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CENSURE AU SOMMET DE L’ÉTAT ? : « LE MONDE » REGULÉ PAR L’ÉLYSÉE SUR L’ALGÉRIE – DOSSIER

L’affaire de la dépublication, puis d’une demande – sans suite – de réécriture, par « Le Monde », d’une tribune sur l’Algérie « désagréable aux oreilles d’Emmanuel Macron »

Lit-on dans la presse nationale et régionale ( Europe 1, BFM, La Dépêche, Libération, Médiapart, Valeurs Actuelles, L’Obs., Le Parisien … ). Ou encore : « Ce n’est pas un cas unique où l’Élysée confond journalisme et communication ».

Plusieurs chercheurs, responsables politiques et journalistes s’inquiètent de ce mélange des genres.

Le Monde a présenté ses excuses, non seulement « à ses lectrices et lecteurs », mais aussi « au président de la République ». Ce qui laisserait entendre que c’est la présidence de la République qui s’est plainte directement au Monde de la publication de ce texte.

L’auteur de la Tribune déclare :

« Suite à sa publication, j’ai reçu un premier appel hier matin [jeudi 1er septembre] du journal m’informant que “l’Elysée était furax” et qu’il fallait apporter des modifications. J’ai accepté ces changements car la formulation ne remettait pas en cause le fond de l’analyse. Mais cela n’a pas pu être modifié car une demi-heure plus tard, j’ai reçu un deuxième appel pour me dire que la tribune était retirée, parce que j’avais mal interprété ou surinterprété les propos du président et que cette analyse était partagée par les envoyés spéciaux en Algérie qui s’opposaient à sa publication. J’ai alors proposé une nouvelle version recontextualisant les propos du Président mais cette dernière mouture a été refusée.»

« Ce vendredi, affirme Paul Max Morin, le Monde m’a finalement proposé de republier ma tribune mais sans parler d’histoire d’amour. C’est donc qu’il y a là une impossibilité de débattre des propos du président. Si ce dernier ne se réfère pas explicitement à la colonisation, il qualifie bien l’histoire franco-algérienne d’histoire d’amour. Que reste-t-il de cette histoire, si on met de côté la colonisation ? De quoi parle-t-on ? De Boumédiène [militant indépendantiste, deuxième chef d’Etat de l’Algérie indépendante, ndlr] 

LA PUBLICATION RÉCENTE DE METAHODOS – LES ENTRETIENS DE LA MÉTHODE

ENTRE « CRIME CONTRE L’HUMANITÉ » ET « HISTOIRE D’AMOUR » – UN ACCORD AVEC L’ALGÉRIE DIFFICILE A ÉCRIRE https://metahodos.fr/2022/08/27/entre-crime-contre-lhumanite-et-histoire-damour-un-accord-avec-lalgerie-difficile-a-ecrire/

« Sidérante censure : Le Monde retire une tribune sur l’Algérie et déclenche les critiques »

Titre Valeurs Actuelles qui poursuit :

« Le choix du journal de retirer ce texte, paru après la visite d’Emmanuel Macron en Algérie, a indigné plusieurs personnalités politiques et journalistes.

« Une marche arrière qui passe mal. Vendredi 2 septembre, le journal Le Monde a pris la décision de retirer de son site une tribune parue la veille et signée par le chercheur Paul Max Morin. Mais comme l’a relayé Europe 1, cette décision a déclenché de vives critiques. Intitulé « Réduire la colonisation en Algérie à ‘une histoire d’amour’ parachève la droitisation de Macron sur la question mémorielle », le texte a été supprimé car le journal a considéré qu’il « contenait une erreur qui induisait une mauvaise interprétation ».

« Avant d’ajouter que la phrase « une histoire d’amour qui a sa part de tragique » prononcée par le président français lors de sa visite en Algérie n’était pas spécifiquement liée à la colonisation comme le prétendait Paul Max Morin dans sa tribune. »

NOUS VOUS PROPOSONS 4 ARTICLES RELATIFS À LA RÉGULATION DU MONDE PAR L’ÉLYSÉE

«Le Monde» a-t-il censuré une tribune sur les déclarations de Macron en Algérie

Macron, l’Algérie et sa vision des médias

Intervention choquante de l’Elysée après une tribune publiée dans « Le Monde »

Le Monde retire une tribune sur Macron en Algérie et s’explique, après avoir été accusé de censure

ARTICLE 1

«Le Monde» a-t-il censuré une tribune sur les déclarations de Macron en Algérie?

