
ARTICLE – Christophe Guilluy : « Les élites ne comprennent plus la réalité du pays »
ENTRETIEN. À l’occasion des mouvements lycéens, le géographe de la France périphérique décrypte la fracture entre élites et majorité ordinaire. Il voit dans l’IA une revanche du « bas » sur le « haut ».
PROPOS RECUEILLIS PAR CLÉMENT PÉTREAULT. 10 octobre 2026 LE POINT
D’un côté, il y a des blocus devant les lycées, des cortèges étudiants, des heurts en marge des manifestations. De l’autre, il y a un gouvernement qui égrène ses réponses au fil des jours : des enseignants remplaçants promis par le ministre de l’Éducation nationale, des aides carburant pour ceux qui roulent beaucoup. En toile de fond, un appel à manifester le 17 octobre contre la flambée des prix à la pompe, qui réveille chez certains le souvenir des ronds-points de l’hiver 2018.
À chaque poussée de fièvre sociale revient la même interrogation : simple soubresaut, ou symptôme d’une fracture plus profonde entre le pays et ceux qui le dirigent ? Depuis La France périphérique (Flammarion, 2014), Christophe Guilluy ausculte ce divorce entre « le haut » et « le bas » de la société. Ce géographe, que l’on a souvent présenté comme celui qui avait vu venir les Gilets jaunes, refuse aussi le catastrophisme et la nostalgie. Quant à l’intelligence artificielle, il prend à rebours les inquiétudes de l’époque…
Le Point : Lycéens et étudiants sont dans la rue. Assiste-t-on à un épisode classique de contestation de la jeunesse, comme la France en connaît régulièrement ?
Christophe Guilluy : Oui et non. Oui, parce qu’on a les revendications lycéennes directement instrumentalisées par l’extrême gauche, puis l’affrontement entre la police et les casseurs. Ça, c’est le grand classique. Non, car cela vient se caler sur le tableau global de l’échec d’Emmanuel Macron et de la technostructure, des élites au sens large, sur les choix économiques opérés ces quarante dernières années.
Quel échec, s’agissant des lycées ?
D’abord celui de l’Éducation nationale ! Derrière le malaise lycéen, il y a cette question : que valent mes études ? Le classement Pisa esquisse une réponse… On a des diplômes qui sont dépréciés à l’échelle internationale, des voies de garage dans plein de facs. C’est le produit des choix éducatifs qui ont été faits ces dernières années.
De Gaulle fonctionnait sans tableur Excel, sans IA, avec mille fois moins d’informations ! Et pourtant il comprenait ce qu’était l’âme du peuple français !
Crise sectorielle, ou crise du modèle de société ?
C’est une crise sectorielle, mais qui traduit bel et bien une crise de société. Elle vient se surajouter aux échecs économiques, sociétaux, culturels de ces trente dernières années. On pourrait ajouter la santé, l’industrie… Je sais qu’il est interdit de critiquer les élites et la technostructure sous peine de passer pour un dangereux populiste, mais la réalité est celle-là : on a fait des choix qui nous ont conduits vers l’effondrement.
Aujourd’hui, vous avez des gamins qui se disent : « Je vais avoir un diplôme qui ne vaut rien et qui ne vaudra rien à l’échelle internationale. » Cela se surajoute au fait d’avoir choisi une société où il n’y a plus d’industrie. On est allé au-delà de la sécession des élites qu’avait décrite Christopher Lasch. La réalité est devenue totalement inaccessible aux élites françaises.
Ce serait un problème de cécité, en somme ?
Ce n’est même plus de l’aveuglement. La réalité leur est devenue inaccessible. Ils ne comprennent pas. On n’a jamais eu autant d’informations sur la société, on utilise l’IA dans tous les sens… on devrait tout comprendre et être hyperperformants. J’adore rappeler que de Gaulle fonctionnait sans tableur Excel, sans IA, avec mille fois moins d’informations !
Et pourtant il comprenait ce qu’était l’âme du peuple français. Macron, lui, a tous les jours des rapports ultra-précis sur l’état de la société. Et plus il a de rapports, moins il comprend. Cela produit ce que j’appelle les passions tristes. On parle toujours des passions tristes du peuple, mais il y a des passions tristes chez les élites aussi.
Quelles sont-elles ?
