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New York Times : la France sans armes face à la pandémie


INTRODUCTION

L’Etat, c’est à dire l’exécutif qui a conduit cette crise au plus haut niveau, a focalisé son action sur une adaptation permanente des mesures aux moyens disponibles et en développant, en conséquence, une « doctrine » sur les moyens et les objectifs à géométrie variable et une communication dont la transparence complète n’a pas été assurée et dont la sincérité est durement contestée.

Si l’exécutif ne fait pas son bilan de la gestion de crise, d’autres le feront …

Il lui appartient de lancer et de piloter – lui-même – son REtour d’EXpérience. S’il ne le fait pas, nous retrouverons des erreurs du même type dans nos futures crises et d’autres le feront à sa place: l’opinion, la presse, y compris étrangère. Le site Les-Crises a publié et traduit un article du NewYork Times qui nous permet de percevoir la « lecture » extérieur de la gestion de crise française.

Les éléments repris alimentent le RETEX attendu ! « Lorsque le président Emmanuel Macron a déclaré à plusieurs reprises la « guerre » au coronavirus en mars, il a solennellement promis que la France soutiendrait les travailleurs de la santé « de première ligne » avec « les moyens, la protection », la réalité était que la France était presque sans défense. » indique l’article.

L’article revient longuement sur la gestion des masques qui a conduit à ce que nous appelons la « légende des masques » selon laquelle ils seraient inutiles – à l’exception des personnels hospitaliers. On voit qu’au fil de la gestion sous pression des réalités et de l’opinion – qui malgré les peurs suscitées a conservé sa vigilance – l’exécutif a étendu le champs de l’obligation du port du masque en fonction de leur disponibilité.

ARTICLE

« Comment la France a perdu les armes face à la pandémie »

« Les Français considéraient autrefois le matériel médical, comme les avions de chasse, comme un bien de sécurité nationale qui devait être fabriqué chez eux. Mais les coupes budgétaires et l’externalisation les ont contraints à devoir se battre pour des masques, des tests et même des analgésiques.

Lorsque le président Emmanuel Macron a déclaré à plusieurs reprises la « guerre » au coronavirus en mars, il a solennellement promis que la France soutiendrait les travailleurs de la santé « de première ligne » avec « les moyens, la protection ».

Établir un RETEX, c’est faire le bilan en terme d’efficience des mesures prises en distinguant les facteurs positifs ou négatifs. C’est également évaluer l’organisation de crise au regard des plans existants et des bonnes pratiques élaborées et mises en oeuvre par les professionnels de la sécurité, et ils sont nombreux et expérimentés au sein de l’administration d’Etat. C’est par ailleurs évaluer l’information diffusée pendant la crise et les modalités d’association des parties prenantes dans le processus de décision et dans la mise en oeuvre opérationnelle.

C’est également, et surtout, en tirer des conclusions pour l’avenir. Ainsi l’article évoque t il Louis Gautier, ancien directeur du Secrétariat général de la défense et de la sécurité nationale – entité stratégique rattachée au Premier ministre et qui coordonne la réponse aux crises de grande ampleur – qui a déclaré que « la question des stocks stratégiques et de la sécurité des approvisionnements doit être reconsidérée. Un nouveau modèle doit être inventé« .

La réalité était que la France était presque sans défense.

Les volte-face du gouvernement sur les pandémies passées avaient laissé la réserve nationale de masques faciaux, autrefois formidable, presque épuisée. Les autorités ont également externalisé la capacité de fabrication à des fournisseurs étrangers, malgré les avertissements lancés depuis le début des années 2000 sur les risques croissants de pandémies mondiales. La France – contrairement à l’Allemagne, son rival pour le leadership européen – est ainsi devenue dépendante des usines étrangères et n’a pas pu augmenter la production nationale de masques faciaux, de kits de test, de ventilateurs et même de thermomètres et de médicaments anti-fièvre en vente libre pour soulager les malades.

Aujourd’hui, alors qu’elle a commencé à desserrer l’un des verrous les plus stricts du monde, la France est devenue un cas d’école dans la mesure où certains pays reconsidèrent aujourd’hui leur dépendance vis-à-vis des chaînes d’approvisionnement mondiales construites au cours des deux dernières décennies sur le mantra des faibles coûts et des livraisons rapides. Même aujourd’hui, la France n’a aucune garantie qu’elle pourra assurer un approvisionnement suffisant dans les semaines à venir pour se protéger contre une éventuelle seconde vague du virus.

