
Un label ‘100 % humain’ pour les livres : les Éditions de l’Observatoire expliquent leur certification ‘sanctuaire’
En pleine affaire Thélyson Orélien, les Éditions de l’Observatoire viennent d’annoncer un label ‘sanctuaire’, pour garantir des livres 100 % humain. La directrice littéraire de la fiction de cette maison précise la genèse et l’idée de cette initiative, critiquée par l’historien Jean-Yves Mollier.
Par Éric Chaverou,Antoine Bouchet • Publié le dimanche 27 septembre 2026 FRANCE CULTURE
Avec
- Emma Saudindirectrice littéraire de la fiction aux éditions de l’Observatoire
- Jean-Yves MollierHistorien, spécialiste d’histoire du livre et de l’édition
« Vous entrez ici dans un livre sanctuaire. L’auteur s’est engagé auprès de son éditrice, de ses lecteurs et lectrices à ne pas utiliser d’IA générative, dans la rumination, dans la composition et l’écriture de l’ouvrage. » C’est ce que les Éditions de l’Observatoire vont stipuler au début de chacune de leurs publications à partir du 1er octobre prochain. Avec en complément un label Livre sanctuaire – 100% humain qui figurera également en 4e de couverture. Ce label inédit en France pour une maison aussi connue a été annoncé mercredi, au milieu de la polémique concernant le livre de Thélyson Orélien, mais sans aucun lien, souligne l’Observatoire.
Il apparaît alors que, début 2024, la maison d’autoédition librinova avait déjà lancé un label « création humaine ».
Retour sur la genèse de cette nouvelle initiative avec Emma Saudin, la directrice littéraire de la fiction aux Éditions de l’Observatoire.
Et regard très critique ensuite de l’historien de l’édition Jean-Yves Mollier, qui y voit de la communication « très choquante dans le domaine de la création littéraire« , « une escroquerie intellectuelle ou au mieux un voeu pieu« , quand, selon lui, « le problème est ailleurs : dans la définition de la création« .
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Livres : un label pour garantir une « création humaine »
Même si votre annonce intervient en pleine affaire Thélyson Orélien, vous soulignez d’abord que votre label a été pensé bien avant ?
Absolument. Je réfléchis à cette initiative et à la création de ce label depuis des mois. En mai dernier, nous avons publié un essai d’Abel Quentin sur le sujet [Sanctuaires, résister à l’invasion de l’IA générative]. Cet auteur de fiction très important à notre catalogue était d’ailleurs en train d’écrire un roman et c’était la première fois qu’il écrivait un essai, car il a vraiment ressenti l’urgence et la nécessité absolue d’écrire cet essai. C’est vraiment un réquisitoire brillantissime contre l’invasion de la de l’intelligence artificielle générative. J’ai donc travaillé avec lui et je me suis vraiment posé la question : « Moi, à mon échelle, en tant qu’éditrice, que maison d’édition, que faire pour s’inscrire dans cette même voie et pour aussi résister à cette invasion ? » Dans la filiation, la continuité de ce livre, la création d’un label est venue de manière assez cohérente.
Nous avons donc eu envie que, aux Éditions de l’Observatoire, la littérature devienne Sanctuaire. Et c’est un label pour tous les livres de littérature, avec pour commencer le 1er octobre la sortie de Consonno, de Gaspard Koenig.
À écouter
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Des lecteurs, des confrères vous avaient-ils alerté ?
Non. Après, il y a tout ce que je lis, tout ce que je vois. Et je tiens absolument à ce que l’endroit de création par excellence qu’est la littérature reste absolument humain. Et dans une maison d’édition, pour le coup, qui reste à taille très humaine – je publie 10 à 12 titres par an – il me semble vraiment inconcevable d’avoir en face de moi une machine. D’où ce label mûrement réfléchi.
Comment va fonctionner ce label ?
