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McKinsey, Deloitte et les autres : Quelle expertise véritable dans la sphère publique ?

ARTICLE

Mariana Mazzucato : « Les McKinsey et les Deloitte n’ont aucune expertise dans les domaines qu’ils conseillent »

Auteur: Alessandra d’Angelo — Rédactrice en Chef PAN Publié le 15 février 2023

Dans le Financial Times de ce 13 février, l’économiste italo-américaine Mariana Mazzucato, soutient que les consultants entravent la capacité de l’État à jouer son rôle de moteur économique. Le principe est simple, explique-t-elle. « Lorsque les organisations sont confrontées à des défis, elles font appel à des personnes extérieures au QI élevé et à l’énergie débordante, dotées de compétences spécialisées et d’idées nouvelles. Bien que ces personnes extérieures coûtent cher, elles ne restent pas longtemps et font plus décaisser qu’améliorer une quelconque efficacité. Personne n’a pourtant jamais été licencié pour avoir engagé McKinsey ». « Il faut changer cette culture », précise-t-elle. Les cabinets « conseils » seraient-ils en train de perdre leur recette mystique ?

Qu’est-ce que Les Big Three ou MBB (NDLR : nom donné aux trois grands cabinets de conseil en stratégie : McKinsey & Company, Boston Consulting Group (BCG) et Bain & Company) savent vraiment ? Les critiques affirment que leurs idées sont souvent celles auxquelles l’organisation qui les embauche a déjà pensé. L’histoire économique comptabilise d’ailleurs des désastres complets en termes de « conseils », comme le scandale des opiacés qui coûtera, en 2021, 573 millions de dollars à McKinsey pour solder les poursuites judiciaires lancées par des États américains qui l’accusaient d’avoir contribué à la crise des opiacés via ses conseils aux groupes pharmaceutiques dont Purdue Pharma, le fabricant de l’Oxycontin. Et pourtant, ces consultants, censés être engagés pour des projets de courte durée, ne semblent jamais repartir.

Infantiliser et alimenter une dépendance

Dans son nouvel ouvrage, The Big Con, écrit à quatre mains avec Rosie Collington, Mariana Mazzucato explique comment l’industrie du conseil affaiblit nos entreprises, infantilise nos gouvernements et détraque nos économies. « En ce qui me concerne, la prise de conscience a été la [préparation] du Brexit, car [les consultants] étaient partout. En 2019-2020, le gouvernement britannique a dépensé près d’un milliard de livres sterling en stratégie et autres consultants, au grand désespoir de certains députés ». M. Mazzucato et R. Collington élargissent également leurs critiques aux grands cabinets comptables, tels que Deloitte et aux entreprises d’externalisation, qui assument des pans entiers des fonctions essentielles normalement dévolues à l’Etat.

Et pourtant, pour l’économiste, ces consultants et sous-traitants en savent moins qu’ils ne le prétendent, coûtent plus cher qu’ils ne le semblent et, à long terme, empêchent le secteur public de développer des compétences en interne. « Nous ne sommes pas contre les consultants. Le problème, c’est lorsqu’une industrie n’a pas intérêt à ce que le gouvernement soit indépendant. Un thérapeute qui maintient son client en thérapie pour toujours n’est pas un très bon thérapeute ». Les consultants ne sont pas non plus « neutres » quant au rôle de l’État, affirme M. Mazzucato, citant leur travail en parallèle dans le secteur privé. Et de donner un exemple: « Ils ont promu l’amincissement de l’État après 2008 ».

Si des deux côtés de l’Atlantique, les partisans de l’action étatique comme M. Mazzucato ont le vent en poupe, l’économiste craint qu’il y ait encore des réticences à investir dans l’« autonomie ».  L’UE a un plan de relance de 2 milliards d’euros. L’économiste se désespère qu’en Italie, même sous ‘un grand dirigeant’ comme Mario Draghi, le plan de financement de l’UE ait été guidé par McKinsey. Et de préciser: « Les États-Unis ont dépensé 5 milliards de dollars en aides Covid. Ce serait du gâchis si nous ne savons pas comment gérer cela ».

Rendre l’Etat indépendant de ses « conseilleurs »

Pour souligner le risque des consultants, M. Mazzucato souligne que le Covid a été une véritable aubaine pour ces derniers : au pire de la crise, le Royaume-Uni a versé à Deloitte 1 million de livres sterling par jour pour son travail sur les tests et la recherche sur les contacts. « La difficulté de critiquer les consultants demeure toutefois que les preuves sont insaisissables. Le travail des consultants est souvent opaque et alimente des processus plus larges. Les parlementaires français ont critiqué McKinsey pour son rôle dans la lenteur du déploiement des vaccins dans le pays. Mais comment savoir que les choses n’auraient pas été encore pires sans eux ? »

Pour pallier cette opacité, M. Mazzucato prône que la sous-traitance cesse d’être la « réponse par défaut » et que les gouvernements se tournent, dans la mesure du possible, vers les institutions de recherche publiques. L’objectif ? Rendre l’Etat indépendant de ces « conseilleurs ».

Source : Mariana Mazzucato : « The McKinseys and the Deloittes have no expertise in the areas that they’re advising in » – The economist argues that consultants are hobbling the state’s ability to perform the role of economic motor – Henry Mance – Financial Times – 13 février 2023

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