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BULLSHIT- SUITE 1 – « CE QUE PARLER VEUT DIRE »

NOTRE PRÉCÉDENTE PUBLICATION : BULLSHIT – M____ DE TAUREAU : UNE SOCIÉTÉ SANS RÉALITÉ NI VÉRITÉ ?

https://metahodos.fr/2022/08/18/bullshit-une-societe-sans-realite-ni-verite/

L’une de nos lectrices nous a proposé – en complément de notre précédente publication – l’article suivant.

Ce que parler veut dire. Propos sur le bullshit

Alex Mauron REVUE MÉDICALE SUISSE

A propos de : Harry G. Frankfurt. On Bullshit. Princeton NJ : Princeton University Press, 2005.

«L’un des traits marquants de notre culture est qu’il y a tellement de bullshit. Chacun le sait. Chacun y contribue sa part. Mais nous avons tendance à accepter cet état de choses. Car la plupart des gens se fient à leur capacité de démasquer le bullshit et de ne pas se laisser piéger par lui. Du coup, le phénomène n’a guère suscité d’inquiétude explicite, ni d’investigation suivie.» Ce propos liminaire ouvre le petit ouvrage du philosophe Harry Frankfurt, professeur honoraire de philosophie à Princeton. D’abord publié sous forme d’article, ce texte a connu sur Internet une notoriété extraordinaire, si bien que les presses de l’Université de Princeton l’ont republié sous forme de livre. Frankfurt s’y penche sur une réalité fort banale,mais énoncée par unmot qui fait problème, dans sa langue comme dans la nôtre. Dès les premières pages, l’auteur mentionne d’ailleurs le synonyme plus élégant de humbug, rendu célèbre par le Scrooge de Dickens. Pour ce terme plus châtié, il trouve chez son collègue Max Black, la définition suivante: «propos par lequel on cherche délibérément à tromper autrui sur ses propres pensées, opinions et attitudes, souvent par des paroles ou des actions prétentieuses, mais sans aller jusqu’à mentir.»

Pour rendre cette notion, la langue française est également empruntée. «Balivernes», «billevesées» et «calembredaines» dénotent une idée voisine, dans un vocabulaire quelque peu précieux et désuet. A l’opposé, «conneries» et «déconnage» gagnent par la fréquence de leur usage ce qui leur manque en distinction. Mais la scatologie leur fait défaut, alors qu’elle aide à délimiter le champ sémantique de bullshit, comme le note avec perspicacité le philosophe analytique. D’ailleurs, le mot est encore moins traduisible si l’on tient compte de la censure très particulière que la langue anglaise exerce sur la vulgarité. Car l’anglais, contrairement à un préjugé répandu, n’est pas moins riche que le français en termes triviaux se référant à la biologie de la reproduction et des fonctions excrétrices. Mais parmi ceux-ci, un petit nombre de «mots de quatre lettres» sont voués au dernier cercle de l’enfer langagier, au point qu’il reste difficile de les énoncer verbatim dans les médias généralistes américains. Or la seconde moitié du terme discuté ici en fait partie, ce qui fait de l’opuscule de l’austère professeur Frankfurt une provocation difficilement perceptible de ce côté-ci de l’Atlantique.

Revenons à la définition de humbug donnée par Max Black. Elle se réfère à une attitude qui vise à tromper, mais elle appelle aussi une délimitation conceptuelle par rapport aumensonge. Car contrairement à celle dumenteur, l’intention trompeuse en question ne concerne pas un état de choses, mais plutôt l’état d’esprit de celui qui s’exprime. Frankfurt donne un exemple classique, celui du politicien prononçant un discours convenu lors de la fête nationale. En alignant des platitudes exaltant les mérites de la patrie, les qualités éminentes de ses citoyens et la noblesse de son destin historique, l’orateur ne cherche pas à persuader son auditoire de faits qu’il saurait être faux, il vise plutôt à les persuader de l’intensité de ses sentiments patriotiques. Pour Frankfurt, d’accord sur ce point avec Black, le bullshit est en effet le vecteur d’une intention trompeuse et il est distinct du mensonge, mais Frankfurt lui assigne des niveaux de signification autrement plus subtils.

L’auteur commence par noter que le mot évoque une posture d’à-peu-près, de négligence désinvolte, de moindre effort, posture qu’on pourrait opposer à l’attitude de l’artisan consciencieux, qui soigne chaque détail de son produit, même s’il n’est pas indispensable ni même visible au regard du client. L’auteur note à cet égard la pertinence de l’allusion scatologique: les excréments sont des produits certes, mais leur production n’implique ni plan, ni travail, ni soin. Pourtant, Frankfurt remarque que les exemples paradigmatiques de bullshit qu’on trouve à foison dans le monde du marketing, de la politique et de la «communication» (nous y reviendrons), ne sont pas incompatibles avec le savoir-faire. Les praticiens du bullshit peuventmaîtriser des habiletés et des formes d’expertise qu’ils sont capables d’appliquer avecminutie et conscience professionnelle. Comment comprendre ce paradoxe?

