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Le martyre des Ouïgours éveille les consciences des démocraties

Le martyre des Ouïgours éveille les consciences
Manifestation de soutien aux Ouïgours, le 3 juillet à Washington.LEAH MILLIS/REUTERS

Washington, Londres et Paris ont dénoncé à tour de rôle les pratiques de la Chine à l’encontre des Ouïgours dans le Xinjiang. Des voix trop isolées pour peser sur Pékin.

La Croix 22 07 2020

Des centaines de prisonniers, mains ligotées dans le dos, crâne rasé, yeux bandés, débarqués d’un train. Ces images filmées par drone, publiées anonymement sur YouTube en 2019, ont été récemment authentifiées par des experts comme attestant du déplacement forcé de Ouïgours – ces musulmans turcophones au nombre de 11 millions au Xinjiang, région autonome du nord-ouest de la Chine où ils sont majoritaires. Dimanche 19 juillet, la BBC les a présentées à l’ambassadeur de Pékin à Londres, Liu Xiaoming. Décontenancé, il a évoqué un banal « transfert de prisonniers », arguant que la population ouïgoure avait « doublé » ces « quarante dernières années ».

Pourtant, l’anthropologue allemand Adrian Zenz constatait le mois dernier une baisse de 84 % de la hausse de la population de 2015 à 2018, ainsi qu’une chute drastique du nombre de naissances depuis 2016, dans les deux principales préfectures du Xinjiang. Dans son étude, il dénonçait une politique abusive de contrôle des naissances et de stérilisation forcée des femmes par les autorités chinoises.

Une politique répressive

Selon plusieurs organisations de défense des droits humains, qui ont documenté cette politique répressive de la Chine, un million de Ouïgours seraient détenus dans des camps de rééducation dans le Xinjiang. Niant ces accusations, Pékin parle de centres de formation s’inscrivant dans le cadre de sa lutte contre le terrorisme.

« Les sentiments anticoloniaux et nationalistes ancrés dans diverses franges de la société ouïgoure sont pathologisés, considérés comme des pensées antisystème, dangereuses – au même titre que l’islamisme – par les autorités chinoises, explique Rémi Castets, maître de conférences à l’université de Bordeaux Montaigne. Celles-ci considèrent alors qu’elles doivent rééduquer les individus susceptibles de défier le modèle national promu par le Parti. »

L’auteure Sylvie Lasserre (1), en lien avec la communauté ouïgoure depuis 2007, remarque un « vrai tournant en 2013 avec l’arrivée de Xi Jinping au pouvoir ». Dès lors se mettent en place au Xinjiang les camps d’internement, mais aussi des postes de police, des caméras avec système de reconnaissance faciale, des contrôles d’identité, des mariages forcés avec des Hans, principale ethnie chinoise.

Un éveil de la communauté internationale

Cette politique, la communauté internationale ne peut que « la dénoncer », estime Marc Julienne, chercheur au Centre Asie de l’Ifri, qui regrette un manque « de convergence de l’ensemble des puissances démocratiques ». Le mois dernier, Donald Trump promulguait une loi sanctionnant des responsables chinois pour « l’internement de masse » des Ouïgours, bloquant l’obtention de visas à trois hauts responsables chinois. En réaction, Pékin sanctionnait trois parlementaires républicains et un diplomate américain. Washington a surenchéri, mardi 21 juillet, en plaçant sur liste noire onze entreprises chinoises « impliquées dans des violations des droits humains » visant les Ouïgours.

Dimanche 19 juillet, sur la BBC, c’est Dominic Raab, le chef de la diplomatie britannique, qui a accusé la Chine de commettre des « atteintes graves aux droits humains » contre les Ouïgours, des accusations qualifiées de « calomnies » par Pékin. Mardi 21, enfin, la France s’est exprimée à travers son ministre de l’Économie. Interrogé sur Franceinfo, Bruno Le Maire a qualifié l’internement des Ouïgours de « pratique révoltante et inacceptable ». « Nous la condamnons fermement » a-t-il ajouté.

Des réactions à la portée bien limitée. Ainsi, la Grande-Bretagne délivrait-elle à l’ONU, le 30 juin dernier, une déclaration commune de 27 pays, dont la France, appelant à plus d’action pour lutter contre les actions chinoises dans le Xinjiang. Le lendemain, 46 pays, dont l’Arabie saoudite, l’Iran et la Chine elle-même, signaient une lettre officielle de soutien à la politique chinoise dans le Xinjiang, invoquant la lutte antiterroriste. Cette réponse du tac au tac met en lumière, selon Marc Julienne, « l’influence de la Chine au sein de l’ONU, qui parvient à préserver son image avec un succès éclatant, alors qu’en face, la parole des puissances démocratiques, sans poids juridique ni contrainte, ne pèse pas grand-chose ».