Il va passer par plusieurs étapes. À chaque fois que je m’enthousiasme pour un manuscrit, que je rencontre un auteur ou une autrice, je lui parle du label ‘Sanctuaire’. Cela désamorce complètement l’ère de soupçon dans laquelle on est. Évidemment, cela a un impact moral, mais qui est à mon sens un pacte humain, une relation de confiance. Je crois absolument à cette relation. C’est comme cela que j’envisage mon travail : une relation de collaboration étroite, très nourrie par des échanges entre l’auteur et l’éditeur. Ce pacte de confiance est ultra important. Et si, tout en amont, je parle de cette démarche-là et que j’affirme que dans ce label là il n’y aura que des livres écrits par l’humain, c’est une clause au contrat. Et c’est aussi contraignant juridiquement puisque il existe une clause dans le contrat que les auteurs signent.
Cette clause implique que l’auteur est absolument au courant que ce label existe et qu’il indique qu’il n’y aura pas de recours à l’IA générative. On s’inscrit dans une démarche et donc forcément cela engage la personne. Et si c’est signé et pas respecté, cela peut ensuite être problématique. On ne connaît pas totalement la fiabilité de Pangram donc l’idée est vraiment de tout donner à ce moment là, en amont. Je n’ai pas envie d’avoir besoin de l’outil de détection.
J’ai dix à douze personnes face à moi chaque année, avec beaucoup d’échanges, une vraie relation qui se construit, et je ne veux pas imaginer que la parole qui m’a été donnée soit fausse.
Cette clause est un pacte entre éditeur-éditrice, auteur-autrice et lecteurs-lectrices, avec aussi sur le livre le label. C’est comme un tampon, un peu une certaine certification bio, livre sanctuaire, 100 % humain. Et j’ai aussi tenu à ce que sur la page copyright figure une mention qui dit « Vous entrez ici dans un livre Sanctuaire », en soulignant que « l’auteur s’est engagé auprès de son éditrice, de ses lecteurs et lectrices à ne pas utiliser bien générative, dans la rumination de la composition et l’écriture de l’ouvrage ».
ouvrir crédits photoDétail du label et de sa présentation, en ouverture du livre et en quatrième de couverture
Et cela veut aussi dire que, si à un moment donné, la personne en face me dit : « Ecoute Emma, en fait, j’étais complètement bloqué, je n’ai pas réussi, et du coup j’ai demandé à l’IA tel ou tel truc, on décide de ne pas publier, quand bien même j’aurais aimé, j’aurais trouvé plein de qualités à ce texte. Voilà. Après, effectivement, c’est une prise de risque parce que c’est un pacte de confiance.
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Et cela sera aussi valable pour vos auteurs déjà édités ?
Bien sûr. Dans une production de dix ou douze titres par an, cela n’a absolument aucun sens justement de faire pareil label sans qu’il soit valable pour tout le monde.
Pour vous, pas question en revanche de vérifier grâce à de l’IA ? Comme pour Thélyson Orélien.
Déjà, je trouve quand même dément que ce soit l’IA, qui pille énormément de ressources humaines, crée ensuite l’outil pour se détecter. Cela me parait complètement dingue.
Et effectivement, on sait déjà d’une, on ne connaît pas la fiabilité exacte de tous ces outils-là de détection. Secondo, effectivement, on sait que quand on envoie, c’est finalement encore de l’alimentation de la chaîne de de l’intelligence artificielle. La fiabilité de ces outils n’est pas totalement démontrée. Et en plus, on sait qu’envoyer un texte revient finalement encore à alimenter la chaîne de l’intelligence artificielle. L’idée est vraiment de se tenir vraiment à distance de ça, de rester sur ce travail vraiment artisanal et de revendiquer absolument cette création absolument humaine.
Cela veut dire que l’affaire Thélyson Orélien marque un tournant ?
Oui, bien sûr, il y aura un avant et un après. Dans l’invasion de l’intelligence artificielle, qui est quand même partout dans nos vies, cela soulève des questions existentielles, philosophiques, éthiques. Complètement. C’est quelque chose que j’ai vu aussi monter, à l’œuvre depuis depuis un certain temps, et qui m’a fait réagir. L’endroit de l’édition, de la culture, doit être un endroit de résistance contre ça. Et pour résister, ce label m’a semblé évident.
