
ÉTUDE DE LA VALORISATION DE LA RADICALITÉ DANS L’EXPÉRIENCE
Stéphane Madelrieux étudie comment la valorisation de la radicalité dans l’expérience a rassemblé un grand nombre de philosophes, quoique très différents, du siècle dernier.
« Philosophie des expériences radicales », de Stéphane Madelrieux, Seuil.
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ARTICLE
« Philosophie des expériences radicales », de Stéphane Madelrieux : la chronique « philosophie » de Roger-Pol Droit
Roger-Pol Droit. LE MONDE. Publié le 11 novembre 2022
PHILOSOPHIE DE L’ORDINAIRE, OU DE L’EXCEPTIONNEL ?
De l’empirisme classique au pragmatisme moderne, nos expériences vécues se sont installées au cœur de la réflexion philosophique. Mais ces expériences, par définition, sont très diverses. Faut-il donc focaliser l’attention sur celles qui trament la vie ordinaire, ou sur celles qui en sortent ? Dans la kyrielle des situations, va-t-on scruter les routines, les banalités du quotidien, le tout-venant des faits et gestes ? Ou bien va-t-on privilégier au contraire les intensités sans pareilles, les instants uniques, les temps rares, dont l’éclat rompt avec le médiocre cours des platitudes répétées ?
Philosophie des expériences radicales étudie de quelle manière singulière la dernière option a rassemblé, depuis un siècle, une cohorte de philosophes différents, parmi lesquels d’illustres penseurs français. Professeur à l’université Jean-Moulin-Lyon-III, spécialiste du pragmatisme, auteur d’ouvrages consacrés à John Dewey et à William James, Stéphane Madelrieux souligne en effet, dans des œuvres par ailleurs dissemblables, la présence continue d’une même conviction : ce que nous ratons dans la vie « normale » pourrait nous être donné par des expériences relevant de l’« extra-ordinaire ».
Ce changement de registre peut s’opérer de deux manières. La première consiste à cheminer vers des « expériences pures », supposées déchirer le tissu des conventions, révéler une réalité plus immédiate, plus originaire et plus dense, finalement plus vraie que celle que nous connaissons d’habitude. Cette voie est suivie, selon l’auteur, par Henri Bergson et son « empirisme vrai », par Jean Wahl et son « empirisme nouveau », par Gilles Deleuze et son « empirisme transcendantal ». En dépit de leurs divergences, ils ont pour programme de restaurer, au sein de l’immanence, un domaine propre à la métaphysique, par l’approche d’une expérience tout autre.
Horizons absolus
L’autre démarche cultive les « expériences limites », situées aux confins de la mort, de la folie, de la perte de soi, et censées faire découvrir réalités autres et horizons absolus, inconnus de la piètre normalité. Ces transgressions et intensifications sont illustrées principalement par les œuvres de Georges Bataille, Maurice Blanchot et Michel Foucault. Là encore, par-delà des disparités indéniables, leurs travaux convergent, souligne Stéphane Madelrieux, vers une même recherche d’une radicalité proche de la mystique et du sacré, dans une version qui se veut laïcisée.
L’ouvrage est fort dense, et ne s’adresse pas à des débutants. Mais il est remarquable de rigueur dans les analyses conceptuelles, et sa cohérence d’ensemble est très éclairante. Car il fait apparaître, au sein de la philosophie française récente, un programme de travail qui demeurait, pour une part, inaperçu, et il en souligne les liens, mais aussi les écarts, avec le pragmatisme anglo-saxon. Surtout, Stéphane Madelrieux voit là un « mauvais programme », toujours actif, dont il propose de mener la critique.
Il s’agirait de « déradicaliser » la conception de l’expérience, en cessant de valoriser à outrance l’exceptionnel et le hors-norme, pour repenser les liens de l’ordinaire et du plus intense, pour concevoir la pluralité des expériences sans les opposer de manière tranchée et absolue. Ce devrait être l’objet d’un prochain ouvrage. Vaste et passionnant chantier, à suivre.