Interrogé par «CheckNews», le chercheur Paul Max Morin, auteur de la tribune, indique que celle-ci a été discutée et validée avec la direction du quotidien du soir, puis retirée après la colère de l’Elysée.

par Jacques Pezet et Elsa de La Roche Saint-André publié le 2 septembre 2022 LIBÉRATION

QUESTION POSÉE:

Vous nous avez interrogés sur la dépublication, par le Monde, d’une tribune du chercheur Paul Max Morin ce jeudi 1er septembre. Intitulé «Réduire la colonisation en Algérie à une “histoire d’amour” parachève la droitisation de Macron sur la question mémorielle», le texte a été supprimé du site l’après-midi même, suscitant de vive réactions et des accusations de censure.

Dans cette tribune, Paul Max Morin analysait la visite d’Emmanuel Macron sous le prisme de la question mémorielle. L’auteur de les jeunes et la guerre d’Algérie (PUF, 2022) s’y montre sévère avec la politique du Président, estimant que «la question des mémoires […] a une nouvelle fois servi de vitrine pour simuler des avancements vers une “réconciliation”». Le chercheur diagnostique, comme l’indique le titre, une «droitisation» de l’Elysée, qu’il illustre notamment par une évolution de la sémantique présidentielle : «En cinq ans, la colonisation sera passée, dans le verbe présidentiel, d’un “crime contre l’humanité” 2017) à “une histoire d’amour qui a sa part de tragique” (2022).»

Cette dernière phrase a été prononcée lors de la visite du cimetière Saint-Eugène à Alger, ce 26 août. A un journaliste rappelant au Président ses anciennes sorties qui avaient fâché Alger, Emmanuel Macron avait répondu : «Vous savez, c’est une histoire d’amour qui a sa part de tragique. Il faut savoir se fâcher pour se réconcilier. Moi j’essaie, depuis que je suis président, de regarder notre passé en face. Je le fais sans complaisance. Au fond, sur la question mémorielle, sur la question franco-algérienne, nous sommes comme sommés en permanence de choisir. Et il faudrait dire : “Choisissez la fierté ou la repentance.” Moi, je veux la vérité et la reconnaissance.»

«Qu’elle ait été prononcée spontanément ou non, la réduction de la colonisation à une “histoire d’amour” parachève la droitisation d’Emmanuel Macron sur la question mémorielle» écrit Paul Max Morin dans son texte.

Une tribune commandée «avant le voyage» de Macron

Dans le court texte justifiant cette (rare) dépublication, le Monde estime que les termes dénoncés par le chercheur ne se rapportaient pas à la seule colonisation, comme le suggère la tribune, mais aux relations franco-algériennes dans un sens plus large. «Ce texte reposait sur des extraits de citations qui ne correspondent pas au fond des déclarations du chef de l’Etat. Si elle peut être sujette à diverses interprétations, la phrase “une histoire d’amour qui a sa part de tragique” prononcée par M. Macron lors de la conférence de presse n’évoquait pas spécifiquement la colonisation, comme cela était écrit dans la tribune, mais les longues relations franco-algériennes. Le Monde présente ses excuses à ses lectrices et lecteurs, ainsi qu’au président de la République.»

Contacté par CheckNews, Paul Max Morin explique que la tribune lui avait été commandée par le Monde, et que l’angle avait été débattu et validé. Il raconte : «Cette tribune, le Monde me l’a demandée avant le voyage d’Emmanuel Macron en Algérie. Cela devait porter sur sa politique mémorielle. J’ai d’abord refusé car je ne pouvais pas prédire ce que le Président ferait ou dirait en Algérie. Ils m’ont ensuite recontacté lundi, après le voyage. Après quelques échanges avec eux, j’ai finalement accepté car je considère que les annonces et les déclarations du Président donnaient matière à l’analyse. Nous nous sommes entendus sur l’angle du papier : la “droitisation” du discours d’une part et un regard critique sur les annonces faites en Algérie. J’ai alors rédigé une tribune, qui a été relue, modifiée et validée par eux.»

«L’Elysée était furax»

«Suite à sa publication, j’ai reçu un premier appel hier matin [jeudi 1er septembre] du journal m’informant que “l’Elysée était furax” et qu’il fallait apporter des modifications. J’ai accepté ces changements car la formulation ne remettait pas en cause le fond de l’analyse. Mais cela n’a pas pu être modifié car une demi-heure plus tard, j’ai reçu un deuxième appel pour me dire que la tribune était retirée, parce que j’avais mal interprété ou surinterprété les propos du président et que cette analyse était partagée par les envoyés spéciaux en Algérie qui s’opposaient à sa publication. J’ai alors proposé une nouvelle version recontextualisant les propos du Président mais cette dernière mouture a été refusée.»

