
La visite du pape Léon XIV en France, du 25 au 28 septembre 2026, a été pour Macron l’occasion d’entendre les « leçons » données.
Quelques extraits
« La paix n’est pas un équilibre des forces, elle se construit chaque jour par le dialogue et la justice. » — Élysée, 25 septembre.
« Je vous exhorte donc à ne jamais vous résigner à la perspective d’une guerre en la considérant comme “inévitable”, mais à promouvoir sans relâche le dialogue et la diplomatie. »
« Il faut toutefois se garder de l’illusion du réarmement. » — Metz, 28 septembre 2026.
« Il faut se demander si nous déployons réellement des “efforts créatifs” pour favoriser la paix mondiale, ou si nous cherchons simplement à “endiguer l’hémorragie de la guerre” et à mieux nous préparer à celles que nous supposons devoir encore venir. »
« Une voix qui s’efforce de promouvoir les valeurs de la dignité humaine, de l’importance de la vie, de la possibilité de dépenser peut-être davantage pour la santé et l’éducation et moins pour les armes. »
« La dignité humaine ne peut jamais être sacrifiée au nom d’intérêts économiques, politiques ou technologiques. »
« La tentation de donner la mort sous couvert de fausse compassion doit être fermement rejetée. »
« Il est impossible de considérer comme normal de donner la mort. Ce qui est légal n’est pas nécessairement moral. »
« Veiller sur la personne souffrante et non pas la supprimer. »
« Vous n’êtes pas un poids, vous êtes le cœur battant de notre humanité et un trésor précieux pour l’Église. »
« La protection du droit à la vie constitue l’indispensable fondement de tout autre droit humain. »
« un président qui prétendrait se désintéresser de l’Église et des catholiques manquerait à son devoir »
Les messages – parmi les plus importants – sont les suivants.
- La paix ne se réduit pas à la puissance militaire.
Léon XIV exhorte la France à ne pas considérer la guerre comme « inévitable » et lui demande de privilégier le dialogue et la diplomatie. Il parle d’une « paix désarmée et désarmante ». - Une critique très directe de la course aux armements.
Dans l’avion du retour, le pape va beaucoup plus loin : il dénonce l’augmentation continue des dépenses militaires et observe que ces sommes pourraient être consacrées davantage à la faim, au logement, à la santé et à l’éducation. Il met également en cause l’enrichissement d’acteurs de l’industrie militaire. - La dignité humaine avant la logique de productivité.
À l’UNESCO, Léon XIV désigne comme « pierre de touche » d’une société la manière dont elle traite les plus petits et les plus pauvres : enfants, personnes handicapées, personnes âgées, migrants, réfugiés et personnes considérées comme « improductives ».
Cela constitue une conception assez différente d’une politique publique exclusivement centrée sur la performance économique, la réduction des dépenses ou la compétitivité. - L’information n’est pas la vérité.
Le pape établit une distinction particulièrement intéressante pour notre époque : la multiplication de l’information et des moyens de communication ne produit pas nécessairement davantage de vérité. Il met en garde contre la désinformation et les discours privés de sens.
Cela rejoint directement les problèmes de réseaux sociaux, d’algorithmes et de polarisation politique auxquels Macron a lui-même fait référence à Metz. - La liberté doit être ordonnée au bien commun.
Dans son discours à l’Élysée, Léon XIV conclut son appel à la France par une formule particulièrement politique au sens civique : « Que votre liberté grandisse sans cesse dans le souci du bien commun », puis associe fraternité et égalité à la justice.
Autrement dit, liberté individuelle et puissance politique ne sont pas présentées comme des fins autonomes. - La France doit jouer un rôle diplomatique particulier.
Le pape ne demande pas à la France de se retirer du monde. Au contraire, il lui attribue une responsabilité : rester « artisan infatigable de paix et de multilatéralisme », notamment en Europe.
ARTICLE – Léon XIV, un nouveau Jean-Paul II ? Face à Donald Trump et aux géants de la tech, le pape américain s’affirme en puissance morale
Américain, fin connaisseur du Sud et de plus en plus offensif face à Donald Trump, aux géants de la Silicon Valley et aux dirigeants qui cèdent à la « ferveur guerrière », Léon XIV affirme sa stature de pape géopolitique. À la manière de Jean-Paul II en son temps, il entend faire du Vatican un contre-pouvoir moral.
21 SEPTEMBRE 2026 CHALLENGES Marc Semo
Marc Semo, est historien de formation. Entré à Libération en 1983 comme correspondant à Rome, il devient grand reporter en 1989 couvrant notamment la chute du Mur et ses conséquences à l’est, les guerres du Moyen-Orient et de l’ex-Yougoslavie et effectue nombre de reportages en Turquie.
