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CYNTHIA FLEURY : «LE MAIRE NE PEUT PAS ÊTRE UN  SAUVEUR ». ET POURTANT.


PRESENTATION D’UN ENTRETIEN D »AVANT LES MUNICIPALES

Ce retour sur l’avant municipales – et le rappel de l’importance de l’enjeu – éclaire mieux la non prise en compte des résultats au lendemain du second tour par l’exécutif en son sommet.

Dans un contexte où chacun peut faire l’expérience d’un sentiment de découragement, d’impuissance et de repli sur soi, le contrat social est éprouvé. Faut-il alors s’en remettre inconditionnellement à l’élu ? En aucun cas, sous peine de « désenchantement terrible », car les maires ne pourront pas tout résoudre.

Comment résorber aujourd’hui la fracture démocratique et réconcilier les citoyens avec leurs représentants politiques ?

Les élections municipales ont un rôle éminemment important à jouer ; elles sont déterminantes pour la « démocratie de proximité », selon Cynthia Fleury, philosophe.

Les municipales sont, en effet, l’occasion de prendre le pouls, de mesurer l’efficacité de la démocratie et de vérifier que nos institutions tiennent toujours debout. Car dans un contexte où chacun peut faire l’expérience d’un sentiment de découragement, d’impuissance et de repli sur soi, le contrat social est éprouvé. Cynthia Fleury le rappelle : dans une économie de « survie », de « relent ressentimiste », il est compliqué de fabriquer de la solidarité.

Cynthia Fleury met en garde : « Plus on va vers une déflagration du contrat social, et plus le consentement à la démocratie est faible ».

Au travers de la publication de plusieurs ouvrages, tels « Les Pathologies de la démocratie » (éd. Fayard, 2005), « La Fin du courage » (éd. Fayard, 2010) ou « Le Soin est un humanisme » (éd. Gallimard, 2019), Cynthia Fleury met en garde : « Plus on va vers une déflagration du contrat social, et plus le consentement à la démocratie est faible ».

Faut-il alors s’en remettre inconditionnellement à l’élu ? En aucun cas, sous peine de «désenchantement terrible », car les maires ne pourront pas tout résoudre. Ils peuvent néanmoins ouvrir la « boîte noire » de la démocratie continue municipale pour impliquer davantage les citoyens, et, parfois, se positionner comme des lanceurs d’alerte.

Comment faire entendre cette voix ?

La philosophe et psychanalyste plaide pour une plus grande décentralisation et un plus grand recours à l’expérimentation.

Elle est une des voix majeures qui parlent haut et clair, et écrivent dans une indifférence – au fond – des classes dirigeantes ( élus, exécutif, médias, organismes professionnels nationaux, fonctionnaires…)

ENTRETIEN

« Le maire ne peut pas être un sauveur » – Cynthia Fleury, philosophe et psychanalyste

Publié le 13/03/2020 • Par Laura Fernandez Rodriguez • GAZETTE DES COMMUNES

Quels enjeux politiques clés identifiez-vous dans le cadre des élections municipales ? Est-ce que les citoyens ont un sentiment de confiscation de leur souveraineté ?

Les municipales sont un rendez-vous déterminant pour la démocratie de proximité. Dans un contexte de crise de la défiance envers toutes les formes de représentations, la représentation municipale reste la moins atteinte, parce qu’identifiée, incarnée : l’impact de cette action politique n’est pas nécessairement très grand, mais il est relativement immédiat, transformateur de la vie quotidienne. Les municipales permettent cela : une vérification du niveau d’efficacité de la démocratie. Les « gilets jaunes » ont été un symptôme du mal-être, de cette crise institutionnelle de la confiance, et les municipales sont l’occasion de contrôler que nos institutions de proximité tiennent néanmoins debout.

Outre cet enjeu « méta » de la confiance à restaurer, il y a aussi ceux de l’instant t, c’est-à-dire un plébiscite anti ou progouvernement, un positionnement par rapport à la crise écologique, la question de l’accès aux services publics, etc. Enfin, la diversité des territoires est telle que chaque commune a des problèmes endogènes : crise industrielle, ruralité, métropole – péri-urbain avec des enjeux quasi- nationaux. Si l’on se réfère aux travaux récents sur la France périphérique, que ce soit ceux de Christophe Guilluy, de Jérôme Fourquet, ou d’Hervé Le Bras, le constat partagé est celui d’une atomisation et d’un risque de détricotage du contrat social. Mais il n’y a pas un sentiment de confiscation de la souveraineté au niveau local, comme il peut y en avoir au niveau national ou supranational. Il y a plutôt un sentiment d’impuissance, d’humiliation, cette impression que le local n’est pas assez pris en considération, est victime d’invisibilité sociale, de relégation, voire d’abandon.

Comment s’incarne la figure du maire dans l’imaginaire collectif ?

Il existe une ambivalence par rapport à l’élu, qu’il soit maire ou président. L’idée qu’il va tout régler, incarner un leadership quasi messianique existe encore, alors qu’elle est infantile, fantasmatique et structurellement déceptive : un seul homme ne peut nullement affronter la complexité du monde. Croire en cette figure du sauveur expose à un désenchantement terrible. La période des « cent jours », évoquée par François Mitterrand, dure à peine vingt-quatre heures aujourd’hui… Et ce schéma peut s’appliquer aux maires. Ils se sentent vite désignés coupables, alors qu’ils considèrent qu’ils n’ont pas les « moyens » de leur responsabilité. Ils sont devenus une sorte de bureau des pleurs et des doléances. Citoyens, maires et élus municipaux se renvoient, en miroir, leur sentiment d’impuissance. Néanmoins, l’engagement de certains est exceptionnel et se nourrit de la joie qu’ils peuvent éprouver dans la sensation d’avoir concrètement fait avancer les choses. Enfin, le maire peut avoir un rôle de vigie, de lanceur d’alerte, notamment auprès d’un autre grand représentant, le président de la République.

