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Se mobiliser pour rééquilibrer notre démocratie

NOTRE BILLET

Dans un article intitulé « Démocratie, mondialisation… Le coronavirus peut nous aider à remettre les pendules à l’heure » Denis Jeambar, évoquant la crise, en décrit certaines des conséquences :   l’ébranlement des certitudes, un regain de civisme, une réhabilitation du sens de la durée, l’exacerbation des peurs, le renforcement des injustices, la fragilité de la vie.

Il s’appuie sur Jean-Louis Bourlanges, Marcel Gauchet,  Frédéric Dabi qui alertent sur les atteinte graves à nos principes et mécanismes démocratiques.

Il évoque tout particulièrement la mise à l’preuve de la démocratie, indiquant que les démocraties prises de vitesse par la contagion. « Devant la fulgurance de la contagion, les commentaires ne peuvent qu’être prudents et les polémiques inutiles. Le temps viendra de faire le bilan de ce qui a fait défaut, de prendre la mesure des négligences voire de rechercher les fautes, de s’interroger surtout sur notre modèle », indique l’auteur.

La peur générée par la crise et sa gestion éclaire, selon lui,  la crise de confiance à l’endroit de la politique mise en œuvre par le pouvoir. Il cite Frédéric Dabi de l’IFOP : « Il y a une dissociation entre la figure présidentielle, qui incarne l’unité nationale […] d’une part; et, d’autre part, un regard de plus en plus sévère sur la gestion au jour le jour de la crise ».

« La démocratie représentative est, dit-il mise à l’épreuve,  alors qu’elle était déjà menacée par ces deux pulsions identifiées par Jean-Louis Bourlanges, essayiste: d’un côté, une pulsion anarcho-révolutionnaire liée à des détresses matérielles et morales, de l’autre une pulsion autoritaire latente encouragée par l’angoisse et la peur des autres ».

En conclusion , il cite Marcel Gauchet:

« de regarder en face les déséquilibres profonds » qui affectent la démocratie alors que, jusqu’à cette crise sanitaire mondialisée, ici et ailleurs « la pensée officielle s’obstinait à les ignorer ».

Armand FLAX

Article de Denis Jeambar :

Démocratie, mondialisation… Le coronavirus peut nous aider à remettre les pendules à l’heure (30.03.2020 Challenges)

« La pandémie de coronavirus bouscule les certitudes, redonne des couleurs au civisme, rend du sens à la durée, exacerbe les peurs, souligne les injustices et rappelle, par-dessus tout, la fragilité de la vie. La société et le gouvernement devront se saisir de cette bascule inédite pour repenser le monde d’après.

Alors que le coronavirus est apparu pour la première fois dans la province de Hubei en Chine mi-novembre ou début décembre 2019 selon les études, quatre mois plus tard 175 pays sont officiellement touchés sur les 193 reconnus par les Nations-Unies! La pandémie condamne désormais à l’immobilité plus de trois milliards de terriens, soit près d’un sur deux. Et sans doute n’est-ce pas fini car les mesures prises -en dehors de la Chine, de la Corée, de Taïwan, du Japon, du Vietnam et de Singapour qui ont réussi à endiguer l’épidémie– ne peuvent encore produire leurs effets.

Devant la fulgurance de la contagion, les commentaires ne peuvent qu’être prudents et les polémiques inutiles. Le temps viendra de faire le bilan de ce qui a fait défaut, de prendre la mesure des négligences voire de rechercher les fautes, de s’interroger surtout sur notre modèle. Pour l’heure, nul ne peut imaginer que le gouvernement ne fasse pas tout ce qui est possible pour endiguer cette terrible vague qui déferle avec de plus en plus de violence sur la France et soulèvera une tempête de douleurs dans les prochains jours face au nombre de victimes. Qu’importe sa manière de communiquer, accordons même au pouvoir le droit à l’erreur, l’essentiel est qu’il s’emploie à agir au mieux et réponde aux demandes des médecins, fantassins de la première ligne.

