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Guerre et information: les liaisons dangereuses

Guerre et information: les liaisons dangereuses

PRESENTATION

Gabriel Galice, président de l’Institut International de Recherches pour la Paix à Genève (GIPRI), montre combien l’information et la guerre sont inextricablement liées dans un monde globalisé et remodelé par les nouvelles technologies. 

Gabriel GALICEPrésident de l’institut International de Recherches pour la Paix à Genève Publié le 16 juin 2020 dans Front Populaire.

ARTICLE

« La guerre ne consiste pas seulement à faire rentrer des morceaux de fer dans des morceaux de chair, mais aussi des idées dans des esprits ; elle suppose autant de moyens de propagation que de destruction ». (François-Bernard Huyghes, La Quatrième guerre mondiale). La guerre et l’information, longtemps enchevêtrées, sont désormais soudées par la finance mondialisée associée aux nouvelles technologies(1). L’art de la guerre, de Sun Tsu, nous le rappelle, l’information est une arme, qu’elle soit soutirée à l’ennemi par l’espionnage ou répandue en fausses nouvelles pour mobiliser un pays, stimuler la troupe ou tromper l’adversaire.Depuis 1917, date de la création de la « Commission Creel », qui reçut mandat du Président des Etats-Unis d’Amérique, Woodrow Wilson, de « vendre » la guerre au peuple américain, les techniques de manipulation de l’opinion ont fait des progrès. 

La désinformation au service des guerres 

Un neveu de Sigmund Freud, Edward Berneys, œuvra au sein de la commission Creel. Jouer avec les peurs et les désirs inconscients du public reste le fonds de commerce des « relations publiques ». En 1928, Berneys consignera son expérience dans le livre Propaganda, bible des faiseurs d’opinion, communicants et autres Spin Doctors. 

Les stratèges de tous les pays sont familiers de la « guerre de l’information » (Infowar en anglais) et autres Psy Ops (opérations psychologiques).

Les dernières guerres de l’information concernent l’Irak, la Libye et la Syrie. On se souvient, de la fiole que Colin Powell agita, en 2003, au Conseil de sécurité de l’ONU pour « prouver » que le régime irakien détenait des armes de destruction massive. L’intervention militaire contre la Libye, décidée par le Président Nicolas Sarkozy en 2011, est un autre exemple de manipulation de l’opinion. Al-Jazeera fabriqua des informations sur des massacres imaginaires, amplifiées, en France, par Bernard-Henri Lévy. La destruction de la Libye, qui accompagna l’assassinat de Kadhafi, nourrit le terrorisme, les migrations clandestines, le trafic d’êtres humains. Neuf ans après, la guerre et le chaos règnent dans ce pays.  En 2013, le parlement britannique, échaudé par l’équipée libyenne qui excéda la mission assignée par le Conseil de Sécurité, refusa à David Cameron des bombardements en Syrie ardemment souhaités par le Président François Hollande. Le blocage britannique pesa lourd dans la décision du Président Barack Obama de ne pas utiliser la force directe contre l’Etat syrien. Ce qui n’empêcha pas les Etats-Unis, appuyés par le Royaume-Uni et la France, de mener des opérations clandestines de livraisons d’armes et de formation de djihadistes anti-Assad(2). En 2016, la Chambre des Communes britannique rédigea un rapport critique contre la guerre conduite par David Cameron. L’Assemblée Nationale française, elle, se contenta d’une évaluation complaisante.

Les guerres au service de l’information-spectacle 

La guerre est utile ! Aux dirigeants politiques, elle offre la pose flatteuse du chef et d’appréciables niches de corruption. Aux industriels des systèmes d’armement, financièrement liés aux empires médiatiques – Marcel Dassault fut sagacement industriel de l’armement, homme politique et magnat des médias – elle procure des profits conséquents. Au peuple, la guerre fournit un sentiment d’unité contre l’ennemi commun. 

L’information est une marchandise, elle rapporte à l’investisseur et satisfait un consommateur. Elle est une arme qui façonne l’opinion, un produit mais aussi un vecteur de la puissance politique et militaire. Les guerres sont une précieuse matière première d’Hollywood, engrenage du soft power. 

Saddam Hussein, Mouammar Kadhafi et Bachar el-Assad sont les arbres qui cachent leur pays, leur peuple et ses ressources. Les informations biaisées servent admirablement la politique spectacle. 

Ces guerres ne portent pas leur nom mais celui d’« opérations extérieures » (Opex).  Cet euphémisme cosmétique présente aussi un avantage juridique : il permet de contourner une application rigoureuse de l’article 35 de la Constitution française qui stipule : « La déclaration de guerre est autorisée par le Parlement. Le Gouvernement informe le Parlement de sa décision de faire intervenir les forces armées à l’étranger, au plus tard trois jours après le début de l’intervention. Il précise les objectifs poursuivis. » 

L’information-spectacle table sur l’ignorance soigneusement entretenue. 

Il suffit d’un consensus ignare sur l’appellation de « printemps arabe » pour brouiller les pistes, faire croire que la guerre civilo-globale en Syrie remonte à 2011 avec la répression brutale de « manifestations pacifiques », quand bien même un article édifiant de Time magazine du 19 décembre 2006, soit cinq ans avant, portait le titre « La Syrie dans le viseur de Bush ». Aucun expert de plateau de télévision n’a évoqué le plan américain de « remodelage du Grand Moyen-Orient », à l’œuvre depuis vingt ans entre le Maghreb et l’Afghanistan. La France est à la manœuvre, qui arme des « rebelles modérés », en réalité des organisations terroristes qui importent le djihad jusque dans nos rues. 

Armes et marchandises, les guerres et l’information sont des produits technologiques emblématiques des pouvoirs entremêlés de notre épopée médiatique. 

(1) : Alain Joxe analyse « l’articulation de la violence et de l’économie, telle qu’elle est actuellement mise en forme par la « révolution électronique » » dans son livre Les guerres de l’empire global (La découverte, 2012).
(2) : Roland Hureaux, La France et l’OTAN en Syrie, Bernard Giovanangeli éditeur, 2019, Michel Raimbaud, Les guerres de Syrie, Editions Glyphes, 2019 et Maxime Chaix, La guerre de l’ombre en Syrie, Erick Bonnier, 2019.

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