Rédacteur en chef pour l’international de ce quotidien en 2010, il est appelé en 2016 par Le Monde pour couvrir l’actualité diplomatique puis pour coanimer de 2019 à 2022 comme rédacteur en chef adjoint les pages idées-débats de ce journal.
Léon XIV sera-t-il un Jean-Paul II venu de l’ouest ? Le pape polonais n’avait pas peu contribué à l’effondrement de l’empire communiste dont il était issu. Le pape natif de Chicago pourrait ébranler l’empire américain en se posant comme une figure morale de référence face à la tornade trumpienne et aux périls d’une IA incontrôlée. « N’ayez pas peur ! », lançait, à peine élu, l’ancien archevêque de Cracovie Karol Wojtyla. Léon XIV dans ses premiers mots évoquait la paix, « la paix désarmée et désarmante, humble et persévérante ».
Dès le lendemain de sa messe inaugurale, il recevait le vice-président américain JD Vance converti au catholicisme, auquel il s’était opposé publiquement avant de monter sur le trône de Pierre à propos des migrants et lui offre un petit bas-relief en bronze montrant une fleur épanouie avec l’inscription en anglais « la paix est une fleur fragile ». Deux visions du christianisme s’opposent outre-atlantique, l’une ultraconservatrice, proche aussi des mouvements évangélistes, et l’autre, celle du pape, pour qui la foi ne peut servir à sacraliser la domination, le rejet de l’autre et encore moins la guerre. À la différence de son prédécesseur volontiers éruptif et imprévisible, Léon XIV à la fois mathématicien et juriste en droit canon est prudent, posé et surtout écoute longuement comme il est de règle dans l’ordre des moines augustiniens dont il est issu. Robert Francis Prevost n’en est que plus efficace.
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En seize mois de pontificat son message s’est fait de plus en plus ferme. « Sa force est de parler en Américain pour s’opposer publiquement au nom de la dignité de l’homme, aussi bien à l’administration Trump qu’aux patrons de la Silicon Valley et leur hubris techno césariste », pointe Thomas Gomart, directeur de l’Ifri. Il parle avec l’accent de Chicago et il n’en est que plus audible parmi les fidèles outre-atlantique.
Médiateur moral, défenseur des plus faibles et interlocuteur des pouvoirs
Certes ceux-ci ont voté à 56 % pour Donald Trump. Mais les premières décisions du nouveau pape, à commencer par la mise à la retraite du très conservateur archevêque de New York Timothy Dolan, proche de Donald Trump, et plusieurs nominations d’évêques investis dans la défense des migrants, n’ont pas troublé les catholiques américains. Elles ont encore accru son aura dans le reste du monde comme en témoigne l’attente que suscitent, parmi les fidèles, ses quatre jours de visite en France.
« Staline combien de divisions ? », ironisait jadis Staline. L’URSS n’est plus, le Saint-Siège est toujours là. L’église mondiale n’a ni armée, ni capitaux mais elle peut transformer le monde en mobilisant les consciences comme l’avait montré Jean-Paul II face au totalitarisme communiste. « Le Vatican représente le meilleur ratio entre la superficie d’un territoire et la portée de son influence, note Thomas Gomart. La papauté représente un pouvoir à la fois spirituel et politique qui demeure un contrepoids symbolique à la puissance des États auxquels elle indique des limites morales ».
Benoît XVI était un puissant théologien mais un piètre politique accumulant des maladresses quand il s’aventurait sur ce terrain. Grand communicant animé par un sens profond de la justice et de la charité François était à la fois très clivant et prisonnier d’une vision tiers-mondiste. Léon XIV se montre, avec toujours plus d’évidence, un pape géopolitique comme Jean-Paul II. Il fut le premier souverain pontife à multiplier les voyages, visitant 129 pays et parcourant en vingt-six ans de pontificat quelque 1,16 million de kilomètres, soit prés de 29 fois le tour de la terre. Ainsi s’affirma une dimension charismatique de la figure papale à la fois chef spirituel de 1,4 milliard de catholiques, médiateur moral, défenseur des plus faibles et interlocuteur des pouvoirs.
« La stratégie de Jean-Paul II visait d’abord à détruire le communisme pour permettre à l’Europe et à la chrétienté de respirer avec ses deux poumons, d’occident et d’orient ; celle de Léon XIV peut sembler pour le moment moins lisible mais elle se pose comme encore plus universelle », explique l’historienne de l’Église Emma Fattorini, autrice notamment d’une biographie d’Achille Silvestrini (1923-2019), grande figure de la diplomatie vaticane.
