut observer une constance dans le parcours politique de Jean‑Luc Mélenchon : il ne considère pas « que le problème essentiel de la France ce soit l’antisémitisme et l’islamisme », auxquels on consacre des « émissions non-stop » dans « un gavage sans fin ».

En 2004, la principale menace n’émane pas selon lui du voile islamique mais des régionalistes corses et bretons qui revendiquent un droit « communautariste » dérogatoire.

Le sénateur prône alors une « laïcité étendue » contre ces « nouveaux fronts » prioritaires. Il se dit même excédé « de voir la seule vindicte antireligieuse tenir lieu de discours de référence laïque. »

Il affirme aussi que l’Église catholique, du fait de l’histoire, du concordat, et de son influence politique, représente une menace bien plus sérieuse pour la laïcité que le culte musulman.

En 2020, il n’existe selon lui en France aucun « parti de masse qui serait le djihadisme terroriste ou bien même l’islamisme politique ».

Il juge ces phénomènes très minoritaires, privés de représentation électorale et donc loin de représenter une menace sérieuse pour la laïcité.

Ces prises de position tendent à rejoindre Olivier Roy quand le politiste souligne qu’il n’y a jamais eu en France un degré de consensus aussi élevé qu’aujourd’hui sur la laïcité, puisqu’elle est défendue d’un bout à l’autre du champ partisan.

Antiracisme, islamophobie : le pouvoir des mots

Les propos de Jean‑Luc Mélenchon témoignent en fait d’une cohérence de long cours quand il affirme :

« La laïcité, ce n’est pas la haine d’une religion. L’État laïc, ce n’est pas un athéisme d’État. »

Mais ce qui a évolué en revanche est son rapport à un ensemble de mots et concepts antiracistes.https://www.youtube.com/embed/3qHqPceAbrs?wmode=transparent&start=0L’État laïc, ce n’est pas un athéisme d’État.

En mars 2015, le PG ne participe pas à un meeting à Saint-Denis (co-organisé entre autres par le NPA, le PCF, EELV, mais aussi par le PIR, le CCIF et l’UOIF) contre « l’islamophobie », car comme l’explique le communicant et coordinateur du PG Eric Coquerel : Avec ce terme, il « est difficile en effet de faire la part entre la libre critique de la religion et le racisme ».

Jean‑Luc Mélenchon confirme ce point de vue huit mois plus tard.

Je conteste le terme d’islamophobie. On a le droit de ne pas aimer l’islam comme on a le droit de ne pas aimer le catholicisme. #SLT— Jean-Luc Mélenchon (@JLMelenchon) November 21, 2015

En novembre 2020, le député insoumis préfère toujours parler de « haine des musulmans » plutôt que d’islamophobie mais cette préférence lexicale ne justifie plus, à elle seule, une absence de soutien aux militants qui combattent le racisme en employant le terme « islamophobie » :

« La vie n’est pas une partie de Scrabble » et « ceux qui font des pinailles sur les mots offrent des diversions, c’est tout, et rien d’autre. »

La défense des victimes du racisme est désormais jugée prioritaire sur le choix des concepts qui servent à désigner ce combat. Le terme d’ailleurs ne serait finalement « pas si inadapté que ça » pour décrire

« la phobie […] des gens qui deviennent fous quand ils voient des musulmans ou qu’ils voient une mosquée ».

Jean‑Luc Mélenchon affirme avoir évolué en constatant que les musulmans ne considéraient pas le terme islamophobie comme une tentative d’interdire la critique de l’islam mais comme un moyen de les stigmatiser.

Une prise de conscience d’un décalage avec les musulmans

C’est donc la prise de conscience de son décalage vis-à-vis d’« opprimés » que le « tribun du peuple » se devrait de représenter, qui justifie ce revirement chez Jean‑Luc Mélenchon.

À l’encontre d’une vision nominaliste qui voudrait que la vérité d’un mot soit inscrite objectivement en lui, c’est ici une conception privilégiant ses usages sociaux qui l’emporte : le terme « islamophobie » serait essentiellement devenu un objet de conflit entre ceux qui stigmatisent les musulmans et ceux qui leur résistent.https://www.youtube.com/embed/TUDBEWk8lTM?wmode=transparent&start=0Une conférence du philosophe Henri Peña-Ruiz proche de Jean‑Luc Melenchon en 2019.

Cette conception est dénoncée comme relativiste et contestée par Henri Peña-Ruiz, le philosophe qui faisait anciennement autorité au sein du PG sur la question de la laïcité (et qui se retrouve aujourd’hui désavoué par le leader insoumis) :

« S’incliner devant une expression partisane et fausse sous prétexte qu’elle est répandue c’est renoncer à une clarification idéologique nécessaire ».

Pour le philosophe, admettre le concept d’islamophobie, c’est accepter un glissement du combat antiraciste sur un terrain religieux qui lui est étranger et qui le défigure.