C’est le discours décliniste, volontiers nihiliste, celui sur l’incapacité du peuple à s’adapter, à comprendre comment marche l’économie, par exemple. Or je crois exactement l’inverse. Je rabâche avec ça depuis des années : ce qu’on a sous les yeux, c’est un mouvement existentiel. Je ne parle pas du prix de l’essence ou du diesel, mais de quelque chose de beaucoup plus large. Cette contestation des peuples, des majorités, est en réalité le mouvement de la raison. C’est en haut que se situe le mouvement de la déraison. La déraison, c’est considérer que vous allez résoudre la question du pouvoir d’achat en distribuant des chèques aux types qui roulent en diesel.
Ce cercle de la déraison des élites est celui qui a fait le choix depuis les années 1980 de la désindustrialisation, du bradage des fleurons industriels français (Alstom, Pechiney, General Electric…) de la métropolisation c’est-à-dire de la tertiarisation, de la financiarisation, de l’hyper-concentration des richesses et de l’assèchement de l’emploi sur les autres territoires.
Faut-il aussi évoquer la destruction de l’agriculture française ? Enfin, ce cercle de la déraison est aussi celui qui a peu à peu désarmé l’état régalien… Aujourd’hui, le piège de la dépendance financière, économique et maintenant agricole se referme sur des classes moyennes et populaires, ceux que j’appelle les dépossédés.
Que veulent-ils, sinon du pouvoir d’achat ?
Ce que les gens veulent, ce n’est pas seulement du pouvoir d’achat. C’est être respectés pour ce qu’ils sont et protéger leur niveau de vie. Les classes populaires, la majorité ordinaire, sont calées sur la même boussole depuis trente ans, avec les quatre points cardinaux de la demande populaire : le travail, la préservation du bien commun, c’est-à-dire l’État-providence, et un régalien qui assume son rôle, à savoir la sécurité et l’immigration. Ça n’a pas bougé. Et c’est pour ça qu’on vit un vrai moment de bascule.
Une bascule accélérée par l’intelligence artificielle, qui rendrait les élites obsolètes ?
Je pense qu’il faut aller beaucoup plus loin. Le grand basculement culturel d’aujourd’hui, c’est celui des récits. Les récits venaient d’en haut ; religieux, politique, médiatique. Mais d’un clergé à l’autre, le même destin semble à l’œuvre : une lente perte d’autorité à mesure que se creuse l’écart entre les récits produits d’en haut et les réalités vécues d’en bas.
Conséquence, la majorité des citoyens a entamé un long processus d’autonomisation, il ne s’agit pas d’autarcie, ni d’individualisme mais simplement d’une réaction rationnelle aux échecs économiques ; c’est aussi une réponse au processus de sécession des élites, de leur désintérêt pour les classes populaires et le bien commun.
Le résultat saute aux yeux : on n’écoute plus les politiques, plus les intellectuels, plus les journalistes. Tout ceci est très nouveau. Hier, avant leur sécession, on attendait des élites des explications du monde, pourquoi ? Parce qu’elles travaillaient pour le bien commun des classes populaires et moyennes.
Aujourd’hui, le citoyen ordinaire est bien obligé de constater que ceux qui dirigent mais aussi les prescripteurs d’opinions ne comprennent plus la réalité, pire qu’elles n’y ont plus accès. C’est un mouvement de bascule vertigineux, celui du XXIe siècle : le basculement du récit, un narratif qui ne va plus venir d’en haut. Le récit qui va porter la société, c’est le récit qui va partir du bas.
L’éducation à l’ère de l’IA : pour une souveraineté éducative
L’historien américain Peter Turchin parle, lui, d’une surproduction d’élites…
Le problème n’est pas « les élites » ni leur « nombre », mais leur qualité. La surproduction d’élites, c’est surtout la surproduction d’élites impuissantes, qui sont désarrimées de la réalité. En réponse, les gens s’autonomisent et viennent grossir les rangs de ce qu’on appelle le populisme, dont je donnerais une définition simple : le populisme n’est rien d’autre que le calage du récit d’en bas dans le champ politique.
Le populisme n’est pas une fin, mais un moyen. L’étape populiste est presque inévitable, parce que les élites, la technostructure, la suradministration, les intellectuels se sont fourvoyés et qu’ils sont désormais prisonniers d’une bulle homogène culturellement mais où le confort matériel et intellectuel est maximal ! Cette bulle, que j’appelle Metropolia, génère – comme dans les Carnets du sous-sol de Dostoïevski – un immense ressentiment chez ceux qui en sont exclus, lequel débouche parfois sur un autoritarisme très éloigné de l’autorité.