C’est dans un détour parWittgenstein, grand pourfendeur de non-sens de toute nature, que l’auteur trouve la solution. Frankfurt rapporte une anecdote quelque peu cruelle de la vie du philosophe autrichien. Une amie, qui se rétablissait péniblement d’une opération, se plaignait auprès de lui qu’elle se sentait «comme un chien qui vient de se faire écraser». Wittgenstein lui aurait répondu sèchement qu’elle ne savait ni ce que c’était qu’être un chien ni d’être écrasé. Au-delà de la signification réelle et supposée de l’incident, plaisanterie ratée ou prosaïsme décalé du philosophe, Frankfurt l’utilise pour démarquer le bullshitpar rapport aumensonge d’une autremanière. En effet, l’image du chien écrasé est une façon imagée de parler qui n’est pas mensongère – il ne s’agit pas de persuader l’interlocuteur d’un fait erroné – mais qui manifeste une absence du souci de la vérité, un manque d’application consciencieuse à représenter exactement la réalité. Désinvolture qui est très compréhensible dans la circonstance de peu d’importance décrite dans l’anecdote,mais qui deviendrait condamnable dans d’autres contextes. Par contraste, le mensonge est un hommage du vice à la vertu: le menteur doit se faire une idée suffisamment claire de la vérité pour pouvoir persuader autrui de l’erreur. Le producteur de bullshitn’a pas cette clairvoyance ni cette exigence, car son discours est au-delà de la vérité et de l’erreur. Il a pris congé de ces notions, puisque l’essence du bullshit est de n’être pas concerné par la question de la vérité. Dans la réalisation de ses objectifs, le bullshitter peut être compétent, habile, attentif au détail, mais ces qualités ne sont pas déployées au service d’une communication véridique, puisque cet objectif lui est étranger.

Frankfurt évoque un personnage d’un roman d’Eric Ambler qui donne à son jeune fils le conseilde ne jamaismentir «when you can bullshit your way through». Cette tournure verbale ajoute une notion essentielle au concept de bullshit, à savoir que lamise à distance de l’exigence de vérité est une pratique commode pour se sortir d’un mauvais pas, plus pratique en fait que le mensonge car ce dernier exige une connaissance du vrai. Concocter un mensonge efficace exige du savoir-faire et de la précision.De plus, ces qualités doivent être mises enoeuvre dans un rapport étroit avec la vérité qu’il s’agit de dissimuler avec adresse. Par contre to bullshit one’s way through n’exige pas de familiarité véritable avec les faits dont on parle.Certes, lementeur comme le bullshitter cherchent à faire accroire qu’ils désirent communiquer la vérité. Mais le second est plus libre que le premier, plus créatif dans le registre de l’approximation, car le seul fait qu’il cherche véritablement à dissimuler est son désintérêt pour la vérité. Il est aussi un plus grand ennemi de la vérité que lementeur, car il est devenu étranger à l’autorité du vrai plutôt que de la combattre.

Le livre se termine par quelques hypothèses sur les raisons de la prédominance actuelle du bullshit. D’abord, de plus en plus d’acteurs sociaux sont appelés à s’exprimer sur des sujets qu’ils maîtrisent imparfaitement : politiciens,managers, journalistes, experts d’un domaine sommés de s’exprimer sur un autre. Citoyensmême, lorsqu’ils se laissent convaincre par l’idée pseudo-démocratique qu’il est de leur devoir d’avoir une opinion sur tout. Mais c’est aussi la floraison des doctrines relativistes, qui cultivent le scepticisme quant au vrai et au faux, et déconstruisent la notion même d’enquête objective. Doctrines dont l’effet dissolvant n’est pas restreint au séminaire de philosophie: il est bel et bien dans l’air du temps de préférer à la discipline de la recherche du vrai cette discipline moins exigeante qu’est la sincérité. Etre authentiques, être fidèles à leur propre nature, c’est l’idéal de second rayon sur lequel se rabattent ceux qui pensent que la réalité est inconnaissable. Comme le dit Frankfurt (c’est la dernière phrase du livre) : sincerity itself is bullshit.