(1) Dernier ouvrage : Voyage au pays des Ouïghours, de la persécution invisible à l’enfer orwellien, Éd. Hesse, mai 2020, 22 €, 216 p.

3 réponses »

  1. ARTICLE SIGNALE

    Ouïghours : l’entrave aux naissances, un critère de génocide
    Par Laurence Defranoux — 20 juillet 2020

    La stérilisation forcée des Ouïghoures documentée par le chercheur Adrian Zenz pourrait enfin pousser les partenaires de Pékin à réagir.

    Ouïghours : l’entrave aux naissances, un critère de génocide

    En 2018, 80 % des stérilets posés en Chine le sont au Xinjiang, qui ne représente que 1,8 % de la population. En 2019, un canton planifie la stérilisation, en un an, de 34 % des femmes en âge de procréer. La même année, quatre préfectures rendent obligatoire un test de grossesse tous les quinze jours, et un autre canton décide que les femmes qui refusent d’interrompre une «grossesse illégale» seront envoyées en camps…

    En 28 pages, le chercheur allemand Adrian Zenz démontre à partir des données chinoises que l’Etat-Parti est engagé dans une campagne d’entrave aux naissances d’un groupe ethnique (1). Soit l’un des cinq critères de génocide comme défini par la convention pour la prévention et la répression du crime de génocide des Nations unies de 1948.

    Lavage de cerveau
    Région de l’ouest de la Chine, le Xinjiang concentre quelque 25 millions d’habitants, pour moitié issus de minorités ethniques musulmanes. Or, depuis 2016, la courbe de naissances dans les cantons à majorité ouïghoure a chuté de manière vertigineuse, tandis que les cantons à majorité han (ethnie majoritaire en Chine) connaissaient des taux de croissance jusqu’à huit fois supérieurs.

    Le sinologue avait été le premier à apporter les preuves de l’enfermement extrajudiciaire d’au moins 1,5 million de Ouïghours dans des camps de rééducation depuis avril 2017 sous prétexte de lutter contre «l’extrémisme», le «séparatisme» et le «terrorisme». Après avoir nié l’existence des camps, Pékin les a présentés en octobre 2018 comme des «centres de formation professionnelle», à grand renfort de propagande et de mises en scène similaires à celles organisées par les nazis à Dachau en 1934.

    La suppression des naissances, pilotée au plus haut niveau à Pékin, a pour but de réduire le nombre de Ouïghours, qui «affaiblissent l’identité nationale et l’identification à la « nation-race chinoise »». Elle a été précédée par l’envoi massif de migrants hans alléchés par des logements et des terres gratuits. «Après avoir échoué à siniser la région de manière pacifique, et avoir constaté la déconstruction par les intellectuels de l’idéologie communiste de lutte des classes, le pouvoir, obsédé par un effondrement possible du régime, utilise des méthodes fascistes telles que la persécution, voire l’élimination, des ethnies minoritaires», analyse un historien chinois, sous couvert d’anonymat.

    Les contraceptions, stérilisations et avortements forcés sont menés en parallèle du lavage de cerveau des enfants envoyés dans des pensionnats ultrasécurisés, de la séparation des familles et de la campagne «Devenir famille», où des centaines de milliers de fonctionnaires hans sont envoyés chez les Ouïghours pour les faire manger du porc, boire de l’alcool et dormir dans le lit des femmes seules. «Les politiques violentes qui visent les femmes et les enfants de manière si spécifique me semblent extrêmement préoccupantes dans la mesure où tous les génocides visent la rupture de la filiation», affirme l’historienne Hélène Dumas, chargée de recherches au CNRS.

    «Depuis fin 2018, il n’y a pas eu d’internement massif en camps. Plusieurs indices tendent à prouver que la plupart de ceux qui ont été relâchés ont été envoyés au travail, ont été placés en résidence surveillée, ou emprisonnés, explique Gene Bunin, créateur de la base de données Xinjiang Victims Database, où des milliers d’expatriés ouïghours témoignent de la disparition d’un proche. Le fait qu’au moins 300 000 personnes ont été condamnées à de lourdes peines de prison est aussi très grave.»

    Malgré un contrôle policier high-tech tout-puissant sur la région, les informations s’accumulent. «On n’avait pas tant de preuves écrites pour le Rwanda, remarque Marie Lamensch, de l’Institut montréalais d’études sur le génocide. Le problème, c’est la puissance de la Chine, qui contrôle de plus en plus d’agences onusiennes, et qui a le soutien de nombreux pays, y compris musulmans. Des sanctions économiques pourraient avoir de l’effet. Il faut amasser des preuves pour d’éventuelles poursuites judiciaires et évoquer clairement le fait que la Chine commet des crimes contre l’humanité.»

