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CANADA : Quand les sceptiques de la démocratie en utilisent les faiblesses…

Josée Boileau est une journaliste, une auteure et une chroniqueuse dans L’Actualité, La Presse canadienne, le Journal de Montréal, à Ici Radio-Canada Première et au Devoir, où elle a été également éditorialiste, directrice de l’information et rédactrice en chef de 2009 à 2016

Article

Il faut défendre la démocratie

23 février 2022

La préservation de la démocratie est un enjeu fondamental mais sous-estimé. Il tourne même au paradoxe quand ceux qui n’y croient guère en exploitent les faiblesses à leurs propres fins.

Dans les années 1980, j’ai beaucoup visité la France, puis vécu là-bas ; c’était au moment où le Front national de Jean-Marie Le Pen, créé en 1972 et pendant longtemps un parti marginal, prenait de plus en plus de place sur l’échiquier politique.

Son programme d’extrême droite causait un tel malaise que les médias s’interrogeaient ouvertement : fallait-il ou non interviewer Le Pen ? Démocratiquement, il représentait quelque chose, mais ne risquait-on pas de nourrir le courant ? Toutefois, l’entendre permettait également de rectifier ses propos ou de les contester…

Je trouvais intéressant que l’on s’interroge aussi sérieusement à ce sujet. Au Québec, je n’avais jamais fait face à un questionnement de ce type, mais l’Europe a de la mémoire, et celle-là était de fraîche date. La Seconde Guerre mondiale avait laissé des séquelles, tout comme en France les dérives de la guerre d’Algérie, auxquelles Le Pen était associé.

À cette aune, je comprenais donc que déterminer à qui un média donne la parole n’a rien d’innocent. L’ouverture démocratique ne doit pas signifier un aveuglement devant ce qui se joue en sous-main.

C’est ce qui m’est revenu en tête alors que le débat faisait rage ces derniers jours, aux Communes comme chez les commentateurs, quant à la pertinence de mettre en œuvre la Loi sur les mesures d’urgence. J’y ai vu beaucoup d’aveuglement : défendre la démocratie ici devrait donc se faire sans geste extraordinaire à l’encontre de ceux qui la contestent…

Même une loi aussi encadrée que celle sur les mesures d’urgence mise au point en 1988 par le gouvernement de Brian Mulroney — dont l’application doit être discutée au Parlement, circonscrite à certains pouvoirs et limitée à 30 jours — est apparue outrancière à certains pour mettre un terme au siège d’Ottawa.À lire aussi

Une simple opération de police, même de voirie, comme l’a lancé un ex-ministre devenu analyste !, aurait suffi à calmer le jeu. La preuve, c’est que des provinces, comme le Québec, ont parfaitement réussi à contrôler les manifestations qui ont eu cours chez elles. L’Assemblée nationale a d’ailleurs demandé à l’unanimité au gouvernement fédéral que la Loi sur les mesures d’urgence ne s’applique pas ici, puisque nous n’en avions aucun besoin.

Et puis, preuve ultime de l’inutilité de celle-ci, les manifestants ont maintenant quitté Ottawa. Justin Trudeau aurait donc bel et bien exagéré l’ampleur de la crise nationale à laquelle la loi devrait répondre…

Bref, puisque la menace n’est plus visible, elle n’existe plus. Voilà qui est aussi court que d’avoir cru au départ, du côté de toutes les autorités en mesure d’agir — policière, municipale, provinciale —, que les manifestants se lasseraient et finiraient par partir d’eux-mêmes.

Or, ces manifestants-là n’ont rien à voir avec ceux qui, depuis le début de la pandémie, ont fréquemment défilé le samedi dans les rues de Montréal et d’autres villes du Québec. À Ottawa comme aux frontières, les mesures sanitaires n’ont été qu’un prétexte ; les organisateurs de la contestation étaient plutôt porteurs de messages revendiquant, au final, la chute du gouvernement.

Leur rejet du processus démocratique est total : pas d’espace pour le compromis, pas de place pour le dialogue, et une hargne complète envers les médias. Et pour eux, Ottawa est plus que la capitale du pays, c’est un symbole : là se trouvent les détestés libéraux de l’odieux Justin Trudeau (en fait, les épithètes dont on l’affuble sont plus cruelles et plus crues !).

Ils sont nourris en cela par le curieux jeu du Parti conservateur, dont certains membres se sont d’abord affichés aux côtés des « camionneurs » et dont la cheffe par intérim, Candice Bergen, n’a eu de cesse de répéter sur tous les tons, pendant le débat sur la Loi sur les mesures d’urgence, que le gouvernement voulait « démolir notre démocratie ». Pas l’affaiblir, pas l’effriter, pas s’énerver pour rien : non, la « démolir ». Bonjour l’apaisement !

Le siège d’Ottawa a finalement été levé et les policiers, officiellement comme en privé pour qui a parlé à des agents sur le terrain, ont souligné à quel point la loi d’urgence, en vigueur dès qu’elle a été annoncée par le gouvernement, les avait aidés. Affirmation remise en cause par certains, mais en regard de ce qui s’était passé dans les semaines précédentes, elle a certainement créé une dynamique favorable.

Les sanctions financières et le gel des avoirs des leaders des manifestations prévus dans la loi ont ramolli la détermination de certains, ouvrant de premières brèches dans un bloc jusque-là inamovible. Cela a par ailleurs facilité le travail des enquêteurs, aux prises avec les zones sombres d’un mouvement qui n’a rien de spontané et qui s’avère bien plus structuré que ne le laisse croire le délire de certains propos.

De toute évidence, les protagonistes du mouvement n’entendent pas baisser les bras juste parce que l’opération de voirie (sic) a réussi. Des reportages en font déjà mention. Il m’apparaît donc de mise que le gouvernement Trudeau s’en inquiète et table sur la loi d’urgence pour mieux les contrer, et encore plus responsable que le Nouveau Parti démocratique, qui l’a appuyé, veille au grain pour que la mise en œuvre de la loi ne s’étire pas.

Démocratiquement, il y a là un équilibre plus intéressant que le refus d’appui du Bloc québécois au nom du passé (on est si loin de la Loi sur les mesures de guerre ici !) et la grande dénonciation conservatrice qui s’entête à jeter de l’huile sur le feu.

1 réponse »

  1. Bonjour, Thierry,Je crois que ce n’est ni une question géographique ni de période. C’est l’envahissement totalitaire d’un néolibéralisme échevelé. Il faudra s’en défaire. Ce n’est pas la révolution qui le fera mais la sécession économique, politique et sociale. Revenons sur la description que j’ai faites des « alternants culturels » ! Cette vague utilisé les territoires économiques comme des bacs à sable. On y joue et on y tissé des liens et des réseaux avant de construire à côté le monde que l’on est !Bien amicalementJean-Marc

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