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Qui sont les li­ber­ta­riens fran­çais ?


PRESENTATION

Sebastien Le Mousson nous propose de découvrir mieux les libertariens grâce à un article que nous reproduisond ici.

Cons­pué ou por­té aux nues, le li­bé­ra­lisme est om­ni­pré­sent dans les dé­bats po­li­tiques.

Mais nous connais­sons en­core mal son ava­tar, le li­ber­ta­ria­nisme, ori­gi­naire des États-Unis et qui gagne du ter­rain avec une doc­trine fondée sur la res­pon­sa­bi­li­té in­di­viduelle.

ARTICLE

En­quête Qui sont les li­ber­ta­riens fran­çais ?

PAR MA­RION MES­SI­NA · août 28, 2020 Marianne

Alors que l’épi­dé­mie de Co­vid-19 a dé­jà conduit la moi­tié de l’hu­ma­ni­té à se confi­ner, les États-Unis font face à une mas­sive contes­ta­tion en­cou­ra­gée par Do­nald Trump. Les ma­ni­fes­tants s’op­posent à un ar­rêt to­tal de l’éco­no­mie dans les États ayant op­té pour la mise en qua­ran­taine gé­né­rale, ar­guant que le confi­ne­ment est une me­nace pour les li­ber­tés in­di­vi­duelles. Der­rière ce mou­ve­ment ré­sonnent les ar­gu­ments et prin­cipes du mou­ve­ment li­ber­ta­rien, certes is­su du li­bé­ra­lisme mais à ne pas confondre avec les li­bé­raux, ses cou­sins idéo­lo­giques.


La doc­trine li­ber­ta­rienne prône la li­ber­té in­di­vi­duelle comme droit na­tu­rel dans un sys­tème mar­chand dé­bar­ras­sé de toute en­trave et de toute ré­gu­la­tion. La li­ber­té est conçue par le li­ber­ta­ria­nisme comme une va­leur fon­da­men­tale des rap­ports so­ciaux, des échanges éco­no­miques et du sys­tème politique. Les par­ti­sans sont fa­vo­rables à une ré­duc­tion, voire (pour les jus­qu’au-bou­tistes) à une dis­pa­ri­tion de l’État. Les li­ber­ta­riens se fondent sur le prin­cipe de non-agres­sion, qui af­firme que
nul ne peut prendre l’ini­tia­tive de la force phy­sique contre un in­di­vi­du, sa per­sonne, sa li­ber­té ou sa pro­prié­té ; exit, donc, la vio­lence lé­gi­time we­be­rienne. Pré­fé­rence est ac­cor­dée à une co­opé­ra­tion libre et vo­lon­taire entre les in­di­vi­dus, avec un État li­mi­té à des fonc­tions ré­ga­liennes, de quoi sé­duire cer­tains anar­chistes et re­vê­tir une di­men­sion li­ber­taire et sub­ver­sive qui fait un peu défaut aux dé­fen­seurs de l’État fort.


Ferghane Azihari, li­ber­ta­rien re­ven­di­qué, jour­na­liste et ana­lyste in­dé­pen­dant, rap­pelle les ori­gines du mou­ve­ment : « Les li­ber­ta­riens sont les hé­ri­tiers de la tra­di­tion li­bé­rale clas­sique, celle qui se forme à par­tir de la fin du XVIIe siècle avec John Locke, en réac­tion à l’ab­so­lu­tisme et au mer­can­ti­lisme. À ce­ci près qu’ils veulent dé­bar­ras­ser le li­bé­ra­lisme de toutes ses com­pro­mis­sions avec les idéo­lo­gies au­to­ri­taires de droite et de gauche qui ont di­lué sa por­tée au cours du XIXe et du XXe siècles : le col­lec­ti­visme, le ja­co­bi­nisme, le so­cia­lisme, le na­tio­na­lisme, le pro­tec­tion­nisme… Com­prendre la phi­lo­so­phie li­ber­ta­rienne sup­pose donc de re­ve­nir aux sources du li­bé­ra­lisme clas­sique, le­quel n’est pas fon­da­men­ta­le­ment un “lais­ser-faire éco­no­mique”. C’est d’abord et avant toute chose une phi­lo­so­phie du droit.»


Des cha­pelles mul­tiples


La li­ber­té fon­da­men­tale du li­ber­ta­ria­nisme est le droit de pro­prié­té, théo­ri­sé comme un droit ab­so­lu au­quel l’in­té­rêt par­ti­cu­lier du pro­prié­taire l’em­porte sur l’in­té­rêt so­cial. Une des fi­gures de proue du li­ber­ta­ria­nisme, Ayn Rand, a d’ailleurs écrit dans son ro­man phrare, la Source vive, l’his­toire d’un ar­chi­tecte prêt à dé­truire un en­semble im­mo­bi­lier sous pré­texte que ce­lui-ci n’était pas exac­te­ment conforme à ses plans. Le li­ber­ta­ria­nisme réunit quelques grands prin­cipes qui, en dé­li­mi­tant la pro­prié­té, per­mettent de cir­cons­crire la li­ber­té de cha­cun. Pre­miè­re­ment et sans sur­prise : la libre dis­po­si­tion de soi. Toute per­sonne est plei­ne­ment pro­prié­taire d’el­le­même.