« France qu’as-tu fait de ton baptême ? »
À la fois américain et péruvien d’adoption Robert Francis Prevost connaît le « sud » par ses années de missionnaire dans les Andes autant que les États-Unis. Il est conscient des réalités du monde. Dès son arrivée sur le trône de Pierre il corrige le tir sur l’Ukraine, soulignant son droit à la légitime défense alors que son prédécesseur était pour le moins ambigu sur le sujet, appelant les autorités de Kiev à capituler ou faisant en partie porter la responsabilité de la guerre « à l’Otan qui aboie aux portes de la Russie ». François était tout aussi en retrait face à Pékin signant un accord provisoire – dont le contenu n’a pas été rendu public sur la nomination des évêques.
À la différence de François qui s’était rendu par trois fois sur le sol français (Strasbourg, Marseille et Corse) mais jamais en visite officielle en France, Léon XIV comprend toute l’importance de l’Europe. En témoigne le discours qu’il tiendra à Metz, la ville de Robert Schuman, un des pères du projet européen qui étaient pour la plupart démocrates-chrétiens ou sociaux-démocrates. Certes dans tous les pays occidentaux l’église paraît en retrait, avec une baisse de fréquentation des églises et de la pratique, même si cela n’empêche pas, comme on le voit en France, une augmentation des baptêmes des adultes. Mais en même temps, la papauté bénéficie à l’échelle internationale d’un écho et d’une visibilité remarquable.
Le centre de gravité du catholicisme s’est déplacé vers les pays du Sud où vivent la majorité des catholiques. Jean-Paul II, le pape polonais, comme Benoît XVI, le pape allemand, étaient largement focalisés sur la nécessité pour l’Europe de retrouver ses racines chrétiennes. « France qu’as-tu fait de ton baptême ? », lançait Jean-Paul II lors de sa première visite pontificale en France. François n’hésitait pas à parler de l’Europe comme d’une vieille femme stérile.
Léon XIV veut aller au-delà. Sa force est de ne pas hésiter à dire leur fait aux puissants, en face-à-face, comme il l’a fait lors de son périple africain appelant « à briser les chaînes de la corruption ». Ou de rappeler lors de l’étape algérienne l’importance du pardon à propos du contentieux mémoriel avec la France et appelant « à ne pas ajouter du ressentiment au ressentiment de génération en génération ».
« Ériger une nouvelle tour de Babel ou bâtir la cité où Dieu et l’humanité habitent ensemble »
Comme François qui dénonçait « une troisième guerre mondiale par morceaux » et peut-être plus encore en un moment ou selon ses mots « une ferveur guerrière se répand », Léon XIV interpelle les dirigeants qui y ont recours : « Vous avez beau multiplier les prières, je n’écoute pas : vos mains sont pleines de sang. » Il évoque les conflits oubliés, comme au Soudan, les tragédies à huis clos et les néoimpérialismes. Il défie aussi ouvertement le président américain, dénonçant, sans pour autant le nommer mais de façon transparente, « l’idolâtrie de soi » et le culte de l’argent. Quand le locataire du bureau ovale l’appelle à se cantonner aux questions théologiques il lui réplique vertement : « je n’ai pas peur de l’administration Trump, ni de dire le message de l’Évangile ». Le 4 juillet 2026, pour le 250e anniversaire de la naissance des États-Unis, il a préféré se rendre dans l’île de Lampedusa, au cœur des tragédies de l’émigration en Méditerranée.
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Ce que nous dit l’élection du pape Léon XIV
La dimension prophétique de Léon XIV se niche aussi dans ses appels à la limite, au nom d’une certaine idée de l’humanité et afin de la préserver face aux nouvelles menaces. À commencer par l’IA, la démesure des géants de la Big Tech et leurs ambitions transhumanistes. Face à un Donald Trump, qui récuse toute régulation et considère comme un « canular » les craintes de voir l’IA échapper à ses créateurs, il souligne dans le texte de sa première encyclique Magnifica humanitas que le choix est « entre ériger une nouvelle tour de Babel ou bâtir la cité où Dieu et l’humanité habitent ensemble ». C’est un immense défi mais l’existence même de l’homme est désormais en jeu face à ce risque d’une anti-génèse, c’est-à-dire d’un anéantissement de la création. Dans un monde où toutes les figures de référence morales sont affaiblies ou ont disparu, la voix de Léon XIV n’en est que plus essentielle.