«Retirer un texte est une pratique anormale et incompréhensible», dénonce le chercheur, qui déplore aussi la teneur du message d’excuses publié par le quotidien du soir. «Ce texte suggère que mon interprétation était erronée et justifiait des excuses aux lecteurs et au président de la République. Cela porte atteinte à ma crédibilité de chercheur. Mon analyse résulte d’un long travail de recherche. J’ai publié une thèse sur les mémoires de la guerre d’Algérie, j’ai interrogé 3 000 jeunes, fait des centaines d’entretiens. J’analyse depuis des années les gestes et discours d’Emmanuel Macron et la politique mémorielle au sens large sur le sujet. Selon moi la droitisation d’Emmanuel Macron, constatée sur d’autres sujets par mes collègues, concerne aussi la question mémorielle algérienne qui était pourtant jusqu’ici la jambe gauche du président. Je porte un regard critique sur la création de cette commission d’historiens comme d’autres ont pu le faire sur le Cameroun. Enfin, les propos sur “l’histoire d’amour” avaient déjà fait l’objet de critiques d’autres personnes. Si des gens ne sont pas d’accord avec mon interprétation, s’il y a une ambiguïté, on peut faire un débat scientifique. Le Président peut également préciser ses propos. Il ne l’a pas fait. Il entretient cette ambiguïté.»

De fait, les propos d’Emmanuel Macron avaient suscité les réactions de plusieurs personnalités politiques de gauche, considérant également qu’ils se rapportaient à la colonisation. Dans un tweet, le secrétaire national du Parti communiste, Fabien Roussel notait ainsi : «Présenter la colonisation comme une “une histoire d’amour qui a sa part de tragique» est une aberration. La colonisation est un crime qui doit être reconnu comme tel.» Le premier secrétaire du Parti socialiste, Olivier Faure, et la députée écoféministe Sandrine Rousseau avaient déploré, comme le fera Paul Max Morin dans sa tribune, que le Président soit passé en 2017 d’une déclaration qualifiant la colonisation de «crime contre l’humanité» à cette déclaration la qualifiant «d’histoire d’amour».

« Ce vendredi, affirme Paul Max Morin, le Monde m’a finalement proposé de republier ma tribune mais sans parler d’histoire d’amour. C’est donc qu’il y a là une impossibilité de débattre des propos du président. Si ce dernier ne se réfère pas explicitement à la colonisation, il qualifie bien l’histoire franco-algérienne d’histoire d’amour. Que reste-t-il de cette histoire, si on met de côté la colonisation ? De quoi parle-t-on ? De Boumédiène [militant indépendantiste, deuxième chef d’Etat de l’Algérie indépendante, ndlr] 

Sollicité par CheckNews, le rédacteur en chef adjoint des pages idées-débats au Monde, qui a relu et traité le texte du chercheur (selon Paul Max Morin) n’a pas répondu à nos demandes. La direction adjointe du quotidien nous a fait savoir qu’un texte d’explication doit être publié ce vendredi. Nous mettrons à jour cet article quand ces éléments seront communiqués.

ARTICLE 2 Extrait

Macron, l’Algérie et sa vision des médias

Joseph Confavreux. 3 septembre 2022 MEDIAPART

L’affaire de la dépublication, par le journal « Le Monde », d’une tribune sur l’Algérie désagréable aux oreilles d’Emmanuel Macron n’est pas un cas unique où l’Élysée confond journalisme et communication. Plusieurs chercheurs, responsables politiques et journalistes s’inquiètent de ce mélange des genres.

À défaut de définir une politique claire, a fortiori une qui rompe avec les dégâts écologiques et sociaux de son premier quinquennat, Emmanuel Macron tente de verrouiller sa communication. Quitte à mettre la pression sur les médias.

C’est ce qui est arrivé au chercheur Paul-Max Morin, docteur en sciences politiques, chercheur associé au Cevipof et auteur de Les Jeunes et la guerre d’Algérie (PUF, 2022), après la tribune qu’il a publiée dans Le Monde jeudi 1er septembre, au retour du voyage du président de la République en Algérie.