    Yeux bandés
    Pour Nabila Massrali, porte-parole du chef de la diplomatie européenne, Josep Borrell, «il n’appartient pas à l’UE en tant que telle de définir ce qui constitue un génocide. C’est à un tribunal de le définir. Cependant, si elles sont confirmées, ces pratiques effroyables, qui constitueraient de graves violations des droits de l’homme, doivent cesser immédiatement et les responsables doivent répondre de leurs actes». Elle réclame que Pékin «autorise et facilite» «une visite significative et transparente des ambassadeurs de l’UE dans le Xinjiang». Contacté, le Quai d’Orsay fait part de sa «préoccupation» et assure que «le rapport de M. Zenz est examiné avec la plus grande attention», et l’Elysée nous renvoie au Quai d’Orsay.

    En attendant, la situation des Ouïghours recueille de plus en plus d’échos : une interview de la BBC cuisinant l’ambassadeur de Chine au sujet d’une vidéo de 2019 qui montre des Ouïghours au crâne rasé, les yeux bandés, agenouillés dans une gare, a été vue plus de 6 millions de fois depuis ce week-end.

    Côté politique, l’Alliance interparlementaire sur la Chine (Ipac), lancée le 5 juin, réunit déjà plus 160 élus de 16 pays qui pourraient faire bouger les choses. «Nos gouvernements sont très frileux par rapport à Pékin pour des raisons diplomatiques et commerciales, explique André Gattolin, sénateur LREM et coprésident de l’Ipac. Notre mouvement réfléchit à une réponse coordonnée au-delà des clivages politiques et nationaux. La stérilisation de masse fait partie des caractéristiques de processus génocidaire. Nous sommes en train d’étudier la possibilité pour nos pays d’engager une procédure internationale à l’encontre de cette pratique.»

    (1) «Sterilization, IUDs and mandatory birth control, the CCP’s campaign to suppress Uyghur birthrates in Xinjiang», The Jamestown Foundation.

    Laurence Defranoux

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  2. SECOND ARTICLE SIGNALE

    Ouïghours : «On m’a fait m’allonger et écarter les jambes, et on m’a introduit un stérilet»
    Par Laurence Defranoux, Photo Florian Van Roekel — 20 juillet 2020

    Après la publication d’un rapport sur les stérilisations forcées menées par la Chine, «Libération» a rencontré une enseignante ouïghoure exilée en Europe, victime de cette procédure, qui relate son expérience dans les camps de «rééducation». Arrestations massives, tortures, viols, travail forcé… son récit inédit témoigne du virage totalitaire et génocidaire de la politique d’assimilation du Parti communiste.

    Ouïghours : «On m’a fait m’allonger et écarter les jambes, et on m’a introduit un stérilet»
    «Toutes les femmes âgées de 18 à 50 ans de mon quartier, à Urumqi [la capitale du Xinjiang, ndlr], ont été convoquées le 18 juillet 2017, pour un « examen gratuit » obligatoire. A 8 heures, la queue était déjà très longue devant l’hôpital. Quand ça a été mon tour, il n’y a pas eu d’examen gynécologique, ni d’entretien. On m’a fait m’allonger et écarter les jambes, et on m’a introduit un stérilet. Ça a été d’une violence terrible. Je pleurais, je me sentais humiliée, agressée sexuellement et mentalement. Mais je travaillais dans un camp, je savais ce qui m’attendait si je refusais. Il y avait des filles très jeunes. Je n’ai pas vu une seule Han [l’ethnie majoritaire en Chine].» Qelbinur Sidik Beg a alors 48 ans, et une fille unique qui suit des études de biologie médicale en Europe. Avoir un second enfant n’aurait pour elle rien d’illégal, puisque la Chine a mis fin il y a quatre ans à la politique de l’enfant unique et que les minorités de la province du Xinjiang avaient droit,

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  3. TROISIEME ARTICLE également de Libération

    Ouïghours : «Pékin ne peut pas attaquer ses propres documents»

    Par Laurence Defranoux — 20 juillet 2020

    Spécialiste de la question ouïghoure, le chercheur allemand Adrian Zenz enquête à partir de données du régime chinois. Son rapport sur la stérilisation forcée lui vaut d’être menacé par la Chine.

    Adrian Zenz est un chercheur allemand reconnu par ses pairs, qui travaille sur la question ouïghoure exclusivement à partir de documents chinois accessibles sur Internet : statistiques, circulaires, bases de données gouvernementales, appels d’offres, presse locale… Depuis la publication de sa dernière enquête sur la stérilisation forcée des femmes ouïghoures, fin juin, il est la bête noire du régime chinois, qui le dépeint comme un «catholique fondamentaliste d’extrême droite» qui se croit «guidé par Dieu» dans une «mission contre la Chine». Le porte-parole du ministère des Affaires étrangères chinois est allé jusqu’à le menacer, le 8 juillet, lors d’une conférence de presse : «Je [lui] ai conseillé de faire demi-tour et de rectifier [ses] fautes, car ce qui est injuste doit être condamné à la destruction.»

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