A vrai dire, l’auteur nous laisse un peu sur notre faim, mais peut-être que de débusquer d’autres exemples de bullshit dans lemonde d’aujourd’hui est «un exercice laissé au lecteur», selon une formule que Frankfurt affectionne. Le domaine de la communication institutionnelle vient immédiatement à l’esprit, car pour une entreprise, un organisme public ou privé, ou un personnage public, «communiquer» (remarquez l’usage intransitif du verbe: mauvais signe!) est devenu une condition de sa survie. En effet, celle-ci dépend de moins en moins d’un transfert d’information véridique vers un client, un partenaire ou un citoyen supposé rationnel, mais plutôt de réactions émotionnelles que le communicateur a pour mission de provoquer : le «coup de coeur» qui fera désirer l’objet de consommation, ouvrir le porte-monnaie du donateur charitable, diriger le suffrage de l’électeur ou dumembre d’un conseil d’administration. Contrairement à l’idéologue de naguère, qui travestissait la vérité au nom d’une cause politique, ou au fondamentaliste religieux, pour qui la vérité n’est pas bonne à dire si elle contredit le dogme, le communicateur n’est pas un menteur. Emancipé du souci du vrai et du faux, il est le bullshitter par excellence. Lorsqu’on dit d’un politicien ou d’un gestionnaire qu’il a mal communiqué, on ne lui impute pas la fausseté de ses propos. Au contraire, c’est peut-être dans le fait de s’être laissé aller à dire trop clairement des vérités inconfortables que réside sa maladresse. «Mal communiquer», ce n’est ni mentir ni dire vrai, c’est échouer à obtenir l’effet escompté de son public, qu’il s’agisse de son approbation, de son vote, ou de tout autre résultat que le locuteur recherche.

Paradoxe étonnant, de nos jours même les universités s’adonnent aux délices de la communication institutionnelle. Paradoxe, car pendant des siècles, l’université s’est voulue, avec plus ou moins de succès, la communauté de ceux qui défendent la recherche de la vérité. Cet ethos académique s’opposait aux forces du mensonge et du préjugé, mais on constate aujourd’hui qu’il est largement impuissant face à l’impérialisme de la communication. Evolution irrésistible dès lors que la renommée des universités résulte moins de leurs mérites réels que de l’impression qu’elles font sur les décideurs économiques et politiques par le biais des rankings et de l’activisme des communicateurs. Cette dérive est à rapprocher de la montée en puissance de la culture managériale au sein des universités, culture qui fait précisément grand cas de la communication institutionnelle. Après tout, la «com’» n’est-elle pas l’auxiliaire idéologique attitré de la corporate governance à la mode, dont la «gouvernance d’université» n’est jamais qu’une note en bas de page?

On voit donc aisément que le conflit entre valeurs gestionnaires et valeurs académiques est programmé. Car pour la générationmontante desmanagers d’universités, les chercheurs sont des prima donnacapricieuses, qu’on encensera à coup de «com’» lorsqu’elles publient dans Nature mais qu’on tiendra soigneusement à l’écart des instances décisionnelles. Récemment, l’Université de Neuchâtel a d’ailleurs connu une tentative de réduire son corps professoral au silence sur tout ce qui ne relève pas de ses compétences scientifiques. Coup d’essai qui a heureusement échoué, peut-être du fait de son écho médiatique, mais qui montre que la communication peut devenir un enjeu de pouvoir incompatible avec les libertés académiques traditionnelles.

Mais revenons à la conclusion de l’ouvrage, moins provocatrice peut-être qu’il n’y paraît. En effet, faire plus un grand cas de la sincérité que de l’exactitude est un symptôme très répandu dans notre culture. La constitution de l’individu à l’âge classique était indissociable du combat pour la recherche autonome de la vérité, en marge des dogmes et des croyances reçues. Par contre, l’individualisme contemporain a pris congé des idéaux de liberté et de vérité des Lumières pour devenir une recherche essentiellement émotionnelle de l’authenticité. Face à des choix de vie et de conviction, la question d’actualité n’est pas «est-ce vrai?», mais «estce que c’est vraiment moi? Est-ce que jeme sens bien « avec » ça?».Or cette culture qui redoutemoins l’erreur que lemalaise et le mal-être, n’a rien de libérateur et cela n’est nulle part plus apparent que dans les questions d’éthique. Une opinion dérangeante, choquante, polémique, politiquement incorrecte, génératrice de malaise donc, devient mauvaise en soi avant tout examen critique. Ainsi se renforce le conformisme moral, qui acquiert un prix qu’il n’avait pas en des temps apparemment moins éclairés mais qui avaient plus que le nôtre le goût de la controverse. Ce n’est donc guère étonnant que notre époque, qui se pique d’éthique à tous propos, soit en réalité intoxiquée par le sentimentalisme moralisateur. La prochaine fois que vous lirez le mot «éthique», entendez «moralisme»,c’est-à-dire bullshit. Neuf fois sur dix, vous serez dans le vrai.

Auteurs

Alex Mauron

Unité de recherche et d’enseignement en bioéthique Centre médical universitaire
Rue Michel-Servet 1 1211 Genève 4
alexandre.mauron@medecine.unige.ch

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