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L’Etat profond, première exploration

Aquilino Morelle: «A Matignon, je n’ai pas vu l’Etat profond. A l’Elysée, je ne l’ai que trop vu»

BILLET

A plusieurs reprises, le chef de l’Etat a critiqué « l’Etat profond » français,

Il reprenait les mêmes mots que Donald Trump dénonçant le « deep state ». Emmanuel Macron a utilisé à deux reprises les mots d’« Etat profond » à propos des obstacles à sa politique de rapprochement avec Moscou et de la rédaction de communiqués du G7, ajoutant qu’il ne voulait pas être « l’otage de gens qui négocient pour moi »

C’est une première pour un chef de l’Etat : ce concept est peu commun dans le vocabulaire politique français en dehors des cercles complotistes. Recevant quelques journalistes à l’Elysée le 31 janvier, le Président de la République avait, toutefois, déjà dit que « l’Etat profond n’a pas assez changé ».

Les réformes freinéees

Il en fait une des causes principales des difficultés rencontrées dans les reformes, leur mise en place et leur perception. «Parce que la mise en œuvre est trop lente», assure-t-il, citant sa loi sur «le droit à l’erreur» dont il devait découvrir, lors de son «itinérance mémorielle» de novembre, que certains fonctionnaires n’en avaient «jamais entendu parler» plusieurs mois après sa promulgation.

E. Macron estime que son gouvernement n’a pas suffisamment mis la pression sur l’administration/ «l’Etat profond n’a pas assez changé».

Concernant  sa volonté de rapprochement avec la Russie qui suscitait – selon lui – l’opposition des «Etats profonds de part et d’autre , à Paris comme à Moscou » il a expliqué pourquoi il avait renoncé à la rédaction d’un communiqué final à l’issue du G7. Il a affirmé que ces discussions n’étaient que «des chicayas de bureaucrates et d’Etats profonds », ajoutant : « Je ne veux pas être l’otage de gens qui négocient pour moi. »

Quelle est donc la signification de l’Etat profond ?

Mais que veut dire « Etat profond » ? L’expression semble venir de Turquie, où elle a été popularisée dans les années 1990 (« Derin Delvet ») pour désigner les réseaux kémalistes de l’armée, des services de renseignement ou de la justice, qui s’opposaient à la fois à la démocratisation du pays et aux islamistes. Le concept a depuis lors été largement adopté par les politologues, au-delà du cas turc.

Il a ainsi servi à décrire les réseaux occultes dans l’Italie des années 1970, comme la « loge P2 », le pouvoir des généraux en Algérie ou le noyau sécuritaire de l’Etat d’Israël. En 2018, la revue italienne de géopolitique Limes consacrait un numéro entier aux « Stati profondi », qualifiés d’« abysses du pouvoir ».

« Agenda secret ». 

C’est surtout aux Etats Unis que le concept de « deep state » est désormais le plus utilisé. Et, au premier chef, par Donald Trump lui-même, contre sa propre administration. Ainsi, lors d’un meeting en septembre 2018, le président américain dénonçait ces « agents non élus de l’Etat profond qui poussent leur propre agenda secret et sont véritablement une menace pour la démocratie ». Abondamment employé par les réseaux complotistes et conspirationnistes outre-Atlantique, « deep state » a depuis 2018 les honneurs d’une série télévisée britannique sur le monde du renseignement.

La « haute administration française » visée ?

Les propos du président Macron sur l’Etat profond peuvent viser plus large au sein de la haute administration française. Jusqu’au ministère de la Culture, comme on l’a vu avec la nomination du général Georgelin pour s’occuper de Notre-Dame de Paris. A peine élu, Emmanuel Macron voulait mettre en place un « spoil system » comme aux Etats-Unis, où l’on attend que les directeurs d’administration centrale partagent les orientations politiques du Président. La promesse n’a pas été tenue. En mai, la porte-parole du gouvernement Sibeth Ndaye a dû rappeler que « les nominations doivent refléter notre volonté. » Mais entre chasse aux sorcières et lutte contre l’Etat profond, la frontière est mince.

