
DIX ANNÉES DE HAUSSE SUBSTANTIELLE
Les analyses de METAHODOS permettent de dégager quatre tendances.
1. La masse salariale a fortement augmenté.
5,84 Md€ en 2015 → 9,07 Md€ en 2024 : +55 %.
2. Le coût des pensions constitue désormais une deuxième masse considérable.
En 2024, près de 5,9 Md€ de coûts de pensions comptables, pour environ 2,6 Md€ de paiements effectifs.
3. Le budget administratif pluriannuel est lui aussi passé à un niveau supérieur.
82,5 Md€ pour 2021-2027, puis proposition de 118 Md€ pour 2028-2034 : +43 % en valeur faciale entre les deux enveloppes ; l’article du Parisien retient environ +39 % par rapport à son référentiel de 84 Md€.
4. L’externalisation est une composante très importante
Les 2,7 Md€ de contrats de consultants recensés par la Cour des comptes sur 2017-2019 montrent que la technostructure ne se limite absolument pas aux 60 000 agents officiels.
ARTICLE – Salaires élevés, projet de recrutement massif… Les fonctionnaires de l’UE coûtent-ils trop cher ?
La Commission européenne a proposé de recruter 2 500 fonctionnaires supplémentaires. À la grande exaspération des pays membres, qui lui opposent une fin de non-recevoir. Certains s’interrogent aussi sur leur haut niveau de revenu…
Par Clément Solal Le 20 septembre 2026 LE PARISIEN
118 milliards d’euros. Telle est la somme que la Commission européenne a proposé d’allouer au fonctionnement des institutions de l’UE pour les sept prochaines années. La quasi-totalité des États membres, à qui il reviendra de trancher d’ici la fin de l’année sur le contenu du cadre budgétaire européen2028-2034, trouvent l’enveloppe franchement excessive. Surtout qu’il s’agirait là d’un bond de près de 39 % des dépenses administratives de l’Union, par rapport aux 84 milliards de l’exercice précédent (2021-2027).
La douloureuse passe d’autant moins bien auprès des Vingt-Sept qu’une partie de cette hausse serait due aux velléités de la Commission de recruter 2 500 salariés de plus. Une proposition jugée « inacceptable » par le chancelier allemand, Friedrich Merz, au moment où les administrations des pays membres sont appelées à se serrer la ceinture. Moins bruyante, la France s’est néanmoins rangée à cet avis….
…/…
ANALYSE – « hauts salaires », traitements et pensions, budget administratif, technostructure externe — agences, cabinets, consultants, études, experts et prestations informatiques.
Le sujet mérite d’être traité plus largement que sous l’angle des seuls « hauts salaires ». Il faut distinguer trois niveaux : les traitements et pensions des agents, le budget administratif des institutions, et la technostructure externe — agences, cabinets, consultants, études, experts et prestations informatiques.
L’article du Parisien du 20 septembre 2026 met le sujet au premier plan : la Commission propose pour 2028-2034 une enveloppe de 118 Md€ pour l’administration européenne, contre 84 Md€ sur 2021-2027, soit environ +39 %. Elle demande également 2 500 postes supplémentaires, essentiellement au cours des trois premières années.
1. Le premier chiffre à avoir en tête : 118 Md€ n’est pas 118 Md€ de salaires
Le futur cadre 2028-2034 est encore en négociation. Le Conseil rappelle que le poste « Managing EU institutions and bodies » couvre notamment salaires, bâtiments et systèmes informatiques.
Pour 2021-2027, la rubrique 7 « Administration publique européenne » est dotée de 82,5 Md€ sur sept ans. Elle comprend principalement les dépenses administratives des institutions et les pensions des anciens agents.
On a donc :
Période
Administration UE
Moyenne annuelle
2014-2020
≈ 61,6 Md€ en prix 2011
≈ 8,8 Md€
2021-2027
82,5 Md€
11,8 Md€
2028-2034 – proposition
118 Md€
16,9 Md€
La progression apparente est donc considérable. Mais elle est à corriger pour l’inflation, les pensions, l’élargissement des missions et le changement de périmètre. Le passage de 84 à 118 Md€ est néanmoins suffisamment important pour constituer un véritable sujet budgétaire.
2. La hausse des salaires
Les comptes consolidés de l’UE permettent de suivre la ligne « Staff costs », c’est-à-dire les coûts du personnel dans les comptes de l’Union.
