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« LA FRANCE VA DÉCOUVRIR LA DÉMOCRATIE »

ARTICLE

Par Denis Lafay | 28/06/2022, LA TRIBUNE

La composition cacophonique de l’hémicycle va confronter les formations politiques et les députés dans leur individualité, à un exercice inédit de l’éthique de la responsabilité. Au cœur des débats intérieurs à chaque parti et à chaque conscience se posera cette question : sa loyauté, la doit-on exclusivement au parti que l’on représente, à l’idéologie qu’il incarne, aux électeurs qui ont voté pour soi ? Ou « aussi » à l’intérêt général et au bien commun, au nom desquels il faut savoir contester cette sempiternelle statufication partisane ?

Un tome passionnant de l’histoire contemporaine de la démocratie représentative vient de s’ouvrir. Impossible d’en prophétiser les chapitres et encore moins l’épilogue. Mais si le pire peut en noircir les pages, le meilleur peut les colorer. Un meilleur qui aura résulté d’une confrontation d’idées constructives, d’une culture du compromis innovante, d’une mutation des visions – de « géocentrique » à « héliocentrique ». Pour une fois, l’entreprise peut servir de formidable repère pour les députés candidats à cette éthique de la responsabilité.

Réjouissons-nous ! Il aura fallu attendre le 19 juin 2022 pour que l’Assemblée nationale (re)devienne l’épicentre de la démocratie, pour que la France découvre ce que signifie l’exercice véritable de la démocratie. La France si peu habituée à ce qui est presque traditionnel à Berlin (avec succès), à Rome (pour un bilan contrasté), à Tel-Aviv (dans le chaos permanent), va vivre ce qui est l’essence même de la démocratie : la mise en débat réelle des idées, la confrontation réelle de visions et de propositions, la possibilité (et même l’obligation) de produire de réels compromis.

Reste, pour cela, à déterminer le qualificatif adossé à cette confrontation qu’il reviendra à chaque formation politique de déterminer : sclérosante ou dynamisante ? Statufiant ou dépassant les idéologies ? Ligotée aux intérêts partisans ou tournée vers l’intérêt commun ?

Le premier que cette situation inédite met au défi, c’est bien sûr Emmanuel Macron. Sa gouvernance défaillante de la démocratie ces cinq dernières années s’est montrée plus évidente que l’ingouvernabilité supposée de l’Assemblée aujourd’hui. Les électeurs l’ont d’ailleurs évaluée dans une double séquence a priori contradictoire, en réalité cohérente : ils l’ont adoubée lors de la présidentielle et punie lors des législatives. Adoubée d’abord, car conscients que l’exercice verticalisé et omniscient du pouvoir avait contribué à mettre en œuvre une parade efficace (réactive et fluide) face à la crise pandémique. Qu’aurait été le scénario depuis mars 2020 si à la place d’une assemblée et d’un gouvernement à « sa botte » et seulement challengé par un conseil scientifique consultatif, il avait dû solliciter l’actuel hémicycle pour arbitrer ?

Punie ensuite, car certains que la composition de l’Assemblée depuis 2017, cristallisée par une majorité inexpérimentée et docile et, faute d’indexation proportionnelle, ne reflétant nullement la variété véritable des opinions, avait favorisé la dérive jupitérienne du chef de l’Etat, avait atrophié le débat parlementaire, avait appauvri l’orientation des lois. Oui, Emmanuel Macron va apprendre ce qu’est la démocratie, dans ses aspérités les plus contraignantes comme les plus fructueuses.

Défi de loyauté

Mais il n’est pas le seul que ce kaléidoscope parlementaire mette à l’épreuvedémocratique. Chaque formation autre que LREM se trouve projetée dans une situation inconnue : celle de la responsabilité. Traditionnellement, une majorité parlementaire émergeait, qui reléguait les partis d’opposition au « simple » rang de bruyants contempteurs, de producteurs effrénés d’amendements au final enterrés. Et ainsi l’assemblée légiférait, conférant au gouvernement de gouverner les mains libres. Cette fois, l’opposition se trouve extirpée de cette frustrante mais très confortable configuration, elle est désormais exposée à ce qu’Emmanuel Macron, dans sa subtile et redoutable intervention télévisée du 23 juin, nomme l’exercice de la responsabilité. Et on peut préciser : l’éthique de la responsabilité.

