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Dépasser l’Etat-Nation?





PRÉSENTATION

Redéfinir la souveraineté du peuple en laissant émerger de nouvelles formes de collectifs

Dans leur dernier essai, le philosophe Pierre Dardot et le sociologue
Christian Laval appellent à questionner en profondeur le modèle de l’Etat. Perçu comme indépassable, il ne cesse pourtant de montrer ses limites et se révèle incapable de répondre aux aspirations des citoyens. Selon eux, il faut redéfinir la souveraineté du peuple en laissant émerger de nouvelles formes de collectifs.

L’Etat vu – à gauche – comme une solution, et pourtant icelui-ci est incapable de faire face aux nécessités écologiques et sociales

« …Cela explique la position actuelle de nombreuses forces de gauche, qui ne veulent pas poser la question de l’Etat, parce qu’elles le voient comme une solution», explique Laval. Un point de vue qu’il rejette : la compétition à laquelle se livrent les Etats en quête de vaccin, au mépris de toute coopération lui semble être un bon exemple. On pourrait y ajouter l’incapacité collective à lutter contre les urgences écologiques ou à satisfaire les besoins essentiels des populations les plus fragiles.« 

« Transports, logements, hôpitaux ne peuvent-ils pas être mieux gérés à d’autres échelons que celui d’un pays tout entier ? »

Les auteurs considèrent qu’il faut laisser émerger de nouvelles formes de collectifs, capables de trouver des réponses et des modes d’action plus adaptés aux enjeux actuels. Ces collectifs seraient en quelque sorte indépendant de l’État Nation, avec un droit propre. Ils prennent pur exemple les zadistes de Notre-Dame-des-Landes qui « forment une minorité, si l’on se situe sur le terrain de arithmétique électorale. Mais cette minorité a toute sa légitimité car elle travaille à faire admettre de nouvelles formes de vie respectueuses du vivant. »

Ils déclarent ­approfondir ces réflexions: quelle articulation entre ces nouveaux collectifs et les formes instituées de la démocratie représentative ? Comment décentraliser des pouvoirs aujourd’hui concentrés?

ARTICLE

En finir avec la pandémie de l’Etat-nation

Par Thibaut Sardier · 9 sept. 2020 Libération


Ces derniers mois, peut-être n’avez vous pas eu de mots assez durs contre l’Etat, ­incapable de gérer la pandémie, de stocker des masques et de financer l’hôpital. Mais sans doute avez-vous aussi un peu cru (inconsciemment ?) aux discours qui appelaient la nation «en guerre» à lui faire confiance, parce qu’il allait bien finir par sauver les entreprises et trouver un vaccin. Si c’est le cas, ne vous ­inquiétez pas, vous êtes simplement tombé dans un piège millénaire : vous avez fini par croire aux discours qui exaltent l’Etat de façon ­inversement proportionnelle à son efficacité réelle.


C’est, en tout cas, le constat que font le philosophe Pierre Dardot et le sociologue Christian Laval dans leur nouveau livre. Après avoir analysé dans leurs précédents travaux les effets du néolibéralisme sur la démocratie ou exploré les promesses offertes par les communs (1), Dominer.

Enquête sur la souveraineté de l’Etat en Occident (la Découverte) est un vaste tableau généalogique qui explique comment la pandémie d’Etat-nation s’est répandue au monde entier.

De la relecture des philosophes antiques durant le Moyen Age aux analyses contemporaines de Michel Foucault, l’ouvrage montre comment l’Etat s’est construit au fil des siècles en étouffant méthodiquement tout ce qui permettait aux citoyens d’exercer directement une part de leur pouvoir politique en participant à des assemblées locales, en étant associés à la gestion des services publics et à des biens communs ou en contrôlant directement leurs représentants. Pour cela, on a vu s’élaborer autour de l’Etat une «idéologie de la souveraineté» qui est devenue «une arme contre la démocratie véritable, c’est-à-dire contre l’autogouvernement des sociétés et l’autonomie des individus», écrivent Dardot et Laval, se plaçant évidemment à contre-courant de tous les discours civiques où l’on explique au citoyen qu’il conserve par le vote sa part de pouvoir politique. «L’une des grandes ruses de l’Etat, c’est de légitimer sa propre souveraineté en invoquant celle du peuple : “Vous nous élisez, vous nous donnez l’onction dont nous avons besoin, mais surtout ce n’est pas vous qui exercez la souveraineté”», explique Dardot à Libération.


Ne vous fiez plus aux apparences: ce discours d’autolégitimation doit être démonté d’urgence. Et tant pis si la pandémie conduit leurs plus farouches défenseurs à chanter sur tous les tons les vertus des Etats. «Ce qui a prévalu durant cette crise, c’est une demande solidariste, pas une demande d’Etat», corrige Laval. «Tout le problème vient du fait que c’est l’Etat qui s’est imposé comme le grand gestionnaire de tous les mécanismes de solidarité», ajoute le sociologue.