Fait extrêmement rare dans l’histoire du journal du soir, celle-ci, intitulée « Réduire la colonisation en Algérie à une “histoire d’amour” parachève la droitisation de Macron sur la question mémorielle », a été dépubliée dans la journée par la direction.

…/…

ARTICLE 3

Intervention choquante de l’Elysée après une tribune publiée dans « Le Monde »

par François Gèze, Gilles Manceron, Fabrice Riceputi, Alain Ruscio.

Emmanuel Macron a déclaré en Algérie qu’entre la France et l’Algérie, « c’est une histoire d’amour qui a sa part de tragique ». Dans une tribune publiée par Le Monde, le politiste Paul Max Morin écrit que « la réduction de la colonisation à une “histoire d’amour” parachève la droitisation d’Emmanuel Macron sur la question mémorielle ». Après des protestations de l’Élysée, le journal l’a supprimée.

Le 26 août, lors de son voyage en Algérie, le président de la République, Emmanuel Macron, a déclaré qu’entre la France et l’Algérie, « c’est une histoire d’amour qui a sa part de tragique ». Pour le politiste Paul Max Morin, « la réduction de la colonisation à une “histoire d’amour” parachève la droitisation d’Emmanuel Macron sur la question mémorielle ». Il l’a écrit dans une tribune intitulée « Réduire la colonisation en Algérie à une“histoire d’amour” parachève la droitisation de Macron sur la question mémorielle » que Le Monde a publiée dans son édition datée du 2 septembre 2022.

Paul Max Morin est docteur en science politique, chercheur associé au Cevipof et enseignant à Sciences Po, il travaille sur la mémoire de la guerre d’Algérie chez les jeunes et collabore à plusieurs projets scientifiques, pédagogiques et culturels sur ce sujet. Il a déjà publié en 2021 une tribune dans le Monde et été plusieurs fois cité dans des articles de ce quotidien. Il écrit dans cette tribune que le discours présidentiel sur la colonisation — qui, à tout le moins, fait partie du passé franco-algérien puisqu’elle a marqué la période de 1830 à 1962 — est passé de la qualification en 2017 de « crime contre l’humanité »à celle, en 2022, d’« histoire d’amour qui a sa part de tragique ». Cette formule a été employée à deux reprises par le président de la République durant son voyage en Algérie, puisqu’il l’a répétée en s’adressant aux ressortissants français reçus à l’ambassade de France à Alger. Paul Max Morin est dans son rôle lorsqu’il donne son commentaire sur son usage, dans une tribune qu’il signe de son nom et qui peut être discutée ou contredite par quiconque ne partage pas son point de vue. Mais, quelques heures après la distribution du quotidien, elle a été supprimée du site internet du journal.

A 16 h 24, elle a été retirée purement et simplement et remplacée par une adresse aux lecteurs du journal, non signée, qui justifie sa dépublication : « Ce texte reposait sur des extraits de citations qui ne correspondent pas au fond des déclarations du chef de l’Etat. Si elle peut être sujette à diverses interprétations, la phrase “une histoire d’amour qui a sa part de tragique” prononcée par M. Macron lors de la conférence de presse n’évoquait pas spécifiquement la colonisation, comme cela était écrit dans la tribune, mais les longues relations franco-algériennes ». Cette adresse présente ses excuses, non seulement « à ses lectrices et lecteurs », mais aussi « au président de la République ». Ce qui laisse entendre que c’est la présidence de la République qui s’est plainte directement au Monde de la publication de ce texte, ce qu’a révélé CheckNews et que la direction du quotidien a confirmé à Arrêt sur image.

Un fait unique dans la longue histoire du quotidien Le Monde

Les pages « Idées » du Monde contiennent souvent des points de vue qui ne sont pas partagés par la rédaction du journal. Dans ces cas une autre tribune est publiée ensuite pour les contester. Mais cette « dépublication » d’une tribune déjà imprimée est un fait unique dans la longue histoire du quotidien Le Monde.

Joint par Arrêt sur images, le directeur du Monde, Jérôme Fenoglio, a ajouté : « On a décidé de dépublier la tribune parce qu’elle reposait sur une interprétation totalement excessive d’une citation », estimant qu’elle avait été « publiée par erreur », et qu’elle n’aurait pas dû l’être. Après sa diffusion dans l’édition papier datée du 2 septembre (publiée le 1er septembre), « les principaux concernés nous ont dit “Mais le président n’a pas dit ça”. L’Élysée nous prévient qu’il y a un problème avec l’interprétation de cette citation. En général, quand on commet une erreur, sur ce sujet comme sur d’autres, ce sont les premiers concernés qui nous le signalent, c’est valable y compris pour l’Élysée ».