Colossale, en effet, est la responsabilité qui pèse sur les épaules des partis d’opposition. Plus encore : immenses sont les écartèlements intellectuels, moraux, éthiques auxquels chaque député de l’opposition est dorénavant convoqué. Les cas ne manquent pas. L’un, en particulier, est inflammable, et peut être résumé au défi de loyauté.

A l’égard de qui un parlementaire engage-t-il sa loyauté : ses électeurs ? la formation dont il se revendique et à qui il « doit » son élection ? De la réponse à cette interrogation dépend bien davantage que l’enjeu de discipline, finalement anecdotique, que l’élu doit à son parti : sa liberté d’arbitrer de bon sens, c’est-à-dire en faveur du sens que lui dicte objectivementson analyse de l’intérêt général, l’intérêt de la nation. Cette liberté, qui est un indice sensible de santé démocratique, chaque parlementaire et chaque formation du parlement (assemblée nationale et sénat confondus) devrait pouvoir l’exprimer. Elle devrait s’imposer aux diktats idéologiques, aux postures partisanes, aux replis dogmatiques qu’empoisonnent les stratégies – pour l’essentiel électoralistes – au sein de l’hémicycle.

Au coeur de l’éthique de la responsabilité : le compromis

L’apprentissage du compromis : voilà à quoi, désormais, l’ensemble des formations de l’Assemblée sont sommées, et cet apprentissage déborde, là encore, le périmètre des partis. Il va s’appliquer à chaque conscience, amenée à arbitrer son vote d’abord en fonction de l’intérêt commun, d’abord nourrie d’une conviction : des composantes d’un compromis peut jaillir une loi bien plus riche que si elle avait résulté de la seule force majoritaire. Plus riche et mieux acceptée par le plus grand nombre de citoyens, donc à même d’apaiser des tensions qui électrisent la société et de juguler des colères qui paralysent son fonctionnement.

Bien sûr, l’exercice du compromis n’est pas aisé : il n’est pas naturel dans la culture et les pratiques de la politique française ; l’hypercentralisation du pouvoir présidentiel initiée par Nicolas Sarkozy et poursuivie par Emmanuel Macron l’a un peu plus encore disqualifiée ; et il exige des règles – temps long, disposition à négocier, pédagogie auprès des électeurs pour expliquer et faire accepter – à contre-courant de l’époque : la tyrannie de l’immédiateté, celle des réseaux sociaux qui instrumentalise les opinions et incendie les relations humaines, la fracturation et l’antagonisation de la société, ne prédisposent pas à appliquer ces règles.

Mais ces formations politiques, discréditées – faut-il le rappeler ? – par la grande majorité de Français (abstentionnistes), ont-elles d’autres alternatives ? Par exemple sur des sujets aussi concrets que le pouvoir d’achat, bientôt à l’étude, oseront-elles prendre l’intérêt des citoyens en otage de leurs doctrines et de leurs calculs partisans ? Et ainsi engager le risque d’affaiblir un peu plus encore une démocratie représentative déjà agonisante ?

L’exemple de l’entreprise

La culture du compromis ne peut, malheureusement, se décréter ex nihilo, elle ne va pas surgir et se propager comme par enchantement. Nulle part, à commencer par l’école, elle n’est enseignée, expérimentée, mise à l’épreuve. Sauf en entreprise. Là, au sein des organes de la gouvernance – lorsqu’elle est appropriée -, dans le dialogue social – lorsqu’il est sain -, dans le management, les parties prenantes entretiennent au quotidien la réalité de la conciliation, du compromis, parfois même de la coopération – autant d’items construits à partir d’un même préfixe, co-, selon le paléoanthropologue Pascal Picq « déterminant dans la dynamique d’adaptation ».

