Aller au contenu principal

VIVRE EN POÍĒSIS : QUELLE MAISON HABITER ? GASTON BACHELARD.

La maison dans la poétique de l’espace de Gaston Bachelard 

D’où vient l’inspiration des poètes ?

Comment transmettre le goût des sciences et expliquer leur progrès ? D’où vient l’inspiration des poètes ? Ces questions, ce sont celles que se pose Gaston Bachelard (1884-1962) , l’un des plus célèbres représentants français de la philosophie des sciences.

Cet homme né à Bar-sur-Aube en Champagne a connu un parcours atypique : obligé de faire des études courtes, il devient télégraphiste puis employé des Postes, avant, par passion pour la science, de tenter les concours d’ingénieur, pour finalement réussir l’agrégation de philosophie en 1922 et être nommé professeur à la Sorbonne en 1940.

Marié à une directrice d’école décédée prématurément, ayant élevé seul sa fille Suzanne qui deviendra elle-même philosophe, Bachelard fut un grand pédagogue. C’est l’un de ses élèves, Gaston Maliaret, qui créera en France les sciences de l’éducation. Original, n’hésitant pas à interrompre son cours pour donner une recette de confiture, Bachelard estimait être « plus professeur que philosophe » et déplorait que « les têtes bien faites soient malheureusement des têtes fermées ».

Ses travaux portent sur deux domaines apparemment séparés : l’épistémologie, à savoir la philosophie des sciences, et la littérature. Mais ils sont en réalité reliés par l’usage d’une faculté qu’il met à l’honneur : l’imagination. 

Marqué par les révolutions scientifiques du début du XXe siècle, son épistémologie porte sur l’histoire des sciences et le « nouvel esprit scientifique ». Dans La formation de l’esprit scientifique (1938), il classe les différents « obstacles épistémologiques » qui bloquent l’avancée des connaissances et tendent à maintenir la recherche dans un esprit préscientifique.

Convaincu, à l’inverse de Descartes, qu’« il n’y a pas d’évidence première mais seulement des erreurs premières », il estime que le rationalisme doit être appliqué au réel et s’appuyer sur l’imagination car celle-ci a permis d’élaborer, par exemple, les géométries inédites, non euclidiennes ou la nouvelle physique d’Einstein. Pour Bachelard, « c’est par le possible qu’on découvre le réel. »

En poétique, influencé par la pensée du psychanalyste Jung et par le surréalisme, il s’attache aux éléments premiers (le feu, l’eau, l’air, la terre) pour retrouver ce qui inspire le « cogito rêveur ». Agréable à lire, Bachelard est l’une des personnalités les plus attachantes parmi les philosophes du XXe siècle.

DES CITATIONS DE L’AUTEUR

Au fond, le progrès de la pensée scientifique revient à diminuer le nombre des adjectifs qui conviennent à un substantif et non point à les augmente. Gaston Bachelard “La Formation de l’esprit scientifique”, Chapitre 6, Vrin, 1938

Deux hommes, s’ils veulent s’entendre, ont dû d’abord se contredire. La vérité est fille de discussion, non pas fille de sympathie. Gaston Bachelard “La Philosophie du non”, PUF, 1940.

L’opinion pense mal, elle ne pense pas, elle traduit des besoins en connaissances. Gaston Bachelard “La Formation de l’esprit scientifique”, Vrin, 1938

NOUS VOUS PROPOSONS UN ARTICLE RELATIF A SA CONCEPTION DE LA MAISON

Article

La maison de rêve de Gaston Bachelard

Octave Larmagnac-Matheron publié le 25 octobre 2021 Philosophie Magazine

« La maison individuelle » est un « non-sens écologique, économique et social »affirmait récemment la ministre du Logement Emmanuelle Wargon dans un éloge en creux du logement collectif. Mais peut-on bien vivre dans un appartement ? Gaston Bachelard en doutait, comme il l’explique dans son livre La Poétique de l’espace (1957). L’essentiel se tient, peut-être, entre ces deux radicalités.

Si les propos par trop définitifs d’Emmanuelle Wargon – qualifiant de « non-sens écologique » la « maison individuelle » – ont choqué une bonne partie des Français (qui rêvent à 75 % de s’offrir, un jour, une maison), son point de vue n’est pas dépourvu d’arguments. Il est plus facile de réaliser des économies d’énergie dans un immeuble – isolation des seuls murs extérieurs, mutualisation du chauffage, etc. Mais les avantages ne sont pas seulement écologiques, ils sont aussi sociaux et économiques : le logement collectif, en densifiant la population, favorise la mutualisation des services, publics comme privés (bus, supermarchés, écoles…) et facilite en partie le lien social (même si elle développe, aussi, l’anonymat). 

Le contre-exemple aura été, de ce point de vue, le grand étalement des zones périurbaines dans les années 1970 : impossible de se passer de la voiture dans ces vastes espaces pavillonnaires, qui produisent une déconnexion progressive entre le lieu de vie et les centres d’activité, de rencontre, d’échange. Quelque chose, pourtant, résiste à ces arguments dans la manière dont nous nous imaginons l’habitation. Quelque chose sur lequel Gaston Bachelard – qui n’assista pas à l’étalement pavillonnaire – met le doigt dans son livre La Poétique de l’espace (1957).