Le spoil system, une promesse non tenue ( Et que dire de la promesse de supprimer l’ENA ?)

Le candidat Macron avait promis de passer en revue un à un les directeurs d’administration centrale durant la première année de son quinquennat.

Considérant que le vrai pouvoir d’exécution se situe, en France, au niveau de l’administration. Dès la campagne présidentielle, le candidat avait donc prévenu : durant la première année de son mandat, le gouvernement évaluerait un à un les cent quatre-vingt hauts fonctionnaires dont la nomination dépend du gouvernement en conseil des ministres. A la veille de « transformer » la France, puisque tel était le projet, il fallait s’assurer que la haute administration était en accord avec la feuille de route présidentielle et gouvernementale.

Metâhodos – Les Entretiens de la Méthode – reviendra sur ces sujets majeurs, s’agissant de l’efficience de l’Action Publique qui nécessité une administration efficace, et s’agissant de la Démocratie qui exige une administration qui ne soit pas un contre pouvoir ( dans ses formes multiples: cachées pour certaines, apparentes pour d’autres).

Nous vous proposons un article récent de Nathalie Segaunes 21 juillet 2020 L’Opinion: Aquilino Morelle: «A Matignon, je n’ai pas vu l’Etat profond. A l’Elysée, je ne l’ai que trop vu»

ARTICLE

Aquilino Morelle: «A Matignon, je n’ai pas vu l’Etat profond. A l’Elysée, je ne l’ai que trop vu»

Nathalie Segaunes  21 juillet 2020 L’Opinion

« La forme la plus contemporaine et la plus efficace de l’Etat profond, c’est le conformisme », assène l’ancien conseiller de François Hollande

Morelle, médecin et haut fonctionnaire, a été conseiller du Premier ministre Lionel Jospin de 1997 à 2002 et conseiller politique au cabinet du président de la République François Hollande de 2012 à 2014. Il a publié en 2017 L’Abdication (Grasset) et il est aujourd’hui redevenu inspecteur de l’Inspection générale des affaires sociales.

L’Etat profond existe-t-il en France ?

Par esprit de malice, je répondrai que si le chef de l’Etat lui-même a affirmé, à trois reprises, au mois d’août 2019, avoir rencontré l’Etat profond, il ne faut pas être « plus royaliste que le roi »… Et, par conséquent, en conclure que celui-ci existe.

Comment le décririez-vous ?

La notion est assez ancienne. Il y a toujours eu une dénonciation de ce que l’on appelait par le passé « l’Etat dans l’Etat » ou le « gouvernement invisible ». Une notion qui nous vient de l’étranger, des Etats-Unis, surtout, où a été forgée, dans les années 1990, la formule deep state. Mais on en trouvait déjà l’équivalent dans la bouche d’Eisenhower dans les années 1960, lorsqu’il dénonça le « complexe militaro-industriel » qui, selon lui, dirigeait les Etats-Unis de façon occulte. Enfin, c’est un vocable qui appartient principalement au registre dit « populiste », voire conspirationniste ou complotiste. Toutefois, des travaux de la science politique américaine la plus académique portent désormais sur ce sujet. Il y a bien, au-delà des simplifications et des fantasmes, une forme de réalité de ce concept, celle à laquelle a fait allusion le président de la République. J’en distinguerai une dimension organique – l’idée que des structures ou des personnes se liguent pour préserver certains intérêts ou maintenir certaines politiques ; et un versant plus idéologique, celle d’un état d’esprit, d’une vision politique du monde.

Distinguez-vous l’Etat profond de la haute administration et de ses grands corps ?

Un recoupement existe, mais on ne peut pas réduire l’Etat profond à la technocratie. Celle-ci existe, mais elle est une réalité identifiable, identifiée et voulue : de Gaulle a créé l’ENA en 1945 précisément pour produire la technocratie, c’est-à-dire des hauts fonctionnaires compétents, efficaces et loyaux, afin d’exercer les fonctions permanentes de l’Etat, celles qui perdurent au-delà des alternances politiques. Mais la « continuité de l’Etat », ce n’est pas l’Etat profond. Et si la technocratie tend à excéder ses pouvoirs, elle ne le fait que lorsqu’on lui laisse la bride sur le cou. Lorsque les rênes sont tenues courtes, la technocratie obéit. En 1981, quand François Mitterrand est devenu Président, après vingt-trois ans d’opposition, rien ni personne ne l’a empêché d’appliquer sa politique, qui représentait pourtant à l’époque une véritable rupture. Il a trouvé une administration française à son service et tous ses fonctionnaires pour l’appliquer.