Après, que je sache, il n’existe pas de projets de ce type de la part du SNE (Syndicat national de l’édition). Et nous sommes plusieurs éditeurs, éditrices à nous dire que nous travaillons vraiment sans. Il y a dans l’édition ça oui. Et mon idée en créant ce label était aussi de le mettre à disposition : qui a envie le prend. J’espère que de cela va naître une initiative absolument collective et plus nous sommes unis mieux nous résisterons. En littérature, faire appel à l’être humain me semble tellement d’une évidence totale. J’espère que c’est juste une première pierre pour un mouvement plus global.
Le timing est effectivement assez dingue. Après, quelle forme concrète cela doit-il prendre ? Des divergences surgiront peut-être, mais nous sommes plusieurs à partager l’idée que l’on ne doit pas faire appel à de l’IA générative dans nos métiers.
« Tout cela relève de la communication », selon l’historien Jean-Yves Mollier
Ces initiatives sont « une manière pour un certain nombre d’éditeurs ou directeurs de collection de dire ‘Venez chez moi, c’est mieux qu’ailleurs’ » affirme d’entrée celui qui se dit « pour le moins sceptique devant ce genre de label« . « Si vous me permettez une comparaison très triviale, estime Jean-Yves Mollier, nous sommes là comme dans le domaine alimentaire avec les produits bio dont on nous garantit qu’ils viennent absolument de la campagne et de poules élevées en liberté. Tout cela relève de la communication. Cela ne me choque pas ou pas trop dans le domaine alimentaire, cela devient très choquant dans le domaine de la création littéraire. C’est une escroquerie intellectuelle ou au mieux un voeu pieu. Nous ne sommes pas capables, au moment où nous parlons, de garantir qu’un texte mis à la disposition des lecteurs a été réellement fabriqué, écrit, produit par un être humain à 100 %. C’est impossible. »
Et de souligner que « dans un marché fortement concurrentiel, les éditeurs essaient en permanence de montrer leur originalité, leur différence« .
Le scepticisme et les critiques de Jean-Yves Mollier, historien, spécialiste de l’histoire de l’édition
Que veut dire 100 % humain ? interroge Jean-Yves Mollier : « Que l’on revient à une pratique disons d’avant 1980, on écrit à la plume, on n’utilise même pas une machine à écrire mécanique ? » Le spécialiste de l’histoire de l’édition rappelant que « nos ordinateurs possèdent des logiciels intégrés qui assument les fonctions de correcteur orthographique, grammatical, etc.; et qui, que vous le vouliez ou non interviennent sur le texte. De la même manière que les auteurs utilisaient avant Wikipédia ou les dictionnaires de synonymes.«
Le « vrai problème » pour Jean-Yves Mollier est l’originalité de la création, sa définition. Il évoque au passage la valeur des collages des surréalistes ou des mix de DJ, à partir d’oeuvres existantes. Et de conclure : « En réalité, ce qu’il faut sans doute redire aux lecteurs, c’est que ce qui compte, c’est son plaisir de lecture. » Pour preuve, confie-t-il, « J’ai lu le roman de Thélyson Orélien il y a un peu plus d’un mois et je l’ai aimé. Je ne sais pas si j’ai été ou non trompé par une machine. Et au fond, cela m’importe peu puisque j’ai ressenti ce plaisir de lecture, cette émotion que beaucoup de textes ne me donnent pas. »
Même si l’historien précise que : « C’est vrai, dans un autre domaine, celui de l’éthique, il existe en principe un pacte de lecture entre l’auteur et le lecteur. Et dans ce pacte de lecture, il y a l’idée qu’en effet l’auteur est bien un ‘je’ qui a écrit et conçu le texte. C’est là où sans doute réside la véritable question : est-ce que l’auteur qui utilise une machine sans le dire rompt le pacte de lecture ?«