Emmanuel Macron est un président IA. Et le président IA nous laisse complètement indifférents.
Fourvoyés en quoi ? À rendre les gens heureux ?
Ils se sont fourvoyés économiquement, sur l’éducation, sur la stratégie industrielle, sur la santé, alors que la démographie permettait de tout anticiper. Le constat de l’échec est évident. Le pire, c’est que ce monde d’en haut continue de dénigrer la rationalité de la majorité ordinaire. Pourquoi je parle de rationalité ? Parce que les gens d’en bas, à 2 000 euros de revenu médian, ou les retraités, dont on dit qu’ils se gavent alors que la pension médiane est à 1 600 euros, n’ont pas les moyens du nihilisme d’en haut.
Ils n’ont pas les moyens de regarder le monde s’effondrer, ils sont dans l’instinct de survie, et la SUR vie, c’est la réalité supérieure. Avez-vous remarqué que ceux qui vous parlent de nihilisme et de déclin sont protégés matériellement et culturellement du nihilisme et du déclin ? Ce romantisme du fracas du monde mâtiné parfois du « c’était mieux avant », c’est une posture de salon.
Moi, je suis très content d’être là aujourd’hui. Auriez-vous aimé vivre en 1914 ? dans la société des années 1950 ? Je ne crois pas. La rationalité, aujourd’hui, est dans le récit d’en bas. C’est ce qu’ont compris les populistes : il ne s’agit plus d’imposer un discours, mais de s’inspirer de la réalité d’en bas. Derrière la condamnation du populisme ou des passions tristes, c’est surtout la perte du contrôle récit que les élites n’acceptent pas.
Présidentielle, la leçon du peuple à ses gouvernants
Quel rôle joue l’intelligence artificielle dans ce basculement ?
L’IA est en train de renforcer l’autonomisation des majorités ordinaires. Je la vois d’abord comme un moyen d’accéder à la culture, à l’information, sans le truchement des clercs. En direct. Je ne suis pas naïf, je sais que 90 % des gens qui sont sur l’IA échangent sur des histoires sans enjeux.
Mais vous avez accès en direct au savoir, à la culture. Et c’est bien pour ça que l’IA déstabilise les intellectuels et les classes dirigeantes. Moi, je pense que l’IA est une technologie fondamentalement démocratique. Je dirais même que « l’intelligence du haut » est démonétisée.
Les critères qui servaient à classer une élite seraient rebattus ?
Complètement. Regardez la polémique sur ce roman dont on a découvert qu’il avait été écrit avec l’IA. Immédiatement, vous vous dites : « Donc ce roman ne vaut rien. » Je n’ai même pas envie de le lire. Dans une société qui a survalorisé les diplômés, les « gens intelligents » (Nicholas Taleb parlait il y a vingt ans des « Idiots Intelligents »), comme Emmanuel Macron par exemple, ne valent plus rien. C’est un président IA. Et le président IA nous laisse complètement indifférents.
On se dit : « quelle est la valeur ajoutée ? C’est un robot. » Ce qui fera demain la différence aujourd’hui, ce n’est plus « l’intelligence d’en haut », c’est le cœur et l’âme. Les têtes bien faites vont prendre le dessus sur les têtes bien pleines, et à ce petit jeu, les classes populaires, les majorités ordinaires, ont une carte à jouer. Encore portées par des valeurs communes, on pourrait dire une vie décente, la majorité ordinaire est le point d’appui d’une reconstruction, d’une projection de la société dans le long terme.
Regardez les pays qui fonctionnent encore : ce sont des pays qui fonctionnent avec leur majorité ordinaire. Je ne suis pas un fan du modèle chinois. Mais ancrés dans la réalité de la majorité de la population, les Chinois pensent bien commun et donc long terme. Ils pensent en générations leurs objectifs sociaux et écologiques, ici nos élites pensent en trimestres.
Dans la crise des lycées, que regarde-t-on, et qu’est-ce qui nous échappe ?
Il faut toujours se demander ce qu’on regarde : la majorité ou les minorités ? Dans la crise des lycées, on va regarder la minorité instrumentalisée par l’extrême gauche. On ne va pas voir la majorité des lycéens qui, globalement, sont plutôt satisfaits de leur lycée.