Quand le pouvoir politique est fort, même si les changements qu’il souhaite introduire sont profonds, il trouve l’instrument pour le faire. En revanche, après le tournant européiste de mars 1983 en France, la libéralisation de la finance décidée par la commission européenne de Delors et la montée en puissance de ce que l’on a appelé d’abord la mondialisation, puis l’hyper-globalisation, un système extrémiste est apparu, qui a eu tendance à balayer toute forme de souveraineté politique pour laisser libre cours aux seules forces de la finance, de l’économie et du commerce. La politique est devenue un théâtre d’ombres et les élections ont été progressivement vidées de leur sens au profit d’une « alternance unique », résumée par le célèbre acronyme TINA : « there is no alternative ». « Votez comme vous voulez, nous continuerons la même politique ». C’est cette dérive démocratique qui a déclenché la vague populiste et qui explique l’émergence et le succès croissant de la formule « Etat profond ».

Cela sous-entend-il que l’Etat profond a réussi à imposer au pouvoir politique quel qu’il soit sa vision des choses ?

Si l’on en retient la dimension idéologique que je soulignais, alors la forme la plus silencieuse mais la plus efficace de l’Etat profond, ce n’est pas la conspiration, c’est le conformisme. Et en particulier celui de l’européisme et de l’inanité du politique qui en découle aux yeux de beaucoup. Prenez la règle des 3 % du PIB pour le déficit public, établie sur un coin de table dès 1981. Elle ne reposait sur rien de rationnel, ne correspondait à aucune donnée macro-économique ou financière fiable, mais elle a néanmoins été le cadre de référence de toute l’élite politique européenne. Aujourd’hui qu’elle a été pulvérisée, les mêmes qui autrefois la défendaient mordicus, mettent en œuvre la « relance ».

Avez-vous rencontré l’Etat profond auprès de Lionel Jospin ou de François Hollande ?

Votre question renvoie à des situations politiques et humaines tout à fait opposées. Lionel Jospin, en 1997, a gouverné la France comme il l’entendait et a mis en œuvre le programme pour lequel il avait été élu : les 35 heures, la baisse de la TVA, les 500 000 emplois pour les jeunes, la CMU, la parité, le PACS etc. Il a conduit une véritable alternance politique, sans rencontrer aucune difficulté de cet ordre. Sa culture politique était celle du respect des choix démocratiques et du volontarisme politique. François Hollande représente le cas de figure inverse. La raison profonde de sa victoire en 2012 ne résidait pas seulement dans l’anti-sarkozysme virulent de la gauche, mais aussi dans le séisme politique du « Non » en 2005 et la crise financière de 2008. Il a instrumentalisé ces deux événements majeurs, avec le discours du Bourget, s’en est servi pour être élu : « Mon adversaire, c’est la finance ». Une fois Président, il a eu la naïveté politique de penser qu’il pourrait rompre avec ses engagements de candidat et revenir benoîtement à ses amours de jeunesse, à ce conformisme européiste et libéral qui lui était chevillé au corps. Telle est la cause profonde de son échec. Pour le dire simplement, François Hollande était lui-même l’incarnation de cet Etat profond. A Matignon, en cinq ans, je n’ai pas rencontré l’Etat profond une seule fois. A l’Elysée, je l’ai croisé tous les jours pendant deux ans.

L’Etat profond, c’est avant tout Bercy, dans sa vision européiste. C’est aussi, les services secrets. C’est ensuite le quai d’Orsay, défendant un certain nombre de thématiques, considérées comme intouchables, remontant à la nuit des temps de la Ve République, comme la « grande politique arabe de la France ». Enfin, c’est le Conseil d’Etat, qui a la capacité de placer ses hommes aux bons endroits

Sur aucun sujet, François Hollande n’est allé contre ce que vous appelez « le conformisme​» de l’Etat profond ?