« En temps de crise, nous ne pouvons plus passer d’une zone de production à une autre pour obtenir nos produits essentiels« , a déclaré dans une interview Louis Gautier, l’ancien directeur du Secrétariat général de la défense et de la sécurité nationale, une puissante unité interministérielle au sein du cabinet du Premier ministre qui coordonne la réponse aux crises de grande ampleur. « La question des stocks stratégiques et de la sécurité des approvisionnements doit être reconsidérée. Un nouveau modèle doit être inventé« .

La France a longtemps identifié les masques comme indispensables en cas de pandémie, mais le gouvernement a pour la plupart cessé de les stocker au cours de la dernière décennie, principalement pour des raisons budgétaires. La production nationale s’est effondrée au moment même où l’industrie pharmaceutique du pays s’installait également à l’étranger.

La France avait décidé « qu’il n’était plus nécessaire de maintenir des stocks massifs dans le pays, étant donné que les usines de production pouvaient être opérationnelles très rapidement, notamment en Chine« , a déclaré le ministre de la santé, Olivier Véran, au Parlement en mars.

Mais l’ampleur et la rapidité du coronavirus défient cette logique. Encore sous le choc de sa propre épidémie, la Chine, premier fabricant mondial de masques, a été submergée de commandes. L’Inde, l’un des principaux exportateurs de médicaments, a temporairement interdit les exportations par crainte de pénurie.

Lorsque la chaîne d’approvisionnement mondialisée s’est effondrée, les responsables français de la santé ont perdu un temps précieux alors que le gouvernement national – ainsi que les villes, les communes et même les quartiers – se sont empressés d’acheter des fournitures directement en Chine et ailleurs. Le gouvernement a organisé des transports aériens de masques en provenance de Chine qui ont fait l’objet d’une grande publicité, trahissant à la fois son désespoir et sa dépendance. La France a connu plus de 27 000 décès et l’un des taux de mortalité les plus élevés au monde, soit 60 % plus important qu’aux États-Unis.

« Nous devrons reconstruire l’indépendance agricole, sanitaire, industrielle et technologique de la France« , a déclaré E. Macron dans un récent discours. Pour de nombreux critiques, l’absence de défense de la France face au virus était la conclusion logique de l’évidement de la base industrielle française – une transformation qui a creusé les inégalités et alimenté de violentes protestations, comme le mouvement des Gilets jaunes.

Au début des années 2000, l’Allemagne avait un léger avantage sur la France dans la fabrication et l’exportation de kits de test PCR – les plus utilisés aujourd’hui pour détecter le virus – et de matériel d’oxygénothérapie, selon les données des Nations unies. Mais en 2018, l’Allemagne avait un excédent commercial de 1,4 milliard de dollars pour les kits de test PCR, alors que la France avait un déficit de 89 millions de dollars. Alors que l’Allemagne a pu mobiliser rapidement son industrie pour lutter contre la pandémie, la France a été paralysée. Elle ne pouvait pas effectuer de tests à grande échelle car elle manquait de cotons-tiges et de réactifs, des éléments de faible valeur mais essentiels qui avaient été externalisés en Asie.

« La France s’est trop désindustrialisée depuis les années 2000 ; elle en paie le prix aujourd’hui« , a déclaré Philippe Aghion, un économiste qui enseigne à Harvard et au Collège de France.

Dans une étude encore non publiée, M. Aghion et des économistes de l’Université libre de Bruxelles ont constaté que, dans l’ensemble, les pays ayant la capacité de fabriquer des kits de test et des instruments connexes, comme l’Allemagne et l’Autriche, avaient jusqu’à présent subi moins de décès pendant la pandémie.En France, les pénuries ont même touché les produits de base. Les pharmacies ont manqué de thermomètres. Les stocks de paracétamol sont devenus si dangereusement bas que les autorités ont limité sa vente.

La dernière usine européenne produisant ce médicament se trouvait en France, près de la ville de Lyon, mais elle a fermé en 2008, selon l’Académie nationale de pharmacie française. L’association a longtemps mis en garde contre une dépendance croissante à l’égard des fabricants de médicaments étrangers, notant que 60 à 80 % des ingrédients pharmaceutiques actifs en Europe sont importés – contre 20 % il y a trois décennies.« Rien n’a été fait au niveau gouvernemental pour arrêter cela« , a déclaré Marie-Christine Belleville, membre de l’académie.

En fait, des avertissements ont été lancés depuis des années.

Au lendemain de la pandémie de SRAS en Asie en 2003, les responsables français ont analysé les risques dans une série de rapports et ont constitué un stock national de masques et autres équipements de protection fabriqués par des fournisseurs nationaux – conformément à une tradition gaulliste de maintien d’une industrie de défense nationale forte qui exporte également des avions de chasse Rafale, des sous-marins, des dragueurs de mines et des frégates dans le monde entier.