L’in­dis­po­ni­bi­li­té du corps hu­main n’est pas re­con­nue. Par consé­quent, toute dis­po­si­tion de son corps, telle que la pros­ti­tu­tion, la por­no­gra­phie ou la ges­ta­tion pour au­trui, est co­hé­rente avec les droits de l’homme. Deuxiè­me­ment, ver­sant éco­no­mique, le pré­cepte de libre cir­cu­la­tion des choses. Et de libre né­go­cia­tion : tous les biens sans maître, y com­pris les res­sources na­tu­relles, peuvent faire l’ob­jet d’une ac­qui­si­tion. Et en­fin la ré­pa­ra­tion : ce cou­rant de pen­sée fonde tout un ordre ju­ri­dique sur la notion « dom­mages et in­té­rêts ».


« Le terme “li­ber­ta­rien” ren­voie à une mul­ti­tude de cha­pelles, presque de sectes, par­fois. Il im­plique une très grande di­ver­si­té idéo­lo­gique », pré­vient Cé­dric Mon­get, uni­ver­si­taire et doc­teur en his­toire, spé­cia­liste de la culture li­ber­ta­rienne aux États-Unis. « Il im­porte de dis­tin­guer deux “pôles”.

Le plus an­cien est ce­lui des li­ber­ta­riens pro­pre­ment dit, le se­cond est ce­lui des néo­li­ber­ta­riens, sou­vent ran­diens (dis­ciples d’Ayn Rand). Or il s’est pas­sé la même chose que pour le conser­va­tisme amé­ri­cain, où les néo­con­ser­va­teurs ont d’abord évin­cé po­li­ti­que­ment les conser­va­teurs, les ré­dui­sant à être des “pa­léo-conser­va­teurs” et de­ve­nant eux-mêmes les conser­va­teurs. » Y au­rait-il donc un li­ber­ta­ria­nisme ori­gi­nel « pur » et un ava­tar plus ré­cent et sen­sible aux évo­lu­tions de la so­cié­té ?


« Pour les pa­léo-li­ber­ta­riens, le capitalisme libre et sans en­traves lé­gales n’est pos­sible que parce qu’il est for­te­ment ins­crit dans une so­cié­té tra­di­tion­nelle où les règles mo­rales vont, en quelque sorte, de soi. Pour les autres, ce qui doit jouer le rôle de “garde-fou”, c’est le vide : cha­cun ›


“BEAU­COUP TIENNENT UN DIS­COURS INTRANSIGEANT POUR CA­CHER QU’ILS DÉFENDENT, D’ABORD ET AVANT TOUT, UNE FORME DE CAPITALISME DE CONNIVENCE.” FERGHANE AZIHARI


› doit pou­voir faire n’im­porte quoi, mais les règles du monde, connais­sables ob­jec­ti­ve­ment, fe­ront que ce­la échoue­ra. En d’autres termes, cha­cun est libre de faire ce qu’il veut, mais nul n’est libre de réus­sir s’il agit mal », pour­suit Cé­dric Mon­get.


Quelle place pour l’État ?


La doc­trine prend ra­cine dans un ter­reau très fran­çais avec Fré­dé­ric Bas­tiat comme maître à penser (le terme an­glais “li­ber­ta­rian” est une adap­ta­tion de « li­ber­taire ») ; faut-il alors s’at­tendre à ce que la doc­trine re­prenne sa place au ber­cail ?


En France, le Par­ti li­ber­ta­rien af­fiche son am­bi­tion entre dé­ré­gu­la­tion et pré­ser­va­tion de la vie pri­vée : re­trait de l’État dans les sec­teurs autres que ré­ga­liens, di­mi­nu­tion du nombre de mi­nis­tères, fin des po­li­tiques de sur­veillance de masse et des ou­tils de cen­sure… Un pro­gramme qui pour­rait sem­bler al­lé­chant mais qui laisse per­plexe quand on sait que les pre­miers « sur­veilleurs » de masse ne sont autres que les Ga­fam, des en­tre­prises on ne peut plus pri­vées. Le par­ti (qui re­ven­dique plus de 780 ins­crits) a éga­le­ment pris po­si­tion en fa­veur du ré­fé­ren­dum d’ini­tia­tive ci­toyenne (RIC) au coeur des re­ven­di­ca­tions des « gi­lets jaunes ». Pour­quoi la rhé­to­rique li­ber­ta­rienne est-elle aus­si peu pré­sente des dé­bats pu­blics et des ma­ni­fes­ta­tions ?