Dans une seconde adresse aux lecteurs publiée le 2 septembre, le Monde a donné des explications semblables, mais qui sont contestées par le chercheur. On peut le lire dans l’article publié le 2 septembre par Libération, intitulé « Le Monde a-t-il censuré une tribune sur les déclarations de Macron en Algérie ? » : « Interrogé par CheckNews, le chercheur Paul Max Morin, auteur la tribune, indique que celle-ci a été discutée et validée par la direction du quotidien du soir, puis retirée après la colère de l’Elysée ». Paul Max Morin assure qu’il était convenu en amont avec la rédaction du Monde que sa tribune porterait sur la « droitisation » du discours présidentiel et formulerait un « regard critique » sur les annonces d’Emmanuel Macron en Algérie. Il écrit qu’elle a été « relue, modifiée et validée » par le journal, puis publiée. « Suite à sa publication, j’ai reçu un premier appel hier matin [jeudi 1er septembre] du journal m’informant que « l’Élysée était furax » et qu’il fallait apporter des modifications », rapporte Libération. Il accepte. Mais « une demi-heure plus tard, j’ai reçu un deuxième appel pour me dire que la tribune était retirée ». Il propose alors une seconde version, refusée par la rédaction en chef du Monde… qui lui a proposé, le 2 septembre, de la republier sans l’évocation présidentielle d’une « histoire d’amour ». Toujours selon Libération, la justification du Monde était identique : « Que j’avais mal interprété ou surinterprété les propos du président et que cette analyse était partagée par les envoyés spéciaux en Algérie qui s’opposaient à sa publication ». Selon Jeune Afrique, le retrait de la tribune de Paul Max Morin a provoqué des critiques au sein de la rédaction du Monde, « notamment sur le processus de validation des articles », et « la société des journalistes du Mondes’exprimera dans les heures qui viennent sur cette situation ».

La colère de l’Élysée serait liée au fait que le chercheur auteur de la tribune n’aurait pas suivi les consignes d’interprétation contenues dans un message envoyé par le service de presse de l’Elysée, via une boucle WhatsApp, aux journalistes présents lors du voyage de presse.

Des historiens intéressés par l’analyse du politiste et choqués par cette dépublication

Fabrice Riceputi, chercheur associé à l’Institut d’histoire du temps présent (IHTP), a exprimé à Arrêt sur images son soutien à Paul Max Morin. « Tout le monde a bien compris qu’Emmanuel Macron ne pouvait parler que des 132 ans de colonisation et des 60 ans qui ont suivi. J’ai été choqué, et je pense que nous avons été très nombreux à être choqués, y compris en Algérie, par cette façon de résumer des relations qui ne sont pas du tout une histoire d’amour ». Selon lui, ce discours « relève toujours de ce déni fondamental, de ce refus d’admettre que la France a été une puissance agresseuse, occupante, colonisatrice ». Et « après la colonisation, le sort des travailleurs algériens en France ne relève pas vraiment de l’histoire d’amour ».

Un point de vue partagé par l’historien Gilles Manceron qui a répondu à ce même média : « La relation entre la France et l’Algérie a été émaillée, surtout entre 1930 et 1962, d’un rapport de domination consécutif à une conquête : est-ce que le terme d’amour est adéquat pour désigner cela ? Et pour ce qui est de l’Algérie indépendante, les 60 ans qui nous en séparent sont toujours habités par les conséquences de cette domination coloniale ». Tout en ajoutant : « Je m’étonne de la manière dont un désaveu ait pu être publié de cette façon par le journal, sans le signer d’un nom. On a une réponse qui vient d’une autorité indéterminée ».

Quant à la « dépublication » de la tribune, elle est contestée par la spécialiste de la guerre d’indépendance algérienne Sylvie Thénault : « Je suis très surprise de cette pratique qui ne me semble pas conforme aux normes journalistiques. Il me semble que si une tribune pose un problème de contenu, le plus juste est d’offrir un droit de réponse à celui ou celle qui en conteste le contenu. Je ne comprends pas cette dépublication, et elle m’inquiète non pas comme historienne mais comme citoyenne ». 

Membres de la rédaction du Blog Histoire coloniale et postcoloniale de Mediapart et du site histoirecoloniale.net, nous sommes aussi des lecteurs fidèles du quotidien Le Monde où des journalistes talentueux apportent des analyses utiles.