Année
Coûts de personnel
Évolution annuelle
2015
5,84 Md€
—
2018
6,45 Md€
+10,6 % vs 2015
2019
6,69 Md€
+3,7 %
2020
7,03 Md€
+5,0 %
2021
7,38 Md€
+5,0 %
2022
7,96 Md€
+7,9 %
2023
8,48 Md€
+6,6 %
2024
9,07 Md€
+6,9 %
Les chiffres proviennent des comptes annuels consolidés de l’Union.
Sur 2015-2024, cela représente donc :
5,84 → 9,07 Md€ = +3,23 Md€, soit +55 %.
C’est une hausse nominale moyenne d’environ 5 % par an.
Mais attention : cette ligne comptable n’est pas synonyme de « salaires nets versés ». Elle comprend le coût du personnel pour l’Union. Et les comptes font apparaître séparément les coûts de pensions.
3. Le deuxième phénomène est encore plus intéressant : les pensions
En 2024 :
- coûts du personnel : 9,07 Md€
- coûts de pensions comptabilisés : 5,90 Md€
- total : 14,97 Md€.
Mais il y a une subtilité comptable essentielle : les 5,90 Md€ ne correspondent pas aux pensions effectivement payées dans l’année. Les comptes indiquent que les paiements effectifs étaient d’environ 2,6 Md€ en 2024. Le chiffre de 5,9 Md€ incorpore notamment les variations actuarielles des engagements futurs.
C’est important pour l’analyse de la « technostructure » : le coût futur des carrières européennes est beaucoup plus important que la seule fiche de paie annuelle.
4. Les salaires sont-ils réellement « très élevés » ?
Oui pour une partie importante des postes, mais il faut éviter de présenter le salaire d’un directeur général comme celui du fonctionnaire européen moyen.
La grille officielle applicable en 2025 donne, pour les administrateurs AD :
- AD1 : 3 754 € brut/mois au premier échelon ;
- AD5 : environ 6 153 € brut/mois ;
- AD8 : environ 8 911 € brut/mois ;
- AD12 : environ 14 604 € brut/mois ;
- AD15 : environ 21 152 € brut/mois ;
- AD16 : jusqu’à 25 986 € brut/mois.
Ce sont les traitements de base, avant allocations et avant prélèvements.
La grille est donc extrêmement étendue.
À titre de repère, une étude de la Commission utilisant le grade AD8 comme niveau moyen pour certains calculs de coût administratif estimait en 2020 le coût mensuel, avec frais généraux, à 9 571 €, soit 114 852 € par an.
Mais ce n’est pas un « salaire moyen de tous les fonctionnaires européens ». C’est un coût standardisé d’un agent AD8, utilisé pour calculer le coût administratif.
4BIS . LES SUPPLÉMENTS De rémunération
Indemnité d’expatriation
Elle représente généralement 16 % du traitement de base augmenté, le cas échéant, de certaines allocations familiales.
Elle est destinée aux agents qui remplissent les conditions statutaires d’expatriation.
Allocation de foyer
L’allocation de foyer comprend une composante forfaitaire et une composante proportionnelle au traitement de base.
Dans les barèmes récents, elle est de l’ordre de 241 € par mois, auxquels s’ajoute environ 2 % du traitement de base, sous réserve des règles applicables et des conditions d’attribution.
Allocation pour enfant à charge
Il existe une allocation mensuelle par enfant à charge.
Elle peut être complétée par des allocations scolaires ou préscolaires, ainsi que par certains remboursements liés à l’éducation.
Autres allocations
Selon la situation de l’agent :
- indemnité de résidence à l’étranger ou allocation d’expatriation ;
- indemnité d’installation ;
- indemnités journalières ;
- remboursement des frais de déménagement ;
- remboursement de certains frais de voyage ;
- allocations liées à la scolarité ;
- indemnités liées à certaines fonctions ou contraintes particulières.
Il n’existe donc pas une prime unique, comparable à une prime de rendement française, qui serait automatiquement versée à chaque grade.
5. Combien d’agents ?
L’Union indique aujourd’hui environ 60 000 fonctionnaires et autres agents pour les institutions, organismes et agences de l’UE.
La Commission à elle seule compte environ 32 000 agents permanents et contractuels.