Si les acteurs du dialogue social en particulier et de l’entreprise en général garnissaient davantage les rangs de l’hémicycle, nul doute que la culture du compromis serait plus naturelle. Les Français y sont-ils prêts ? Là encore, l’entreprise en apporte la démonstration : quelle organisation syndicale est devenue la première de France en 2018 ? La CFDT, celle du dialogue et de la recherche de compromis.

Mais il y a possibilité de compromisseulement lorsque les parties prenantes ont accepté qu’être encagées dans des postures d’adversité et dans des silos idéologiques, est inepte. Et ne correspond pas à une réalité. Là encore, le fonctionnement de la gouvernance et du dialogue social en entreprise peut en être la démonstration. Mais pas seulement ; l’analyse du report des voix du premier au second tour atteste de la versatilité des citoyens, ou plus précisément : aucun parti ne peut plus refléter, comme autrefois, in extenso les aspirations d’un électeur, celui-ci n’est plus le soldat docile d’une doctrine idéologique, et il se retrouve dans l’offre programmatique dans des proportions inégales – un peu, moyennement, beaucoup dans tel parti et dans tel autre – selon les thématiques. Et au jeu de mesurer cette versatilité, les instituts de sondage font preuve d’une impressionnante dissonance, révélatrice des aspirations indéchiffrables, intraçables des électeurs. Ainsi, dans le cadre de duels Ensemble ! – RN, Ipsos annonce que 37% des électeurs de la Nupes se sont prononcés en faveur de la coalition présidentielle et 18% du RN ; l’Ifop chiffre cette répartition respectivement à 31% et 11%, et Harris Interactive à 31% et 24%. Dans le cadre de duels Nupes – RN, les électeurs pro-Macron se sont abstenus à 72% selon Ipsos et à 58% selon l’Ifop, ont voté Nupes respectivement à 16% (Ipsos) et 41% (Ifop), et ont porté leur voix au candidat RN à 12% (Ipsos) et 1% (Ifop)…

Le député ? Une simple molécule

C’est bel et bien à un « formidable » (dans les sens très ambivalents du terme) défi de démocratie, à une immense épreuve de démocratie, que la démocratie représentative française est confrontée. Le pire peut en sortir (radicalisation idéologique, paralysie institutionnelle, lois bloquées, fonctionnement du pays pénalisé, population en colère), mais aussi le meilleur, qui auront germé dans une éthique de la responsabilité et une culture inédite de la co-construction. À quelle condition ? Peut-être la réponse se trouve-t-elle dans le mythique roman de Genzaburo Yoshino, Et vous, comment vivrez-vous ? (1937). Le jeune collégien Junichi, orphelin, fait son apprentissage d’Homme auprès de son oncle.

Ce dernier lui indique : « Les deux façons de penser – croire que la Terre est solidement installée au centre de l’univers, ou croire qu’elle n’est qu’une planète qui tourne dans l’univers immense – ne s’opposent pas seulement en astronomie. On les retrouve dès qu’on réfléchit à la façon dont fonctionne la société humaine, aux règles de la vie en société (…). L’homme reste fondamentalement centré sur lui-même, pour réfléchir comme pour prendre des décisions (…). Or juger des choses selon un tel point de vue empêche de saisir les vérités de la société humaine. C’est pourquoi ce sentiment que tu as eu aujourd’hui d’être une simple molécule au sein du monde des hommes est d’une importance considérable. Elle marque le passage d’une vision géocentrique à une vision héliocentrique ». Voilà la mutation à laquelle les 577 députés de la nouvelle assemblée sont convoqués. Encore faut-il que chacun d’eux en soit conscient : lui-même n’est jamais qu’une molécule au service de 67 millions d’autres molécules, ce qui le ramène simultanément à la petitesse de sa position inversement proportionnelle à l‘immensité de sa responsabilité.

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