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VIVRE EN LITTÉRATURE ET POÉSIE : « La Maison aux livres »

L’homme des livres aux prises avec 34 000 volumes dont le classement est le moindre secret

Les romans consacrés aux bibliothèques sont nombreux, et emblématiques de l’essence même de la littérature. Loin des autofictions à la mode, Enis Batur raconte les démêlés d’un romancier et éditeur qui lui ressemble comme un frère avec une bibliothèque que lui a léguée un inconnu : voici l’homme des livres aux prises avec 34 000 volumes dont le classement est le moindre secret.

ARTICLE

« La Maison aux livres », d’Enis Batur : le rêve du bibliothécaire – et du bibliophile

Par Jean-Paul Brighelli. 13/12/2022 MARIANNE

« El universo, que otros llaman la Biblioteca… » Nul besoin de traduire. Enis Batur lui-même cite Borges dès les premières pages, parmi d’autres obsédés des livres, tels Umberto Eco. Il avait déjà fait le tour des légendes dont vivent les bibliophiles dans D’une bibliothèque l’autre (Ed. Bleu autour, 2008). Il évoque d’ailleurs dans La Maison aux livres une autre monographie, La Bibliothèque, encore une histoire de labyrinthe – écho marqué de La Bibliothèque de Babel du génial Argentin. Alors quoi ? Encore des livres, encore une structure architecturale à la Piranese, encore un secret dans cette colonne plantée au centre de la maison de verre qui abrite la formidable collection ? Une colonne octogonale, comme l’énigmatique Castel del Monte de Frédéric II. Le 8, symbole de l’infini debout, choisi aussi parce que dans la nouvelle de Borges, les galeries sont hexagonales, et qu’il lui fallait porter le 2 au cube – après tout, Jacques Roubaud a bien proposé trente et un au cube…

Il y a de l’oulipisme dans ce récit diabolique. D’une hypothèse à peine farfelue – le don adressé post mortem par un inconnu manifestement fort riche à un auteur qui se croyait installé dans son petit confort affectif et livresque, et qui se croit « fatigué des métaphores du livre et de la bibliothèque, des stéréotypes et des images de tous ces lecteurs érudits » – Batur tire une machination diabolique, où les livres peu à peu envahissent la conscience du narrateur, jusqu’à le dissocier du monde. Peu importe, puisque l’autre nom de l’Univers est, justement, « la Bibliothèque ».

UNE BIBLIOTHÈQUE EN FLAMMES

C’est qu’en dépit des résidences effectives, « maison, rue, grande ville, île, balcon, chambre, cellule, pleine nature », un auteur habite toujours dans une bibliothèque, que « vous emmenez avec vous dans les rues où que vous alliez ». Et dans cette bibliothèque, dont le principe de classement vous est personnel, une œuvre est au centre, parfois sans que vous le sachiez. On ne se réveille pas impunément avec le besoin pressant de relire L’Homme sans qualités de Musil. « Ce besoin inassouvi, qui présentait tous les symptômes d’un syndrome d’abstinence, s’était insinué dans mon quotidien. » Ce n’est pas n’importe quel livre qui peut se situer ainsi au centre de la construction babélienne de la mémoire. « Je n’ai jamais laissé entrer dans ma bibliothèque un auteur capable d’écrire pour simplement distraie les gens, les tromper et les détourner de leurs problèmes. »

L’héritage accepté de cette Maison aux livresest un poison lent. Et de se référer à Peter Kien, le héros de l’unique roman d’Elias Canetti, Auto-da-fé, qui finit par s’immoler par le feu au milieu d’une bibliothèque en flammes — juste au moment, note Batur, où les Nazis préparaient la Nuit de cristal. Car c’est ainsi que les vrais auteurs témoignent — et non en s’épuisant en pétitions.

RUCHE PERSONNELLE

Le narrateur découvre ainsi que le volume à partir duquel le mystérieux donateur a construit sa gigantesque bibliothèque, « le premier à mériter sa place ici était un Novalis, déniché tout juste avant la guerre dans une librairie qui devait brûler de fond en comble sept ans plus tard » — la deuxième édition des Hymnes de la nuit, témoin d’un désastre annoncé, comme si Novalis avait prévu les autodafés (nous y revoilà) de Nuremberg ou Berlin. Ou si l’autodafé redonnait sens à Novalis. Idée borgésienne en diable. Encore faut-il percer le secret du classement. « La construction et l’aménagement de la bibliothèque entière avaient été conçus autour de la notion de ruche personnelle basée sur des affinités » — électives, sans doute. Et d’évoquer Juan Goytisolo, qui proposait de « créer une bibliothèque au centre de laquelle on placerait Don Quichotte ». Et d’ajouter : « Il n’y aurait aucun mal à imaginer d’entières bibliothèques institutionnelles constituées autour d’un seul livre. » Et vous, Lecteur, quel livre gît au centre de votre ruche intellectuelle ?

Pour parvenir au centre, il faut, selon le mot de Günter Grass, « peler l’oignon ». Écorcer la bibliothèque. « Quand j’ai vu que la section occupée par le centre de tous les centres, pour ainsi dire le cœur de l’oignon de la Maison aux livres, avait pour sujet le Livre, je n’en ai pas été surpris. »

MINIATURES PERSANES

Article Non pas le Livre, le God Book des traditions monothéistes. Mais le Livre en soi, l’objet Littérature. Au cœur de toute littérature gît la littérature — pas telle ou telle revendication, tel ou tel récit personnel. Au cœur intime de la Littérature gît le Livre dont Mallarmé « a rêvé et qu’il ne put jamais achever. » Quant à ce qui se cache dans la colonne octogonale, et que peut-être le narrateur n’a découvert qu’en rêve ou en mourant : tous les livres perdus de l’humanité, tout ce qui a été arraché aux bibliothèques en feu, « ceux que Photios avait inventoriés, les milliers d’œuvres originales peut-être tombées entre les mains d’Ivan le Terrible, réduites en cendres, enfouies dans le sol ou jetées à l’eau par les Mongols à Bagdad »… Les chroniqueurs arabes évoquent ces fleuves teints pendant des mois par les miniatures persanes dissoutes lentement par le fleuve.

Inutile d’ajouter que ce bijou de livre, mi-roman mi-essai, n’est pas pour toutes les consciences. Libre à vous de préférer Marc Lévy ou Annie Ernaux. Batur, qui est l’un des très grands écrivains turcs, l’égal d’Orhan Pamuk, est un artiste au sommet de son art, qui écrit pour les happy few. Et son livre changera votre monde.

Enis Batur, La Maison aux livrestraduction de François-Michel Durazzo, Zulma, octobre 2022, 195 p., 20,50 €.

  • Par Jean-dPaul Brighelli

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