« Le li­ber­ta­ria­nisme le plus vi­sible et le plus pré­gnant en France est le li­ber­ta­ria­nisme ran­dien. Il se glisse vo­lon­tiers dans cer­tains mou­ve­ments re­ven­di­ca­tifs an­ti­éta­tiques. Ils tirent le mou­ve­ment LGBT vers le trans­hu­ma­nisme ou les re­ven­di­ca­tions des mi­no­ri­tés eth­niques ou re­li­gieuses vers le com­mu­nau­ta­risme », ré­pond Cé­dric Mon­get. Re­mettre l’État à sa place, c’est une chose, mais quid de l’ef­fa­ce­ment de l’État-na­tion dans un contexte mar­qué par l’im­por­tance des ins­ti­tu­tions su­pra­na­tio­nales ?


« Les li­ber­ta­riens se mé­fient des grandes or­ga­ni­sa­tions in­ter­na­tio­nales comme l’Union eu­ro­péenne. Pour la simple et bonne rai­son que l’his­toire et la science politique nous en­seignent que les grands en­sembles et les grands em­pires en­tre­tiennent gé­né­ra­le­ment avec la li­ber­té des re­la­tions conflic­tuelles », ar­gu­mente Ferghane Azihari. Et de pour­suivre :
« Pour être hon­nête, quelques-uns des li­ber­ta­riens fran­co­phones les plus ri­gou­reux, struc­tu­rés et in­tel­li­gents que j’ai ren­con­trés, étaient des hauts fonc­tion­naires eu­ro­péens. J’ai ten­dance à croire que toutes les struc­tures su­praé­ta­tiques qui af­fai­blissent les États construits sur le droit ro­main pour y sub­sti­tuer le droit an­glo-saxon contrac­tuel sont une bé­né­dic­tion pour les néo­li­ber­ta­riens. En fait, beau­coup de gens tiennent un dis­cours li­ber­ta­rien très intransigeant pour ca­cher qu’ils défendent, d’abord et avant tout, une forme de capitalisme de connivence. Ce­la rend les choses par­fois confuses. »


Dans un contexte de désen­ga­ge­ment de l’État et de pri­va­ti­sa­tions, les idéaux li­ber­ta­riens gagnent du ter­rain. L’as­so­cia­tion SOS Édu­ca­tion, créée en 2001, dé­fend le chèque-édu­ca­tion, une idée im­por­tée des États-Unis : les fa­milles dé­si­reuses de sco­la­ri­ser leurs en­fants dans des écoles pri­vées sans au­cun lien avec l’État pour­raient être rem­bour­sées par ce der­nier de leurs co­ti­sa­tions pour l’Édu­ca­tion na­tio­nale. Le prin­cipe pour­rait s’étendre à la sé­cu­ri­té so­ciale pour les contri­buables qui dé­ci­de­raient de sor­tir de la solidarité na­tio­nale pour re­joindre le sys­tème des as­su­rances in­di­vi­duelles pri­vées. Un séisme so­cial, en somme, que les Fran­çais ne sem­blaient pas en­core prêts à vivre, comme en té­moignent le ré­cent mou­ve­ment des « gi­lets jaunes » et les marques de sou­tien adres­sées au sec­teur hos­pi­ta­lier pu­blic lors de l’épi­dé­mie de Co­vid-19.


Au sein du Par­ti li­ber­ta­rien, on n’en dé­mord pas : « Si la tra­di­tion li­bé­rale aca­dé­mique fran­çaise reste ré­pu­tée, le li­bé­ra­lisme politique a en grande par­tie dis­pa­ru après 1945, comme dans toute l’Eu­rope de l’Ouest. Les li­bé­raux, dé­jà pris en étau par les deux grandes idéo­lo­gies to­ta­li­taires pen­dant les an­nées 1930, se sont conver­tis à une idéo­lo­gie so­ciale-dé­mo­crate, mê­lant éco­no­mie de mar­ché et État-pro­vi­dence. Les règles du scru­tin ma­jo­ri­taire et la notion de moindre mal font que, sou­vent, ces voix ori­gi­nales peinent à se faire en­tendre long­temps et se noient dans des coa­li­tions par­fois contre-na­ture.

L’his­toire est donc une his­toire se­mée d’em­bûches, mais où le plus beau reste à ve­nir. » Reste à savoir si les Fran­çais sont prêts à aban­don­ner les re­li­quats de l’État­ pro­vi­dence pour une so­cié­té cal­quée sur le mo­dèle amé­ri­cain.

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