Autre illusion qu’ils dissipent : l’idée que les Etats seraient un rempart au néolibéralisme.

«Une grande partie de la gauche pense encore que l’ennemi, c’est la finance, et que la ­solution, c’est l’Etat. Or, il n’y a pas de néolibéralisme possible sans l’Etat», assure Dardot, tant la prospérité des entreprises repose sur ce qu’il peut leur offrir, comme un droit du travail, un cadre fiscal, ou encore un contrôle policier et des mesures sécuritaires qui limitent les possibilités de contestation. Un tel point de vue a longtemps été difficile à concevoir : «Après l’implosion de l’Union soviétique, le discours dominant célébrait le triomphe de la démocratie libérale sur le totalitarisme. Cela faisait totalement écran à ce genre de questionnements», se souvient Dardot.

La crise de 2008 ouvre une brèche dans laquelle s’engouffrent des mouvements comme Occupy Wall Street, les gilets jaunes ou Notre-Dame-des-Landes. Dominer… arrive comme un renfort théorique à ces critiques en actes, sous la forme d’une vaste chronologie au plus profond des racines historiques de l’Etat. «Nous avons voulu retrouver le filon de la croyance, souvent négligé dans les approches marxistes», décrit Dardot. L’Etat serait ainsi une religion comme une autre, qui ne tient que parce que nous y croyons… L’idée s’impose à la lecture d’un chapitre consacré à la réforme grégorienne, entreprise au XIe siècle. Le pape Grégoire VII parvient alors à s’auto-attribuer une souveraineté sur toute l’Eglise et à assurer l’indépendance du clergé face au pouvoir séculier, notamment le Saint Empire romain germanique. En concentrant le pouvoir entre ses seules mains tout en prenant le divin pour caution, le pape crée un modèle bientôt repris par les Etats en construction. «Les chassés-croisés que l’on observe alors entre les Etats et l’Eglise sont fondamentaux. Durant la réforme grégorienne, les attributs impériaux sont récupérés par l’Eglise.

Mais ensuite, les Etats s’attribuent les fondements religieux – le droit divin – qui légitiment leur pouvoir. Cela n’a pas disparu : dans de nombreux
Etats, même laïques, Dieu est derrière le rideau», analyse Laval, visant aussi bien les références explicites au religieux que les mythologies créées autour des symboles républicains. «Les souverainistes ­laïcards d’aujourd’hui vont être surpris d’apprendre que ce sont des pontificalistes !» taquine Dardot. Etat pontifical, royaumes médiévaux, monarchie absolue, les Etats-nations s’inscriraient donc dans une continuité plus forte qu’on ne le croit, rendant notre dépendance à l’Etat d’autant plus ancrée qu’elle s’est renforcée avec le temps. «La République s’est voulue dans la parfaite continuité des monarchies», tranche Dardot. Pour autant, le récit n’a rien de téléologique, car il pointe aussi des moments où théorie et pratique s’orientent dans d’autres directions.

Citant les travaux du politiste américain James C. Scott, les auteurs soulignent que l’Etat ne devient hégémonique qu’au XVIIe siècle, et que de nombreuses zones du globe, en marge des centres du pouvoir, ont longtemps fonctionné autrement. S’arrêtant sur les cités-Etats italiennes médiévales comme Gênes ou Venise, ils montrent un modèle politique d’échelle locale aux mécanismes de souveraineté plus locaux, et donc plus directs. Même certains aspects sociaux des modèles féodaux retiennent leur ­attention. «Ne nous faites pas apparaître comme des défenseurs du féodalisme!» prévient Laval, amusé. «Mais j’évoquerais tout de même Marx : il souligne que tout ce qui était commun dans le système féodal – le four, le pont… – a été exproprié par l’Etat», précise le sociologue. Vendus à la Révolution, ces communs constituent un exemple bon à penser, à condition d’en adapter la mise en place au modèle actuel, estiment les deux chercheurs.


L’ébauche d’un autre modèle


Mais c’est surtout à l’époque contemporaine que surgissent les plus belles occasions manquées. La synthèse passionnante sur tout ce que la Révolution française produit de comités, sociétés, clubs et révoltes populaires, notamment autour des sans-culottes, permet de cerner l’ébauche d’un autre modèle qui donne la priorité aux idées de fédération, de démocratie directe, de contrôle des représentants… jusqu’à ce que la conception d’un Etat centralisé prenne le dessus. Même chose au XIXe siècle pour les courants intellectuels qui, entre socialisme et anarchisme, de Marx à Proudhon en passant par Léon Duguit, animent la critique de l’Etat-nation, s’efforçant de concevoir des services publics détachés de l’organisation et du contrôle de l’Etat. Là encore, l’héritage s’est un peu perdu. «Tout le XIXe siècle est marqué par une critique de l’Etat, avant qu’un basculement ne s’opère avec l’apparition en URSS du communisme d’Etat et la mise en place du totalitarisme.