La Cour des comptes européenne donnait en 2024 un ordre de grandeur de plus de 50 000 personnes pour les différents types de contrats, avec environ 30 000 à la Commission, 7 000 au Parlement et 3 000 au Conseil.
Cela permet un calcul intéressant mais à manier avec prudence :
9,07 Md€ de coûts de personnel / ~60 000 agents ≈ 151 000 € de coût annuel moyen par agent.
Ce n’est pas un salaire moyen de 151 000 €. C’est un coût comptable moyen rapporté à un effectif qui inclut des catégories et organismes très différents.
6. Le point souvent oublié : la Commission achète aussi énormément d’expertise extérieure
C’est ici que la notion de « technostructure » devient vraiment intéressante.
La Cour des comptes européenne a réalisé un audit spécifique des consultants externes de la Commission.
Sur la seule période 2017-2019, la Commission a signé :
8 009 contrats avec des consultants externes pour une valeur totale de 2,7 Md€.
Cela donne une moyenne arithmétique d’environ 900 M€ par an, même si les contrats ne correspondent pas nécessairement à une dépense annuelle exactement équivalente.
La Cour identifie plusieurs motifs : expertise spécialisée, informatique, études, évaluation des politiques, assistance technique, capacités temporaires, etc.
Donc la question n’est pas simplement :
« Combien coûte le fonctionnaire européen ? »
Elle est plutôt :
« Combien coûte l’ensemble de la capacité administrative nécessaire pour produire la politique européenne ? »
Et là, le périmètre devient beaucoup plus vaste :
fonctionnaires + contractuels + pensions + agences + bâtiments + informatique + consultants + experts + études + assistance technique + cabinets + prestations externalisées.
7. Le paradoxe du projet 2028-2034
C’est probablement le point le plus intéressant politiquement et administrativement.
La Commission justifie l’augmentation par l’élargissement des missions : défense, sécurité, compétitivité, migration, énergie, climat, numérique, etc. Le nouveau budget européen doit gérer près de 2 000 Md€ sur sept ans.
Mais le Conseil a précisément demandé :
- pourquoi 2 500 postes supplémentaires ?
- combien coûteront-ils ?
- pourquoi augmenter les effectifs alors que certains programmes sont justement présentés comme plus simples et rationalisés ?
- pourquoi ne pas réaliser des gains de productivité ?
Le document du Conseil rappelle un précédent particulièrement intéressant : en 2023, une demande de la Commission portant sur 885 postes supplémentaires, qui aurait entraîné environ 1,9 Md€ d’augmentation du budget administratif, avait été refusée.
Cela permet de comprendre pourquoi la proposition de 2026 provoque une réaction aussi forte.
8. Le vrai sujet : masse salariale et « bureaucratie »
La dépense administrative européenne reste faible par rapport à l’ensemble du budget de l’UE : 82,5 Md€ sur 1 210,9 Md€ pour le CFP 2021-2027, soit environ 6,8 % du CFP hors NextGenerationEU.
Mais cela ne signifie pas que les dépenses administratives sont négligeables.
Parce que leur particularité est d’être très largement récurrentes.
Un programme européen peut être supprimé ou réduit.
Un fonctionnaire recruté en carrière génère potentiellement :
salaire → avancement → promotion → pension → droits sociaux → coût immobilier/informatique associé.
C’est donc une dépense beaucoup plus rigide.
9. bilan factuel sur dix ans
Les données permettent de dégager quatre tendances.
1. La masse salariale a fortement augmenté.
5,84 Md€ en 2015 → 9,07 Md€ en 2024 : +55 %.
2. Le coût des pensions constitue désormais une deuxième masse considérable.
En 2024, près de 5,9 Md€ de coûts de pensions comptables, pour environ 2,6 Md€ de paiements effectifs.
3. Le budget administratif pluriannuel est lui aussi passé à un niveau supérieur.
82,5 Md€ pour 2021-2027, puis proposition de 118 Md€ pour 2028-2034 : +43 % en valeur faciale entre les deux enveloppes ; l’article du Parisien retient environ +39 % par rapport à son référentiel de 84 Md€.
4. L’externalisation est une composante non négligeable.
Les 2,7 Md€ de contrats de consultants recensés par la Cour des comptes sur 2017-2019 montrent que la technostructure ne se limite absolument pas aux 60 000 agents officiels.