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POINT DE VUE. « TÉLÉ : POLÉMISTES PARTOUT, JOURNALISME NULLE PART ? »


ARTICLE

RENTRÉE TÉLÉ : POLÉMISTES PARTOUT, JOURNALISME NULLE PART ?

Dans les nouveautés télé d’une saison qui tournera tout autour de la campagne présidentielle, on nous promet des éditorialistes à toutes les sauces, entre des divertissements plus ou moins novateurs et des matinales remusclées.

par Adrien Franque – publié le 25 août 2021 – Libération

Une cacophonie servie sur un plateau. En cette rentrée, la figure médiatique de l’éditorialiste, qu’on croyait unanimement honnie, attaque la dernière ligne droite du quinquennat comme le nec plus ultra de la télé française. Qui n’a pas son polémiste, sa grande gueule, sa forte tête ? La réussite de CNews la saison passée – une belle dynamique mais une part d’audience qui reste négligeable – a d’abord indigné toute la profession, puis lui a finalement donné des idées. Toutes les chaînes veulent empiler des générateurs d’opinions sur commande et faire monter la pression d’un cran. C’est logique, tout le monde s’y retrouve: un éditorialiste, ça ne coûte rien, ça occupe du temps d’antenne, et ça rentre parfaitement dans une stratégie cross-média, pour peu que leurs éclairs de génie (ou de démagogie) deviennent viraux sur les réseaux sociaux. Ajouté à cela l’alliage télé-radio qui fait florès (BFM-RMC, CNews-Europe 1, même France 3-France Bleu), pour toujours plus de pauvreté visuelle, c’est donc avant tout un grand marché de l’opinion que promet l’audiovisuel pour cette rentrée : au téléspectateur de farfouiller dans le tas pour s’y retrouver. Là-dedans, quelques timides initiatives pour éclairer les électeurs avec des faits et de l’info de proximité, comme le Déj Info de BFM TV, qui s’appuie sur le réseau local BFM Régions, ou LCI qui promet «du reportage et du factuel». Maigre. Sinon, on pourra toujours regarder Arte ou se replier sur des divertissements patrimoniaux.

TF1, maternante

TF1, par exemple, assume son grand âge dans une année où ses principaux bouleversements se joueront en coulisses, dans sa fusion annoncée avec M6. En mamoune du PAF, la première chaîne va surtout fêter les anniversaires de ses rejetons. Vingt ans depuis la saison Jenifer-Jean-Pascal de la Star Academy, et un prime spécial en octobre. Vingt piges aussi pour l’inoxydable Koh-Lanta qui propose une version all stars, Koh-Lanta, la légende. Le programme de Denis Brogniart est à l’origine du premier psychodrame de cette rentrée : TF1, pas bête, a déplacé son blockbuster d’aventures sur une case plus faible, celle du mardi soir. Un changement un peu trop brusque pour ses fidèles.

Rayon fiction, le gros morceau à huit millions d’euros de budget est une transposition hexagonale de l’efficace American Crime Story, mini-série anthologique qui rejoue à chaque saison un trauma national surmédiatisé. Ici, Une affaire française exploite le filon de la «Volognesploitation». On aura donc droit à l’affaire Grégory avec Gérard Jugnot et Michaël Youn entourés de képis eighties et de moustaches vosgiennes. C’est peu dire qu’on a hâte. Petit manque de tact cependant : les époux Villemin n’ont pas été prévenus qu’on racontera une nouvelle fois la mort de leur enfant à heure de grande écoute. «Il n’est pas impossible que nous réagissions», menace l’avocate du couple.
Ailleurs dans le groupe, le navire amiral de TMC Quotidien ne bouge pas : seul le reporter Paul Larrouturou quitte Yann Barthès. Mais pour rester pas loin, sur LCI, et former un improbable duo avec l’ex-tête d’affiche de BFM TV Ruth Elkrief tous les soirs à 20 heures. Autres recrues venues de BFM (décidément) : Thomas Misrachi et Stéfan Etcheverry. Ce dernier sera à l’animation de la matinale de LCI en compagnie du meilleur espoir féminin du PAF selon le groupe TF1, Hélène Mannarino.

