
ÉMISSION – De l’histoire au cinéma : raconter la chute de la France en 1940
France Culture
Émission spéciale des Matins de France Culture en direct et en public au Rendez-vous de l’Histoire de Blois, avec l’historien Julian Jackson et le réalisateur Emmanuel Marre.
Avec
- Julian T. JacksonHistorien, professeur d’Histoire à Queen Mary (Université de Londres), membre de la British Academy et de la Royal Historical Society.
- Emmanuel MarreRéalisateur français
Pour l’édition 2026 des Rendez-vous de l’histoire, Les Matins de France Culture reçoit, en direct et en public depuis Blois, Julian Jackson, historien britannique spécialiste de la France du 20ᵉ siècle, professeur à Queen Mary University of London. Il publie La Chute. France 1940 aux éditions du Seuil, traduit par Souad Degachi et Maxime Shelledy (parution originale en anglais en 2003). Il sera rejoint par Emmanuel Marre, réalisateur de Notre salut en salle depuis le 30 septembre.
Faire l’histoire d’une chute
Après avoir travaillé sur le Front populaire et la crise économique des années 30, Julian Jackson s’est intéressé à ce qui lui apparaissait comme le « soleil noir » de la période. Selon lui, la défaite de 1940 est une défaite militaire, « ce sont les avions, les chars qui nous ont battus ».
L’historien estime que les écrits de Marc Bloch, qu’il considère comme un « très grand historien », ont « trop influencé notre vision de cet événement ». Panthéonisé cette année, Marc Bloch est l’auteur de L’Étrange défaite, « un livre de témoin qui est sous le choc, qui essaie de comprendre en tant qu’historien et en tant que citoyen ».
Julian Jackson explique avoir travaillé sur la défaite de 1940 en essayant « de revoir ces événements comme si on ne connaissait pas la fin ». Il questionne le « sentiment d’inéluctabilité » qui a conduit certains historiens à adopter une lecture déterministe des évènements ayant mené à la défaite, où les années 1930 sont interprétées comme une période décadente menant inexorablement à la guerre.
Filmer les rouages du pouvoir vichyste
« C’est un chef d’œuvre » affirme Julian Jackson à propos du film d’Emmanuel Marre. « C’est le premier film que je vois qui restitue la complexité de cette étrange réalité de la collaboration, ou plutôt d’une espèce de pétainisme opportuniste, ordinaire, presque banal, et assez pathétique ». Tiré d’une correspondance retrouvée entre ses arrière grands-parents, Notre salut raconte la chute morale progressive d’un fonctionnaire opportuniste sous le régime de Vichy.
« Le questionnement profond, qui d’ailleurs dépasse la question de Vichy, c’est de comprendre comment un régime autoritaire crée des espaces mentaux pour que les névroses, les blessures, l’intime s’engouffrent, pour que des personnes deviennent des rouages du régime, en dehors de la haine et de la violence » explique Emmanuel Marre.
Le personnage principal du film, auteur d’un manuel de management dont il cherche à faire circuler les préceptes, illustre en quoi « il y a une sorte de plasticité de cette pensée managériale qui peut s’adapter à peu près à tout, à partir du moment où on lui offre la possibilité de s’exercer ». « Ceux qui ont eu le plus de responsabilités opérationnelles dans les crimes qui ont été faits par l’État français n’étaient pas forcément les plus idéologues », rappelle Emmanuel Marre, « mais au contraire des gens qui avaient cette conviction de la bonne organisation ».
À écouter
Le cinéma a-t-il des comptes à rendre à l’histoire ?
Quelles mises en garde ?
Julian Jackson dit observer « un écroulement des valeurs de la société libérale démocratique » qui n’est pas propre à la France, mais à l’ensemble des sociétés occidentales. C’est pourquoi l’historien se dit « très pessimiste » : « tout ce auquel j’ai cru toute ma vie est en train de s’effondrer », constate-t-il, « j’ai le sentiment qu’on a plus de repères ».
« Nous ne sommes pas encore dans un régime autoritaire », ajoute Julian Jackson, « mais des valeurs qui auraient semblé, il y a 20 ans, impossibles pour le centre ou la gauche, sont maintenant devenues presque banales ». Il rappelle que « ce qui devient possible de penser et de dire politiquement peut changer », alors qu’Emmanuel Marre signale « une sorte d’inquiétude sur le consensus démocratique ».
« Au travers du personnage d’Henri, on voit comment cette pensée politique qu’il faut donner des gages à une certaine pensée violente se fait par petites étapes », précise le réalisateur. « Si on a les yeux rivés sur ses pieds, on ne voit que les marches et on ne voit pas l’escalier dans son ensemble », ajoute-t-il, inquiet de la « remise en cause de l’idée d’égalité profonde des êtres humains dans l’espace politique, en particulier à droite et à l’extrême droite ». « La dernière fois qu’on a vécu ça, c’est pendant les régimes d’occupation ».