Non. Au contraire, tout l’appareil d’Etat le soutenait dans ses choix, comme lorsqu’il a décidé d’écarter la nationalisation provisoire de Florange. L’idée qu’on pouvait seulement envisager cette possibilité était taboue pour lui. De même avec la mascarade de la « renégociation » du traité de stabilité budgétaire, signé par Sarkozy et Merkel pendant la campagne présidentielle, et qu’il a enterrée dès juin 2012. Rediscuter, comme il l’avait pourtant promis au peuple français, un texte européen, était une perspective qui lui était tout bonnement étrangère. Obscène, presque.

Quelles formes organiques l’Etat profond prend-il en France ?

L’Etat profond, c’est avant tout Bercy, dans sa vision européiste. C’est aussi, probablement, les services secrets, mais je n’ai jamais « eu à en connaître », si vous me permettez l’expression… C’est ensuite le quai d’Orsay, défendant un certain nombre de thématiques, considérées comme intouchables, remontant à la nuit des temps de la Ve République, comme la « grande politique arabe de la France ». Enfin, c’est le Conseil d’Etat, qui a la capacité de placer ses hommes aux bons endroits et à tisser la toile du juridisme, qui est l’un des instruments privilégiés du conformisme.

Comment analysez-vous l’attitude d’Emmanuel Macron face à l’Etat profond ?

Le cas d’Emmanuel Macron est à la fois intéressant et cocasse. Issu lui-même de l’Etat profond et participant de sa vision européiste, même s’il se plaît à entretenir le doute en rappelant son passé chevènementiste, ou en tenant régulièrement des propos « souverainistes », comme pendant la crise sanitaire, mais conservant une liberté d’analyse et de ton, il a été le premier homme politique français de ce niveau à utiliser la formule et à pointer le problème. Chevauchant donc l’Etat profond, il a tout de même eu la désagréable surprise de se voir désarçonner par le percheron Quai d’Orsay à propos de sa politique avec la Russie… Il a rencontré là le conformisme diplomatique et l’a dénoncé.

Comment le politique peut-il reprendre le contrôle ?

C’est tout l’enjeu. Soit le politique retrouve un espace pour se déployer, soit il échoue à le faire ou, pire, il ne le tente même pas, et alors la vague populiste emportera tout. C’est dire si la nécessité de rediscuter les termes du contrat européen est grande et si retrouver une forme de souveraineté est indispensable. Le président de la République semble avoir pris conscience de cet impératif démocratique dans ses discours. Il lui reste 600 jours pour traduire cela en actes.

2 réponses »

  1. DOUMENT FRANCE CULTURE DU 30/08/2019

    trandmis par un lecteur

    Deep state, l’état profond

    L’HUMEUR DU MATIN PAR GUILLAUME ERNERpar Guillaume Erner

    Il y a plus de trois pouvoirs en France… Trois pouvoirs : le législatif, l’exécutif et le judiciaire, si vous écoutez monsieur Montesquieu, un quatrième aussi, si vous considérez que les médias constituent le quatrième pouvoir.

    Mais voilà qu’apparaît un nouveau quatrième pouvoir et c’est mon Président de la République qui en dévoile, ou en soupçonne l’existence : ça s’appelle « l’état profond ». Donald Trump qui lui aussi dénonce le sien, le désigne sous le nom de « deep state ». C’est par exemple ce que rapporte le journal L’opinion aujourd’hui : la politique de rapprochement avec la Russie, dit Emmanuel Macron, serait freinée par les diplomates, alias « l’état profond », qui n’en voudraient pas. A en croire le quotidien, le Président de la République soupçonne « l’état profond », c’est le terme qu’il emploie, de ne pas vouloir de ce rapprochement avec Vladimir Poutine. Emmanuel Macron a ainsi déclaré à deux reprises au moins qu’il lutterait contre cet « état profond », déclarant « qu’il ne voulait pas être otage de gens qui négocient » à sa place. 