Comment penser aujourd’hui la capacité des individus à être membre d’un corps social, à être dans un contrat social ?

Une partie de la population a l’impression d’être perdante d’un système, chacun se replie et adopte des réflexes de bouc-émissarisation. Un mélange d’insécurités économique, sociale, politique et culturelle crée une insécurisation psychique, et engendre un relent ressentimiste élevé. Le court-termisme est omniprésent, c’est la controverse « fin du mois » versus « fin du monde » : les individus ont le sentiment de ne pas pouvoir se déployer de façon sereine, et d’être dans une logique de « survie » face à la situation actuelle. Ulrich Beck (sociologue allemand, ndlr) le rappelait déjà dans son ouvrage « La Société du risque » : la question n’est pas « comment je vis mieux demain », mais « comment je vais être épargné aujourd’hui ». Or, cette logique de survie ne produit que rarement une culture de solidarité. Celle-ci a besoin, pour se développer, d’un minimum de sérénité sociale. Il y a donc urgence, car plus on va vers une déflagration du contrat social, plus le consentement à la démocratie est faible.

Vous prônez une démocratie plus participative, et également davantage de décentralisation…

Quantité de maires se sont essayés à l’invention de dispositifs plus participatifs : que ce soit avec des assises, des états généraux, des ateliers de plaidoyers, des cahiers de doléances, des forums ou des enquêtes publiques… Nous disposons aujourd’hui de quantité d’outils pour faire vivre tout le « cycle » de la participation démocratique, qui va de l’information à l’évaluation, en passant par la décision. Souvent, le problème est celui de la durabilité de ces engagements participatifs. On peut s’interroger : en quoi consiste leur modèle économique ? Bénévolat ? Indemnisation ? Quels sont les moyens réellement alloués à cette démocratie participative ? Est-ce de la pure communication, de la consultation, est-ce plus procédural ?

Les municipalités devraient mettre en commun, au travers d’une base de données, leurs expertises : cela permettrait d’échanger sur les retours d’expériences, de mesurer et de corriger les dysfonctionnements. En matière de démocratie participative, nous pouvons tous enrichir cette boîte noire de la « démocratie continue », selon la formule de Dominique Rousseau ; ensuite chaque municipalité, selon son contexte propre, s’approprie la chose. Il ne faut pas viser une uniformisation des pratiques, mais laisser l’initiative et le droit d’expérimentation au local. Sinon, on passe encore à côté de la vérité de ce type d’actes participatifs continus. Par ailleurs, oui, il faut plus d’autonomie et plus de moyens, car la démocratie coûte plus cher, sur tous les plans, y compris l’éducation, la santé… On le sait, mais on continue de rogner sur le modèle social.

Face à l’évolution de l’action publique et à la rationalisation des services publics, quelle est la situation des agents aujourd’hui ?

Ils ont le sentiment d’être pressurisés de toute part, d’être aux premières loges des dysfonctionnements, sans parler du management hostile qui s’est abattu sur eux. On leur demande de porter des réformes et des transformations qu’ils désavouent. Certes, aujourd’hui la situation est dure, la réification des services publics existe, mais ils ont plusieurs manières de résister : travailler en groupe, repérer des alliés, car seul on ne peut pas durablement faire les choses. Ils peuvent eux aussi être des lanceurs d’alerte, faire lien avec des communautés savantes, des syndicats ou des médias. Il y a une éthique collective du courage à mettre en place pour qu’ils puissent continuer à défendre leur idéal de métier, et ne se soumettent pas à une pression réificatrice. Sinon, c’est la conspiration du silence et la paralysie. L’administration, ce ne doit pas être la bureaucratie.

Face au développement de l’IA, qui trouve par exemple des applications dans le champ de la surveillance (caméras dites intelligentes, reconnaissance faciale), comment sera impacté notre rapport à l’espace public ? Devrons-nous toujours penser en termes de clivage sécurité / liberté ?

Si demain l’IA ne produit que du monitoring de surveillance, comportemental, ce sera dramatique et violent, une sorte de panoptique généralisé. Pourtant, une IA au service du civisme et de la consolidation démocratique est possible ; il n’y a pas de fatalité. Mais il est plus aisé de produire de la surveillance que de la démocratisation. Pour l’instant, face à ce monitoring, il y a comme une garde baissée, une lassitude, l’impression que la bataille est déjà finie. Sans oublier que nous sommes des enfants de chœur en matière de cybersécurité. Les institutions ne savent pas encore bien se protéger, sans parler des individus : c’est comme s’ils partaient de chez eux en laissant la porte ouverte, comme si l’on agissait en pensant qu’il y a une grande gouvernance de bienveillance dans ce monde. Il y aura forcément des catastrophes ; on se reprendra. Mais on assiste déjà au grand retour de la diffamation, de la calomnie, de l’utilisation de la vie privée contre autrui, et pas seulement contre les hommes politiques, qui a minima peuvent se défendre, ce qui n’est pas le cas d’un citoyen lambda qui peut voir sa vie détruite sans avoir les moyens de répondre. Nous devons nous réveiller en termes de cybersécurité et de régulation positive de toutes ces nouvelles pratiques.

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