Cela explique la position actuelle de nombreuses forces de gauche, qui ne veulent pas poser la question de l’Etat, parce qu’elles le voient comme une solution», explique Laval. Un point de vue qu’il rejette : la compétition à laquelle se livrent les Etats en quête de vaccin, au mépris de toute coopération lui semble être un bon exemple. On pourrait y ajouter l’incapacité collective à lutter contre les urgences écologiques ou à satisfaire les besoins essentiels des populations les plus fragiles.


D’autres débouchés que le vote


Que faire alors de l’Etat-nation, à la fois si puissant et si peu capable de répondre aux aspirations des citoyens ? Se disant «ni anarchistes ni étatistes», Dardot et Laval ne se font pas d’illusion: on ne reviendra pas facilement sur un édifice millénaire. «Ce serait une erreur de penser que la nation peut disparaître comme cela. Les gens se reconnaissent dans cet échelon, ils y trouvent une histoire commune», répond ­Laval. Mais ce qui n’a plus vraiment de sens, c’est de faire de ce peuple le seul dépositaire de la souveraineté, sans lui donner d’autres débouchés que le vote.


«Parler de souveraineté du peuple, comme on le fait habituellement, c’est concevoir ce dernier comme une totalité. Il est alors impossible de sortir d’un rapport quantitatif, où une majorité de ­votants l’emporte sur une minorité», indique Dardot. Pour régler ce problème, il faut donc redéfinir la souveraineté : non plus d’abord comme une construction théorique, mais comme un ensemble de pratiques, car la souveraineté doit être un pouvoir qui s’utilise plus qu’il ne se délègue. Bref, refonder une authentique souveraineté populaire, héritière des sans-culottes de la Révolution. «Il ne s’agit pas de dire que le populaire est au dessus de tout, notamment des lois. C’est la raison pour laquelle nous inscrivons la souveraineté comme une pratique, limitée par une exigence : la préservation des conditions d’habitabilité de la Terre. Les gouvernés comme les gouvernants doivent se soumettre à ce principe», détaille Laval.


Décentraliser les pouvoirs


Pour y parvenir, il faut donc laisser émerger d’autres formes de collectifs, capables de trouver des réponses et des modes d’action plus adaptés aux enjeux actuels. Transports, logements, hôpitaux ne peuvent-ils pas être mieux gérés à d’autres échelons que celui d’un pays tout entier, selon des modèles qui donneraient aux citoyens une capacité de contrôle et de décision plus grande en ce qui concerne leur gestion ? «Prenez le cas des zadistes de Notre-Dame-des-Landes, dit Dardot. Ils forment une minorité, si l’on se situe sur le terrain de l’arithmé­tique électorale. Mais cette minorité a toute sa légitimité car elle travaille à faire admettre de nouvelles formes de vie respectueuses du vivant.»


Les conséquences d’une telle vision sont abyssales : quelle articulation entre ces nouveaux collectifs et les formes instituées de la démocratie représentative ? Comment décentraliser des pouvoirs aujourd’hui concentrés? Les deux auteurs travaillent à un nouvel opus pour ­approfondir ces réflexions, mais ­ciblent déjà quelques points particulièrement problématiques.

C’est le cas de la dualité de nos règles de droit, qui n’oscillent qu’entre le droit public – où «public» est surtout synonyme d’«étatique» – et le droit privé – qui tend à tout réduire à des «intérêts privés» des initia­tives collectives pourtant conçues dans une idée d’intérêt général. «Dans l’Antiquité, les Romains avaient un droit civil irréductible au droit privé et au droit étatique, et cela a été perdu au XVIe siècle. Ce serait une base pour reconnaître les communs que nous appelons de nos voeux», explique le philosophe, qui revient au cas de Notre-Dame-des-Landes où les projets agricoles collectifs élaborés autour de slogans comme «la Terre en commun» se sont heurtés à des règles qui privilégient les exploitants agricoles individuels. En tout cas, ils en sont sûrs : «C’est ce basculement-là que l’on attend. C’est cette révolution théorique que devrait accomplir l’écologie politique», disentils, espérant que l’Etat-nation, sans disparaître, ne soit plus qu’un lieu parmi d’autres pour exercer sa souveraineté.


(1) Les deux auteurs ont notamment signé ensemble, aux éditions la Découverte, la Nouvelle Raison du monde. Essai sur la société néolibérale
en 2010 ; Commun. Essai sur la révolution au XXIe siècle en 2014 ; Ce cauchemar qui n’en finit pas. Comment le néolibéralisme défait la démocratie en 2016.

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