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UNE DÉMOCRATIE IMPLICATIVE

UN INDISPENSABLE « ART DE GOUVERNER »

La prise de conscience écologique doit s’accompagner d’un art de gouverner adéquat, explique dans cette tribune David Djaïz, essayiste, enseignant à Sciences-Po et président des Rencontres philosophiques Michel-Serres, dont « l’Obs » est partenaire.

ARTICLE

« Pour une démocratie “implicative”, à la hauteur des enjeux environnementaux »

Par David Djaïz novembre 2022 L’OBS

Si l’écologie est bien la science des interdépendances, il faut se demander à quelles conditions on peut en faire un projet réconciliateur. La première des choses est de remarquer la parenté étroite qui existe entre deux éléments : d’une part, la science de la société vue par le mouvement solidariste (Emile Durkheim, Léon Bourgeois) à la fin du XIXe siècle, donc l’idée que nous sommes tous liés dans des sociétés où la division du travail est poussée et que nous devons construire des institutions de justice sociale à même de tirer le meilleur profit de cette interdépendance. D’autre part, l’écologie comme science des interdépendances à l’intérieur du vivant – que ce vivant soit humain ou non humain.

C’est pourquoi la question de l’écologie s’identifie à l’intérêt général républicain, mais un intérêt général infléchi et élargi au vivant. De la même manière que le mouvement solidariste cherchait à tirer les conséquences du constat de la division industrielle du travail en matière de justice sociale, l’écologie d’aujourd’hui doit tirer toutes les leçons de cette interdépendance planétaire pour proposer une nouvelle politique de justice élargie aux non-humains et à la biosphère, bref compléter le contrat social d’un véritable « contrat naturel », pour reprendre le titre d’un essai pionnier [1990] de Michel Serres.

« Faire ensemble »

Ce que nous dit cette réflexion sur le contrat naturel, c’est que la démocratie politique ne peut plus fonctionner de manière solitaire. L’épure classique, telle qu’elle a été inventée au XVIIIe siècle, est la démocratie délégative : les citoyens élisent des représentants qui prennent en charge les affaires de la cité. Désormais, l’ampleur des changements à conduire est telle qu’il faut que tout le monde soit impliqué. C’est la raison pour laquelle je parle de
démocratie « implicative ». Il ne s’agit pas simplement de consultations où les citoyens seraient amenés à donner leur avis, mais vraiment d’un « faire ensemble ».

On a besoin de tous les corps intermédiaires, syndicats, organisations patronales, associations, ONG, toutes ces instances qui représentent des courants de pensée et d’action. Il nous faut complètement changer l’architecture de notre démocratie.
Les travaux comme ceux d’Elinor Ostrom sur les biens communs sont intéressants de ce point de vue. Pour l’économiste américaine, la clé pour la bonne administration d’un bien commun est l’arrangement institutionnel. Ce dernier n’est pas donné d’avance : il doit être adapté au problème et à l’échelle géographique dans lesquels il se pose.

La Convention citoyenne pour le Climat a été une expérimentation très intéressante à cet égard, car elle s’inscrit dans le cadre des théories de la démocratie délibérative telle que Jürgen Habermas ou James S. Fishkin l’avaient décrite : sélectionner un mini-public de gens tirés au sort, le plus représentatif possible de la diversité de la société française, et amener ces personnes à réfléchir de bonne foi sur un problème.

L’éco-solidarisme, un moyen d’élargir notre démocratie

Il faut déployer ce système à l’échelle locale, favoriser une prise de décision autour des politiques d’intérêt territorial : autour de la forêt, de l’eau, de l’urbanisme, de l’aménagement, de l’école, de la santé, des services publics, des commerces de proximité, etc. En outre, il faut faire en sorte que tout citoyen puisse être mobilisé de temps à autre sur ce genre d’exercice de liberté démocratique parce que chacun est vraiment partie prenante de la décision.

La prise de conscience écologique, que nous voyons progresser dans la société, est salutaire. Elle doit cependant s’accompagner très rapidement d’un programme d’action et même d’un art de gouverner à sa hauteur, dont la planification écologique pourrait constituer le socle. Il est en effet urgent de réduire l’écart entre le diagnostic légitimement catastrophiste et une action publique qui doit se hisser à son niveau. Si nous n’en sommes pas capables, le risque est grand que des pans entiers de la société se tournent vers des moyens d’action post-démocratiques pour résoudre le problème.

Il y en existe au moins trois : la dictature verte (remplacement de la démocratie par un régime d’experts du climat), le repli quasi religieux sur soi ou sur une microcommunauté de type survivaliste ou collapsologique, et l’action violente. En plus de nous faire plonger dans l’inconnu, ces trois voies sont évidemment des impasses pour résoudre un problème qui requiert avant tout du calme et de la méthode. Du contrat social au contrat naturel, l’humanité peut trouver dans l’éco-solidarisme la possibilité de se dépasser, ainsi que de refonder et d’élargir notre démocratie.La seconde édition des Rencontres philosophiques Michel-Serres se tiendra à Agen du 10 au 13 novembre 2022. Pour voir le programme et s’inscrire.

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