France Télé, youpi matin

France Télés aussi joue la carte du couple lève-tôt pour la nouvelle formule de Télématin. Exit Laurent Bignolas, l’émission se réinvente en morning show à l’américaine tout en sourires ultra bright pour accompagner le bol de Ricoré. C’est Julia Vignali, débauchée de M6, et Thomas Sotto qui s’y collent en semaine. Damien Thévenot et Maya Lauqué, qui abandonne la Quotidienne de France 5, sont leurs jokers du week-end. Au-delà, c’est la révolution des jeux télés de fin de matinée : Motus disparu en 2019, restait les Z’Amours. Et après vingt-six ans, la rupture. A la place, Bruno Guillon devra nous vendre Chacun son tour et son concept qu’on a du mal à saisir, à base de boules lancées sur un billard japonais qui déterminent des gains après des duels de questions de culture populaire. Bref, une galère. Surtout que derrière, ça tangue avec Laurence Boccolini qui a repris la barre de Tout le monde veut prendre sa place, avec des audiences pas franchement encourageantes.

De son côté, Nagui est en effet tout occupé à lancer sa réponse à The Voice. Son The Artist se veut plus complet puisqu’on n’y cherche pas qu’une voix mais carrément un auteur-compositeur-interprète intégral. Le présentateur-producteur semble rêver que s’y pointe un nouveau Renaud ou tout autre artiste contestataire typé gilet jaune qui pourrait faire dérailler son télé-crochet diffusé en direct. Toujours sur France 2, Thierry Ardisson a réussi à retrouver un emploi, en actant sa propre obsolescence. Dans Hôtel du temps, prévu pour début 2022, il conversera avec des morts célèbres comme François Mitterrand ou Jean Gabin, ressuscités numériquement. Saluons le courage de France 2 : l’émission risque de provoquer moult ruptures d’anévrismes dans les Ehpad. Sinon, un choix qui semble judicieux : avoir confié la présentation de Complément d’enquête à Tristan Waleckx, prix Albert-Londres 2017 pour un reportage sur Vincent Bolloré.

Mais ce seront les lieux de la campagne qui seront particulièrement scrutés chez France Télés. Dans On est en direct, Laurent Ruquier se retrouve flanqué de Léa Salamé, qui sera aussi à la présentation d’Elysée 2022, déclinaison de Vous avez la parole pour la présidentielle. Sur France 5, C à vous sort les gros moyens, rallongé d’une demi-heure. Le talk-show d’Anne-Elisabeth Lemoine a fait ses courses du côté des exclus d’Europe 1 : le chroniqueur malin Bertrand Chameroy sera désormais présent tous les soirs, comme son acolyte matinal de la saison dernière, Matthieu Belliard, qui animera le mini-JT de l’émission. A leur côté, une arrivée intrigante : celle de l’ambitieux journaliste sportif Mohamed Bouhafsi. Le transfuge de RMC sera également présent ponctuellement pour des interviews politiques dans le JT de France 2.

Canal +, du vieux avec du neuf

Dans le groupe Canal, C8 fait sa mue. Désormais marketée «familiale et feel good», la chaîne gratuite s’est surtout fait remarquer en août après avoir diffusé douze heures de programmes cathos bien conservateurs et un long métrage antiavortement. Est-ce aussi pour exalter de nobles valeurs traditionnelles que la chaîne proposera une virile case western le mardi soir ou que Cyril Hanouna présentera bientôt une émission de mariage ? Donne-moi ta main vient s’ajouter au programme déjà chargé de l’animateur-à-tout-faire de C8. En cette année de campagne, il veut imposer ses grands raouts chaotiques Touche pas à mon poste et Balance ton post comme des rendez-vous incontournables de la présidentielle. Ce sera sûrement aussi fascinant que désolant.