L’humilité est toujours nécessaire devant l’inconnue. Nos gouvernants doivent l’apprendre en même temps que nous. Il serait bien hasardeux de tirer dès à présent des leçons définitives sur ce que nous vivons. Le temps des commentaires péremptoires est révolu. Certes, on doit questionner, enquêter mais il faut aussi suivre ce que l’on nous recommande, en pensant en premier lieu à tous ceux, si nombreux, qui vivent dans des conditions difficiles (manque d’espace, entassement, insalubrité, etc.) et, bien entendu, au dévouement de l’ensemble du corps médical.

Face à cette situation, un civisme sans faille s’impose du haut en bas de la société mais aussi son accompagnement pour tous ceux qui n’en ont pas reçu le simple enseignement faute de volonté politique. Malmené par la montée de l’individualisme, des inégalités et des injustices, le civisme retrouve tout son sens à travers ce paradoxe: se protéger soi-même en restant confiné, c’est aussi protéger les autres.

Sans prêchi-prêcha, une étrange équation surgit, dont nul ne peut dire si elle perdurera: l’égoïsme au service de l’altérité. La formule peut s’appliquer à presque toutes les grandes questions de notre époque. Exemples: si je conduis moins vite, je réduis les risques pour moi et les autres; si je pollue moins, j’améliore mon environnement et celui de la planète; si j’accepte de payer des impôts, je contribue, dès lors évidemment que les fonds sont utilisés à bon escient, à l’amélioration des services publics pour moi et pour tous, etc. L’intérêt général, quand il est bien conçu, est l’intérêt de tous. La peur de l’infection le replace au premier plan.

Le temps redevient une valeur essentielle

De retour aussi, la notion du temps. Cette immobilité contrainte vient faucher l’immédiateté dans laquelle nos sociétés s’étaient installées. Naturellement, chacun voudrait qu’un traitement et un vaccin soient très vite trouvés -et nul doute qu’ils le seront- mais la recherche n’obéit pas à la cadence infernale d’Internet, des réseaux sociaux et des chaînes d’information. Le diktat de l’instant prend un sérieux coup de vieux dans le confinement.

Le temps redevient une valeur essentielle et chacun en réapprend la gestion. Les équipes médicales et scientifiques luttent contre lui pour trouver des réponses et ne perdent pas une seconde, y compris en brûlant parfois les étapes traditionnelles de l’expérimentation, mais leurs tâtonnements et leurs méthodes empiriques pour répondre à l’urgence ne peuvent obéir à la sommation des impatients de tous bords qui jusque-là -y compris au sommet de l’Etat- fixaient le tempo de nos existences. Exemple: la réforme des retraites décrite comme un impératif absolu devient soudain une question secondaire, voire dépassée.

Autre phénomène oublié car nous sortons d’une période de paix sans précédent historique grâce à la construction européenne: le retour invasif de la peur de la mort dans nos sociétés. On l’avait oubliée car s’était installée l’idée que la médecine pouvait répondre à tous. De fait, que de succès concrétisés par un bond inouï de l’espérance de vie! La mort était sortie de notre quotidien, plus de rituels publics, des cortèges funèbres filant en catimini, chassez cette camarde que nous ne saurions voir. Même le terrorisme n’avait pas réussi à en faire renaître durablement la crainte. Seuls étaient célébrés en grandes pompes les héros ou les célébrités.

La faucheuse revient frapper à toutes les portes, en particulier celles des plus âgés, et rappeler qu’il n’est rien de plus précieux et de plus fragile que la vie. Une banalité certes mais que l’on avait perdue de vue. Nous vivions en décalage horaire par rapport à notre existence, une fracture générationnelle entre jeune et vieux se dessinait. Le retour au réel est brutal, sera-t-il accepté dans la durée? Les grandes épidémies d’autrefois, lorsqu’elles s’éteignaient, se terminaient en bacchanales pour célébrer la fin de la peur et le retour de la vie. Qu’en sera-t-il cette fois? Quelles pendules remettrons-nous à l’heure?