    Cette expression « d’état profond » a une véritable histoire, une histoire longue : le terme est probablement né en Turquie dans les années 1990 pour nommer des services secrets chargés de la sécurité intérieure, elle a été également utilisée en Italie pour nommer la loge P2, cette loge maçonnique véreuse, et plus généralement d’autres organisations mafieuses qui gangrènent l’état italien. Aujourd’hui la notion « d’état profond », « deep state », est surtout utilisée par Donald Trump pour désigner ceux qui à l’intérieur de l’appareil d’état américain l’empêcheraient de gouverner. 

    L’expression est nouvelle, elle radicalise en quelque sorte une idée, notamment soutenue par Pierre Rosanvallon, selon laquelle en France, par exemple, c’est l’administration qui assure la continuité de l’état. Mais là, c’est en quelque sorte l’administration contre le pouvoir. « L’état profond » désigne une organisation anti démocratique, anti démocratique par haine ou par trop plein l’amour pour la démocratie, puisque dans le cas américain — comme désormais dans le cas français supposé — il s’agirait de faire faire à la nation quelque chose indépendamment de ce qu’a décidé le pouvoir légitime, Trump aux Etats-Unis, Macron en France. 

    Au final, « l’état profond » est la manière légitime pour le pouvoir légitime d’être complotiste. Dénoncer un complot c’est complotiste, dénoncer l’état profond c’est profond

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  2. ARTICLE PROPOSE POUR ILLUSTRER LE POUVOIR DES HAUTS FONCTIONNAIRES

    Grandeur, décadence et… recasage en majesté pour Marc Guillaume, l’ex-« Premier ministre bis »
    Par Étienne Girard
    Publié le 22/07/2020 MARIANNE

    Marc Guillaume, viré de son poste de secrétaire général du gouvernement, risquait la rétrogradation, pour la première fois de sa brillante carrière. Angoisse vite dissipée, puisque le haut fonctionnaire a été nommé ce mercredi 22 juillet préfet d’Ile-de-France. Un recasage majestueux qui fait grincer dans la préfectorale…
    L’univers des grands corps français est un microcosme comme les autres. Les plus puissants sont craints, on en dit du mal sous cape pour se donner du courage et… on se réjouit franchement quand le caïd impitoyable des lieux vacille. L’éviction de Marc Guillaume, secrétaire général du gouvernement depuis 2016, limogé le 15 juillet, a donc fait jubiler quelques uns de ses confrères. « Il se sentait tellement prédestiné qu’il a dû tomber d’une armoire de bordereaux », cinglait un conseiller d’Etat… avant d’apprendre que l’intéressé sera prochainement recasé à l’un des hauts postes de la République.

    Au moment de la nomination du nouveau gouvernement, Emmanuel Macron et Jean Castex se seraient mis d’accord pour le virer en vitesse, histoire de faire comprendre au microcosme que les temps ont changé. « Ce changement a été théorisé à l’Elysée, ce n’est pas le fruit du hasard. C’est un signal envoyé à tous les hauts fonctionnaires », nous confirme un visiteur du chef de l’Etat. L’influence de Marc Guillaume, parfois surnommé le « Premier ministre bis », aura fini par le perdre, ce qui ravit de nombreux hauts fonctionnaires. « Partir au bout de quatre ans, c’est un échec. Normalement, le SGG, c’est l’Etat profond, on y reste dix ans », commente un ex-rapporteur de section au Conseil d’Etat. Avant lui, ses trois prédécesseurs étaient tous restés au moins neuf ans à leur place.

    La preuve que le techno de 55 ans s’est fait un certain nombre d’ennemis à son poste, où il supervisait les nominations aux postes stratégiques comme le contenu des réformes, sans s’interdire d’en modifier la teneur. C’était aussi auprès de lui que les ministres devaient négocier leurs moyens, comme leurs logements de fonction, la taille de leurs bureaux ou de ceux de leurs collaborateurs. De quoi susciter des frustrations. Beaucoup décrivent cet énarque, responsable de divers clubs politico-mondains comme le Siècle ou le Club des juristes, comme « sûr de sa force » et surtout de son destin, qui ne devait souffrir d’aucune péripétie malheureuse. « C’est le fils d’archevèque, brillant et arrogant. Ce qu’il veut avant tout, c’est faire mieux que papa », grince un préfet.