Il est certain que, malgré la participation de nombreuses organisations progressistes à la marche du 10 novembre 2019, le dirigeant insoumis n’est pas parvenu à imposer dans le débat public sa propre définition de l’événement : une « manifestation de fraternité du peuple français qui s’est achevée par une Marseillaise vibrante ».

L’attaque de la mosquée de Bayonne est restée absente des débats et le thème de la trahison « islamo-gauchiste », jusque-là cantonné à l’extrême droite, a fait une percée inédite au sein de la majorité, de ses alliés et de nombreux acteurs médiatiques légitimes.

Le politiste Samuel Hayat compare ce phénomène à la rhétorique du « judéo-bolchévisme » qui a consisté au début du XXe siècle à « utiliser le climat antisémite très répandu » pour attaquer la gauche.

Le multiculturalisme est un fait

Dans l’idéal mélenchonien, la laïcité à la française ne doit pas s’opposer au multiculturalisme.

La laïcité n’y est pas considérée comme l’élément d’un modèle culturel assimilationniste mais comme un principe d’unité politique de la communauté souveraine, reposant sur l’égalité absolue de tous les citoyens devant une loi indivisible.

La République laïque doit assurer une protection des individus en situation minoritaire. Dès 2000, le sénateur écrit :

« Le droit à une identité culturelle personnelle a un préalable : la laïcité absolue de l’État. »

Dans cette perspective, la République laïque est le bien de ceux qui n’en ont aucun autre, qui sont exclus de la propriété matérielle comme de l’appartenance ethnique au « clan » ou à la « race » majoritaire.

Cette dimension est fondamentale pour ce pied-noir né à Tanger qui se considère comme un immigré maghrébin déraciné et privé de tout terroir. Ce raisonnement est explicité par Raquel Garrido :

« Quand tu es immigré, il n’y a rien de plus solide que l’histoire républicaine des Français pour faire corps avec le reste de [la population]. »

(Entretien avec l’auteur du présent article, 12 août 2020)

En 2011, Mélenchon affirme à l’encontre du président Nicolas Sarkozy :

« De toute façon le multiculturalisme est un fait. […] Ce qui n’est pas un fait c’est que cela fonde des droits politiques. »

Voici comment le propos est reformulé en 2020 dans une critique destinée cette fois-ci à Emmanuel Macron :

« Le communautarisme, ce n’est pas la pratique d’une communauté […]. Nombre de Français participent à des communautés de toutes sortes et pas seulement religieuses […]. Le communautarisme c’est précisément quand une communauté décide que les règles qu’elle veut s’appliquer à elle-même s’appliquent contre les lois et en dépit de ce qu’en pensent les membres de cette communauté. […] Le communautarisme est notre adversaire en toutes circonstances. »

On retrouve dans cette citation l’idée qu’il faut protéger les individus contre des communautés qui voudraient de force les embrigader juridiquement comme leurs « membres ».

Du particulier à l’universel : la « créolisation »

En septembre 2020, Jean‑Luc Mélenchon emprunte le concept de « créolisation » au philosophe martiniquais Édouard Glissant.

Il cherche ainsi à décrire un fait sociologique objectif résultant du « métissage » des arts et des langages, un choc permanent des cultures dans une société qui ne peut jamais connaître d’état stationnaire.

Ce qui est nouveau chez le dirigeant insoumis, outre l’emploi du mot, est que cette « créolisation » sert à désigner « le chaînon manquant entre l’universalisme dont [il se] réclame et la réalité vécue qui le dément ».

Ce n’est donc pas l’assimilation à une norme dominante donnée a priori mais le mouvement historique de créolisation entre différents groupes humains qui constitue le processus réel de progression vers « l’homme universel qui peut-être bien n’existera jamais, mais qui est un point d’horizon vers lequel il est possible de se diriger, de cœur et d’esprit »

L’universalisme abstrait dont le député insoumis est depuis longtemps le défenseur ne doit plus occulter la réalité des différences ni invisibiliser le tort subi par les dominés qui en sont exclus.

Mais si Jean‑Luc Mélenchon a conscience que l’existence d’inégalités et de discriminations contredit constamment l’universalisme, cela ne doit jamais conduire à abandonner ce dernier au motif qu’il serait un mythe.

En 2012, il affirme déjà que la devise républicaine est « un mensonge, car il n’y a pas de liberté, ni d’égalité ni de fraternité dans cette société. »

Pour autant, elle ne doit pas être abandonnée, au contraire, elle est le symbole qui doit être constamment brandi pour chercher à en rapprocher le plus possible la réalité.

Au Karl Marx de La Question juive qui rejette les droits de l’Homme comme une mystification bourgeoise dissimulant l’exploitation, Jean‑Luc Mélenchon semble alors préférer le philosophe Jacques Rancière qui souligne l’efficacité et la performativité de la « phrase égalitaire » : affirmer et croire en une égalité qui n’existe pas encore est le seul moyen de la faire progresser dans la réalité.

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