Si vous ne distinguez pas majorité et minorité, vous ne voyez plus rien. C’est comme si je vous disais qu’à Neuilly il y a des ménages pauvres, ce qui est vrai, ou qu’à La Courneuve il y a des gens qui paient l’ISF, ce qui est vrai aussi. C’est le récit de l’irréalité. Et sur ce récit-là, les élites, notamment médiatiques, sont super fortes.
L’erreur fondamentale des Gilets jaunes, c’était d’aller à Paris. À Paris, vous êtes récupéré par la politique et les professionnels de l’agitation.
La situation du pays, avec sa dette, ne justifie-t-elle pas tout de même un certain pessimisme ?
Attention, je ne dis pas que la situation économique n’est pas catastrophique, avec la dette. J’en suis très conscient. C’est bien pour ça qu’il faut absolument tout changer. Et tout changer, c’est repartir du bas. Les gens veulent du travail : comment on en crée, comment on se positionne à l’échelle internationale pour créer de l’emploi ? Ce sont de vraies questions.
Ce n’est pas : je distribue un chèque aux gens qui roulent en diesel, qui vont recevoir dix balles. Ce n’est absolument pas au niveau. Je crois vraiment à la phrase d’Éluard : « Il y a un autre monde, mais il est dans celui-ci. » Ce qu’on voit est un monde artificiel. La réalité, c’est le temps long et le mouvement de la raison qui vient d’en bas.
Vous avez été perçu comme le géographe qui avait vu venir les Gilets jaunes. Les conditions d’une résurrection du mouvement sont-elles réunies, ou son échec relatif rend-il ce retour improbable ?
D’abord, les Gilets jaunes ont été un immense succès culturel. Parce qu’ils ont donné à voir l’âme du peuple français. Sur les ronds-points, des hommes, des femmes : pas de guerre des sexes, formidable. Des salariés du privé et du public : pas de guerre public-privé. Des vieux, des jeunes, des chômeurs avec des petits entrepreneurs partageant une véritable fraternité. Et tout ça sans aucun parti. L’erreur fondamentale, c’était d’aller à Paris. À Paris, vous êtes récupéré par la politique et les professionnels de l’agitation.
Le mouvement peut-il resurgir ?
Ça, c’est bien une question de journaliste ! Ça ne s’est jamais arrêté. On a cinquante ans de chape de plomb sur la réalité populaire, sur la demande de la majorité, cinquante ans de représentations fumeuses de la société. D’où des coups de boutoir : les gens utilisent les Gilets jaunes, le vote populiste, les actions des paysans. Tout ça est en dynamique. C’est un mouvement existentiel qui ne s’arrêtera pas. Dans la rue, dans les urnes, peu importe la forme.
Vous parlez souvent de la peur du déclassement. Ce mouvement traduit-il la prise de conscience définitive que l’ascenseur social et la méritocratie sont en panne ?
Bien sûr, mais le constat est là depuis au moins vingt ans. Quand 30 à 40 % des gens sont à découvert le 15 du mois, que la majorité est à 10 euros près pour finir le mois, c’est très concret. Être à 10 euros près, c’est quoi ? C’est une mère, un père qui cherche un distributeur qui donne encore des billets de 10 euros, celui de La Poste, et qui est devant, avec ses mômes, en se demandant si le billet va sortir. Ça, c’est du quotidien. Ça s’appelle la dépossession, une humiliation quotidienne. Les gens sont humiliés par le modèle économique. Ça va bien au-delà de la revendication sociale et des manifestations derrière un ballon syndical. Ça, c’est du spectacle.
Ce qui frappe, pourtant, c’est l’absence de projet politique dans ces mouvements…
Quand vous dites projet politique, vous vous placez encore dans une logique ancienne, idéologique, celui du récit qui doit venir d’en haut. Les cinquante mesures pour redresser le pays, personne n’y croit une seconde. Vous croyez que les gens lisent les programmes ? Ils s’en fichent. Personne ne lit les programmes, moi le premier. En revanche, il y a les quatre points cardinaux : le travail, le bien commun, la sécurité, la régulation des flux migratoires. Si vous essayez de résoudre ces quatre points, c’est un programme.
Derniers ouvrages parus : Metropolia et Péripheria (Flammarion, 2025) etLes depossédés (Champ Flammarion 2024)