En 2006, un plan gouvernemental de lutte contre la pandémie a recommandé une série de mesures, dont la création de stocks de masques. Un an auparavant, le ministère français de la santé avait signé un contrat de cinq ans pour l’achat de 180 millions de masques par an que Bacou-Dalloz, alors le plus grand fabricant de masques en France, produirait dans une usine à Plaintel, à environ 450 km de Paris.

Les détails du contrat, dont une copie a été obtenue par le New York Times, révèlent la pensée stratégique du gouvernement à l’époque. En s’assurant un fournisseur national, la France éviterait d’être « exclusivement dépendante d’importations qui seraient perturbées dans le contexte d’une pandémie« .

Le contrat garantirait au gouvernement le « renouvellement de son stock de masques » au fur et à mesure que les anciens stocks atteindraient leur date d’expiration. Et en cas de pandémie, le gouvernement pourrait réquisitionner la production de l’usine. L’arrêté gouvernemental « a monopolisé toute la capacité de production de l’usine Plaintel« , a déclaré Jean-Jacques Fuan, un ancien directeur de l’usine.

En 2008, le gouvernement a publié un livre blanc qui, pour la première fois, citait les pandémies comme une menace nationale potentielle, le plaçant au quatrième rang derrière le terrorisme, la cyberguerre et une attaque de missiles balistiques.

« Dans les 15 prochaines années, l’arrivée d’une pandémie est possible« , avertit le document. Elle pourrait être très contagieuse et mortelle, et pourrait se propager par vagues pendant des semaines ou des mois. Mais peu après, de nombreux politiciens ont commencé à critiquer la politique de stockage des masques et des médicaments, qu’ils considéraient comme du gaspillage. Les quelques 383 millions d’euros dépensés en 2009 pour acquérir 44 millions de vaccins contre la grippe H1N1 ont provoqué un scandale politique après que moins de 9 % des Français aient été vaccinés.

En 2013, le Secrétariat général de la défense et de la sécurité nationale a publié de nouvelles directives en cas de pandémie, mettant l’accent sur les « économies globales » et réduisant l’importance du maintien d’un stock. Des masques chirurgicaux seraient stockés, mais pas les masques FFP2, plus sophistiqués, qui, selon le rapport, coûtent dix fois plus cher.

Les directives ont également transféré la responsabilité – et les coûts – de la sécurisation et du stockage des masques aux employeurs publics et privés. Cela a contribué aux graves pénuries dont la France a souffert ces derniers mois, les responsables gouvernementaux s’étant moins engagés sur cette question.

M. Gautier, l’ancien directeur du secrétariat général, a déclaré que les nouvelles directives avaient pour but d’améliorer la distribution des masques en obligeant les employeurs, comme les hôpitaux, à les stocker et en les rendant légalement responsables de la protection de leurs employés.

Mais il a reconnu qu’ »il aurait été logique de transférer les crédits et pas seulement les coûts aux employeurs. Nous aurions également dû mettre en place des mesures de contrôle pour nous assurer que les réformes avaient été appliquées correctement« . Mais la nouvelle politique a également sapé la capacité de la France à produire des masques. Les employeurs, désormais chargés de se procurer des masques, ont naturellement cherché des fournisseurs moins chers à l’étranger.

Et pour réduire les coûts, le gouvernement a passé des commandes importantes que seules les usines chinoises étaient en mesure de satisfaire, a déclaré Francis Delattre, un ancien sénateur dont le rapport de 2015 mettait en garde contre l’épuisement des masques.

« Les petites usines françaises perdaient des commandes« , a déclaré M. Delattre. « Il était très dangereux de ne confier la protection sanitaire du pays qu’à un ou deux conglomérats chinois« . Et sans son unique client gouvernemental, l’usine de Plaintel, qui fonctionnait autrefois 24 heures sur 24, a vu ses activités se réduire et a finalement fermé en 2018, a déclaré M. Fuan.

Avec la destruction des masques périmés, le stock national français est passé de 1,7 milliard en 2009 à 150 millions en mars. Et alors que « l’ennemi invisible » commençait à sévir dans toute la France, le pays qui fabriquait certains des équipements militaires les plus sophistiqués au monde était incapable de produire suffisamment de masques faciaux.

« Cette crise doit nous amener à considérer les soins de santé comme un secteur stratégique qui devrait s’appuyer sur une grande partie de ce que nous faisons en matière de défense« , a déclaré Arnaud Danjean, un législateur européen.

« Nous n’étions pas armés pour cela« , a-t-il ajouté. »

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