Cette décision incroyable prise au nom du journal apparait comme imposée à ces journalistes par des actionnaires.

Telle est notre inquiétude.

François Gèze, Gilles Manceron, Fabrice Riceputi, Alain Ruscio.

La première mise au point pour justifier ce geste était celle-ci : « Ce texte reposait sur des extraits de citations qui ne correspondent pas au fond des déclarations du chef de l’État. Si elle peut être sujette à diverses interprétations, la phrase “une histoire d’amour qui a sa part de tragique” prononcée par M. Macron lors de la conférence de presse n’évoquait pas spécifiquement la colonisation, comme cela était écrit dans la tribune, mais les longues relations franco-algériennes. Le Monde présente ses excuses à ses lectrices et lecteurs, ainsi qu’au président de la République. »

Cette démarche a suscité de nombreuses critiques de la part de plusieurs responsables politiques et de chercheurs. L’économiste Thomas Piketty a ainsi tweeté : « Censure inexplicable et inexcusable de la part du journal Le Monde. On peut être en désaccord avec la tribune, pas la supprimer parce qu’elle déplaît à l’Élysée. »

ARTICLE 4

Le Monde retire une tribune sur Macron en Algérie et s’explique, après avoir été accusé de censure

Le quotidien met en avant une « erreur factuelle » dans le texte initialement publié jeudi qui légitime son retrait, après une mauvaise interprétation des propos du président de la République.

Par Le Parisien avec AFP Le 2 septembre 2022 à 19h14

Le quotidien du soir a fait marche arrière et se justifie. Le journal Le Monde a retiré vendredi 2 septembre de son site une tribune sur la visite du président Emmanuel Macron en Algérie, car elle « contenait une erreur qui induisait une mauvaise interprétation », après avoir été la cible d’accusations de censure.

« Les pages Débats du Monde ont vocation à accueillir des analyses et des points de vue, y compris très polémiques. Nous ne pouvons nous permettre d’y accueillir des textes comportant des erreurs factuelles », a argumenté le journal dans une explication détaillée mise en ligne vendredi après-midi.

Une « erreur factuelle » dans la tribune

Cette tribune avait été publiée jeudi matin puis retirée dans l’après-midi. Signée par le chercheur Paul Max Morin, elle était intitulée « Réduire la colonisation en Algérieà une histoire d’amour parachève la droitisation de Macron sur la question mémorielle ».

Dans une première brève publiée en remplacement de la tribune retirée, Le Monde avait livré cette explication : « Si elle peut être sujette à diverses interprétations, la phrase une histoire d’amour qui a sa part de tragique prononcée par M. Macron lors de la conférence de presse n’évoquait pas spécifiquement la colonisation, comme cela était écrit dans la tribune, mais les longues relations franco-algériennes ». « Le Monde présente ses excuses à ses lectrices et lecteurs, ainsi qu’au président de la République », écrivait le journal à la fin de cette première mise au point, vite suivie de critiques.

Des accusations de censure

Les critiques ont afflué, évoquant une « censure » du quotidien, en raison d’une phrase qui aurait déplu à Emmanuel Macron. « Retirer une tribune pour une citation de Macron qui lui déplaît ! Nouvelle étape dans l’affaissement d’une presse autrefois référence », avait ainsi tweeté jeudi soir le leader de La France insoumise, (LFI) Jean-Luc Mélenchon.

« Sidérante censure », a également tweeté vendredi matin le journaliste Edwy Plenel, fondateur de Mediapart, pointant le fait que Le Monde « présente ses excuses au président de la République ». « Retirer un texte est une pratique anormale et incompréhensible », a par ailleurs commenté l’auteur de la tribune, Paul Max Morin, auprès de Libération.

Une mise au point du journal ce vendredi

Après ces critiques, Le Monde a publié vendredi après-midi sur son site une explication plus développée, sur les raisons qui ont amené au retrait de cette tribune. « Quand on commet des erreurs qui sont de notre fait, c’est normal de s’excuser auprès des personnes à qui ça a pu porter préjudice, à commencer par nos lecteurs », s’est justifié le directeur du Monde, Jérôme Fenoglio, au sujet des excuses exprimées dans le premier billet.

En octobre 2021, des propos d’Emmanuel Macron rapportés par Le Monde, accusant le système « politico-militaire » algérien d’entretenir une « rente mémorielle », avaient provoqué une crise entre Alger et Paris.

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