Un espace à la frontière du réel

De quoi avons-nous besoin pour habiter, vraiment, un lieu ? Telle est la question à laquelle s’efforce de répondre le philosophe. « La maison abrite la rêverie, la maison protège le rêveur, la maison nous permet de rêver en paix », entre ses quatre murs protecteurs, écrit le philosophe. Elle est, en ce sens, le lieu par excellence de la « solitude ». Pour nourrir cette puissance onirique, « la maison […] doit garder sa pénombre »,

“Je ne rêve pas à Paris, dans ce cube géométrique, dans cet alvéole de ciment, dans cette chambre aux volets de fer si hostiles à la matière nocturne”
Gaston Bachelard

C’est, précisément, selon Bachelard, ce qui manque aux appartements, aux logements collectifs défendus par Wargon : ces logis« en ordre, ces pièces claires », où chaque chose est à sa place et chaque espace rationalisé dans un souci d’économie d’espace, « sont-[ils]vraiment des maisons où l’on rêve ? » Pas vraiment. Nos appartements sont trop « analysés », trop familiers, pour l’onirisme. Elle ne possède pas cette part d’inquiétante étrangeté qui fait de la méditation de l’espace une véritable aventure. « Je ne rêve pas à Paris, dans ce cube géométrique, dans cet alvéole de ciment, dans cette chambre aux volets de fer si hostiles à la matière nocturne. »

Contre l’horizontalité du chez-soi

Le problème n’est pas, à proprement parler, un problème de superficie, mais de structure. Pour permettre notre épanouissement psychique, la maison doit être différenciée comme l’est l’esprit humain. Elle doit, en particulier, s’organiser selon un axe de « verticalité », qui manque précisément aux appartements, coincés (dans l’immense majorité des cas) à un étage. Les logements collectifs n’ont « pas de racine. Chose inimaginable pour un rêveur de maison : les gratte-ciel n’ont pas de cave. Du pavé jusqu’au toit, les pièces s’amoncellent et la tente d’un ciel sans horizons enclôt la ville entière. Les édifices n’ont à la ville qu’une hauteur extérieure. Les ascenseurs détruisent les héroïsmes de l’escalier. […] Le chez-soi n’est plus qu’une simple horizontalité. » L’appartement est amputé vers le haut comme vers le bas. Il n’a rien d’une « maison qui pousse de terre, qui vive enracinée dans sa terre noire ». Il nous coupe de la profondeur, de la terreur, de l’irrationalité des « puissances souterraines » de la Terre, et des « orages » du Ciel La conclusion est, pour Bachelard, sans appel : « À Paris, il n’y a pas de maisons. Dans des boîtes superposées vivent les habitants de la grand’ville. »

“La maison ne tremble pas sous les coups du tonnerre. Elle ne tremble pas avec nous et par nous. Dans nos maisons serrées les unes contre les autres, nous avons moins peur”
Gaston Bachelard

Enserré dans un tissu de murs mitoyens rassurant, la demeure collective perd sa fonction première nous abriter des « drames de l’univers »« La maison ne tremble pas sous les coups du tonnerre. Elle ne tremble pas avec nous et par nous. Dans nos maisons serrées les unes contre les autres, nous avons moins peur. La tempête sur Paris n’a pas contre le rêveur la même offensivité personnelle que contre une maison de solitaire. » Bachelard regrette ce « manque de cosmicité » : les appartements urbains ne sont « plus dans la nature. Les rapports de la demeure et de l’espace y deviennent factices », alors même que ces rapports, cette dialectique, est constitutive de notre puissance de rêver le monde. À la solitude de notre face-à-face avec éléments, l’appartement substitue l’omniprésence de l’humain. Ce faisant, il condamne « l’espace habité » à n’être plus qu’un « espace géométrique » utilitaire, dans lequel l’homme est inséré sans pouvoir l’investir charnellement. 

Une aspiration intime

La position de Bachelard, qui sonne comme une disqualification sans partage du logement collectif, peut certainement sembler aussi radicale qu’irréaliste. Une grande ville ne peut exister sans logement collectif, sans densification de la population. Certains d’entre nous aiment d’ailleurs vivre dans un logement collectif et ne voudraient pour rien au monde avoir à s’occuper d’un jardin, de la réfection de la toiture, etc. Ce qu’ils perdent, d’une certaine manière, dans la vie d’appartement, ils le regagnent dans la richesse de la vie urbaine. 

Bachelard nous permet, cependant, de comprendre qu’il se joue quelque chose de très intime dans notre idéal de la petite maison individuelle. L’important n’est sans doute pas, de ce point de vue, de discréditer sans ménagement une forme d’habitation au profit d’une autre, mais de penser, en même temps, comment favoriser un logement collectif plus proche de nos aspirations profondes, et comment inventer un logement individuel plus compatible avec nos exigences…

…/…

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.

%d blogueurs aiment cette page :