Du côté de CNews, la chaîne «troisième âge et feel bad» du groupe Canal, la nouveauté, c’est donc son appareillage à Europe 1. Notamment pour la quotidienne du soir de Laurence Ferrari ou le Grand rendez-vous de Sonia Mabrouk le week-end, diffusés en direct des studios de Lagardère News. A part ça, les recettes restent les mêmes. Des émissions-vitrines, sur le modèle du Face à l’info d’Eric Zemmour, pour leurs pires éditorialistes droitards : Eugénie Bastié, Charlotte d’Ornellas, Ivan Rioufol… Et l’arrivée du Canadien Mathieu Bock-Côté pour Il faut en parler. Une émission qui promet toujours plus d’importations des paniques morales nord-américaines, l’essayiste québécois s’étant fait une spécialité de disséquer les fonds de tracts des universités états-uniennes pour y dénicher de quoi crier au «woke».

Jean-Pierre Elkabbach, 83 ans et fraîchement recruté à Europe 1, promet, lui, de nous aider à «comprendre les mutations de la planète» dans son émission Repères. Par rapport au Mésozoïque, s’entend ? Sinon, Canal +, la chaîne, change d’access en clair : exit Yves Calvi, (re) bienvenue à En aparté. Une émission estampillée Canal sans animateur et tournée entièrement en appartement : un rêve de programme discount pour Vincent Bolloré. Pascale Clark, farouchement anti-Bollo, n’a pas été rappelée. Ce sera Nathalie Lévy (ex-BFM TV) qui opérera à la voix off.

M6, Portolano partout

Chez M6, la bonne pioche, déjà aperçue cet été, c’est Marie Portolano. Apparue dans un peu tout et n’importe quoi ces dernières semaines – en après-match de l’Euro, puis dans des émissions de variétés en réalité augmentée ou dans des reconstitutions historiques du Puy du Fou – l’ex-présentatrice de Canal + sera surtout à l’animation du Meilleur pâtissier en cette rentrée. Côté campagne, outre la 16e saison de L’amour est dans le pré, le rendez-vous de la présidentielle sur M6 sera le retour d’Une ambition intime de Karine Le Marchand, l’équivalent télévisuel de six pages dans Paris Match. Avec une variante cette fois, seules des femmes politiques seront invitées.


BFM TV-RMC sort l’artillerie lourde

Contrairement à beaucoup de monde, on est sous le charme du titre de l’émission d’Yves Calvi sur BFM TV. Calvi 3D (pour «Direct, Décryptage, Débats») nous évoque effectivement une exquise désuétude très Windows 98, autant qu’une marque de biscuits apéros. Quoi de plus approprié alors pour un programme d’access 18h50-20h, qui nous ouvre l’appétit avant le plat de résistance Polonews ? L’arme de guerre radioactive de BFM TV pour contrer le diabolique Pascal Praud consiste en effet à convoquer la souverainiste Natacha Polony en oracle de l’actualité, dans un format labellisé «à la Zemmour». Pour sa première, Polony a choisi de recevoir l’anti-pass sanitaire Florian Philippot. Ça promet pour la suite.

Enfin, RMC Story s’affirme encore plus en cette rentrée comme l’antenne filmée de RMC, la radio. Outre les traditionnelles Grandes Gueules, on retrouvera la retransmission de la matinale d’Apolline de Malherbe. Qui accueillera cette année un débat quotidien de «fortes têtes» (c’est le titre du segment), parmi lesquels l’ancien cadre de l’UMP Jérôme Lavrilleux ou l’ex-Premier ministre Manuel Valls. Vraie bonne trouvaille pour féminiser une antenne de RMC qui en a toujours gravement besoin, Estelle Denis assure la tranche déjeuner avec Estelle midi. Pour la première lundi, le consultant foot Daniel Riolo et le chroniqueur gastronomique Périco Légasse se sont écharpés sur la semaine de quatre jours et l’allocation de rentrée. Légasse a notamment ressorti un cliché poujado-éculé : «Dans certaines familles, on attend cette prime pour acheter tout sauf des fournitures scolaires.» Postée sur Twitter par le compte de RMC, la séquence a provoqué plusieurs milliers de retweets indignés. Voilà une affaire qui roule déjà.

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