    L’OMBRE DE « PAPA GUILLAUME »
    Papa Guillaume, c’est Gilbert Guillaume, major de l’Ena en 1957, ex-conseiller d’Etat et président de la cour internationale de justice de La Haye entre 2000 et 2003. Une figure tutélaire imposante. Pour le surpasser, Marc a, disent de nombreux témoins, son plan tout tracé, qui doit le mener jusqu’à la vice-présidence du Conseil d’Etat, le poste administratif le plus convoité de France. « C’est un cas de futur couronnement autoproclamé. Il parcourt toutes les stations du cursus honorum, aimable à chacun, vissé sur son obsession », commente un membre du Conseil d’Etat.

    Cette fois, pour la première de sa carrière, qui l’a mené à des postes de direction aux ministères de la Défense et de la Justice, puis au Conseil constitutionnel, toujours avec succès, Marc Guillaume risquait la rétrogradation. Il allait perdre quelques avantages associés à son ex-mission, comme une présence au conseil d’administration de l’Ena, ou à celui de Sciences Po (même si ce dernier siège est officiellement indépendant de ses fonctions). Surtout, le maroquin qu’il vise au premier chef est déjà pris par l’expérimenté Bruno Lasserre, 66 ans. Et le vice-président en titre du Conseil d’Etat devrait le rester au moins jusqu’au 4 janvier 2022, date à laquelle il atteindra l’âge limite de 68 ans.

    RECASAGE MAJESTUEUX
    Alors, en attendant, que faire ? Le Conseil des ministres de ce mercredi 22 juillet donne la réponse. Marc Guillaume vient d’être nommé, à la surprise générale, préfet d’Ile-de-France, poste le plus prestigieux de ce corps administratif. « Ce n’est ni très logique, ni très malin », réagit notre préfet, pressentant un tollé parmi ses collègues. L’ex-« SGG » n’a il est vrai jamais travaillé dans la préfectorale, ni manifesté le moindre intérêt pour cette branche de la fonction publique. « Ce n’est pas qu’il sera incapable de faire le job. C’est que c’est un poste qui récompense une carrière. L’offrir à un étranger au corps est symbolique », décrypte notre haut-fonctionnaire. A l’inverse de l’ensemble des autres préfets, le titulaire du poste en Ile-de-France n’a pas besoin d’être un expert de la sécurité publique, puisque ces prérogatives sont confiées aux préfets de département.

    Sous la cinquième République, seul François Mitterrand avait osé cette promotion express. Le socialiste Christian Sautter en avait bénéficié, après avoir exercé pendant cinq ans comme secrétaire général adjoint de l’Elysée. Une récompense pour un fidèle, donc. Ce précédent en dit long sur l’aura conférée à Marc Guillaume, jamais membre d’un cabinet ministériel, ce qui est souvent rédhibitoire pour se voir nommer préfet au tour extérieur.

    BOUILLON MARRI
    Le grand perdant de cette opération se nomme Stéphane Bouillon, directeur de cabinet sortant de Christophe Castaner au ministère de l’Intérieur. Selon deux sources, « le poste lui avait été promis depuis plusieurs semaines ». Cet ex-collaborateur de Claude Guéant avait le profil puisqu’il a été préfet pendant onze ans, dans six départements différents.

    Dernière difficulté causée par ce surprenant recasage : le préfet d’Ile-de-France est habituellement toujours nommé dans la foulée président de l’association du corps préfectoral. Cette discrète et puissante structure fait figure de syndicat informel du corps, et sert d’interlocuteur clé au moment des nominations. « C’est une organisation très importante pour l’avancement de carrière », assure un haut-fonctionnaire en exercice. Marc Guillaume pourrait ainsi régner sur la carrière… de membres d’un corps auquel il n’a jamais appartenu. A moins qu’il ne renonce à cet agréable accessit. En attendant janvier 2022, bien sûr.

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