La démocratie représentative mise à l’épreuve

Sur un nombre considérable de sujets, que de questions posées dont nul ne sait encore les réponses. L’épicentre du monde est-il en train de se déplacer définitivement vers un extrême orient chinois qui est à l’origine de cette pandémie mais qui a su la combattre plus vite que nous et s’érige désormais en sauveur de la planète face à des démocraties prises de vitesse par la contagion? Que faire d’une mondialisation dont on mesure les terribles effets à travers la rapidité de l’épidémie mais qui dévoile aussi notre dépendance et la perte de notre souveraineté sanitaire. Cruel exemple: la question des masques et des tests. En septembre 2008, Nicolas Sarkozy déclarait à Toulon en pleine crise financière: « Une certaine idée de la mondialisation s’achève ».  On connaît la suite, son rythme a certes ralenti mais sans inversion radicale. Qu’adviendra-t-il demain? Les réponses sont à écrire, les suggestions fusent, les experts prophétisent. Une chose est sûre: le  »courtermisme » dans lequel nous nous sommes installés ne peut plus durer car il nous expose à tous les vents mauvais.

Il est bon également de rappeler ces mots qui ouvraient le discours de Nicolas Sarkozy en 2008: « Comme partout dans le monde, les Français ont peur pour leurs économies, pour leur emploi, pour leur pouvoir d’achat. La peur est une souffrance. Elle empêche d’entreprendre, de s’engager. Quand on a peur, on n’a pas de rêve, on ne se projette pas dans l’avenir […] Il faut vaincre cette peur. C’est la tâche la plus urgente. On ne la vaincra pas, on ne rétablira pas la confiance en mentant mais en disant la vérité. » De retour, la peur éclaire la crise de confiance à l’endroit de la politique mise en œuvre par le pouvoir: « Il y a une dissociation entre la figure présidentielle, qui incarne l’unité nationale […] d’une part; et, d’autre part, un regard de plus en plus sévère sur la gestion au jour le jour de la crise », explique dans Le Journal du Dimanche du 29 mars Frédéric Dabi, directeur général adjoint de l’Ifop. La peur mine d’autant plus la confiance que le pic épidémique n’est pas atteint. La comptabilité macabre quotidienne ne va pas la renforcer.

La démocratie représentative est, donc, mise à l’épreuve dans cette pandémie alors qu’elle était déjà menacée par ces deux pulsions identifiées par Jean-Louis Bourlanges, député et essayiste: d’un côté, une pulsion anarcho-révolutionnaire liée à des détresses matérielles et morales, de l’autre une pulsion autoritaire latente encouragée par l’angoisse et la peur des autres. Toute l’Europe est sous ces menaces qui aggravent la crise de confiance dans les politiques menées face à la pandémie. Dans quel état seront tous ces pouvoirs lorsque nous sortirons du tunnel? La facture économique sera considérable et ne pourra être supportée sans une solidarité européenne sans faille que défend plus que tout autre Emmanuel Macron.

Cette urgence-là rendra sans doute bien difficile un examen complet de toutes les questions qui se lèvent et demanderont d’être traitées au plus vite. Sans céder au conformisme et aux vieux réflexes. Sans remettre le couvercle sur la cocotte en surchauffe. La science va trouver les réponses pour stopper le coronavirus mais il reviendra ensuite aux politiques, comme le dit le philosophe Marcel Gauchet dans Le Figaro du 26 mars, « de regarder en face les déséquilibres profonds qui affectent » la démocratie alors que, jusqu’à cette crise sanitaire mondialisée, ici et ailleurs « la pensée officielle s’obstinait à les ignorer ». »

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