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Sanctuariser la Liberté et La Pensée Critique : La leçon des Nambikwara

Philippe-Alexandre GRARD nous propose un article reprenant l’une des magistrales narrations de Claude Lévi-Strauss.

Faire preuve d’une intégrité propre et d’une capacité à l’analyse critique

« L’écriture, indique t il en introduction de son article, n’aurait pas été une condition nécessaire au développement de l’humanité mais plutôt un outil d’asservissement des peuples utilisé par les gouvernants et détourné à des fins de divertissements par quelques écrivains et scientifiques afin d’en justifier l’usage par les premiers… »

« Aussi, poursuit il, il (CLS) démontre comment pour se prémunir de forces sournoises et manipulatrices nous devons faire preuve d’une intégrité propre et d’une capacité à l’analyse critique« 

ARTICLE de Philippe-Alexandre GRARD

Sanctuariser la Liberté et La Pensée Critique : La leçon des Nambikwara

En 1955, Claude Lévi-Strauss entreprend de raconter ses aventures d’ethnographe dans un livre devenu célèbre : “Tristes Tropiques”. En 1938, il s’enfonce dans le continent Sud Américain jusqu’au plateau du Mato Grosso pour vivre et étudier quelques groupes de Nambikwara qu’il qualifie de la manière suivante : “J’avais cherché une société réduite à sa plus simple expression. Celle des Nambikwara l’était au point que j’y trouvai seulement des hommes.”

Le village Nambikwara dans lequel a vécu Claude Lévi-Strauss avait un chef (rôle très singulier au sein d’une tribu Nambikwara) assez intelligent pour comprendre qu’il eût un intérêt à singer la maîtrise de l’écriture afin d’impressionner des tribus rivales lors d’un rassemblement. Il avait vu l’ethnographe écrire dans ses carnets. Il avait pris l’habitude de mimer l’action d’écrire et traçait des lignes horizontales sur du papier à l’aide d’un crayon lors des entretiens qu’il avait avec Claude Lévi-Strauss. Personne n’était dupe, mais ce chef donnait une portée symbolique à cet acte ! Cela fit sensation lorsqu’il faigna de lire un texte qu’il avait “écrit” lors d’une assemblée organisée pour distribuer des cadeaux et ainsi récupérer des objets sur la base d’un troc à vocation d’archivage scientifique.

L’histoire devient intéressante une fois le rassemblement terminé. Claude Lévi-Strauss précise d’ailleurs que l’affaire aurait bien pu très mal tourner et qu’il avait fallu la raccourcir pour éviter des incidents qui paraissaient presque inévitables. Les indigènes de la tribu ont pour ainsi dire évincer leur chef à la suite de sa prestation digne d’un concours d’éloquence. Claude Lévi-Strauss précise : “Ceux qui se désolidarisèrent de leur chef après qu’il eût essayé de jouer la carte de la civilisation (à la suite de ma visite il fut abandonné de la plupart des siens) comprenaient confusément que l’écriture et la perfidie pénétraient chez eux de concert. Réfugiés dans une brousse plus lointaine, ils se sont ménagés un répit. Le génie de leur chef, percevant d’un seul coup le secours que l’écriture pouvait apporter à son pouvoir, et atteignant ainsi le fondement de l’institution sans en posséder l’usage, inspirait cependant l’admiration.”

Cette anecdote est l’occasion pour l’ethnographe de développer une théorie fort intéressante sur le rôle de l’écriture dans les civilisations. Quand il dit que la tribu s’est “ménagé un répit”, il signifie que ses membres ont été assez clairvoyant pour se protéger de cette innovation qui risquait de compromettre plusieurs millénaires de non-évolution et de transmission orale, par l’expérience et l’apprentissage.

Pour comprendre l’hypothèse formulée par Claude Lévi-Strauss rien de mieux que quelques passages choisis :

“Une des phases les plus créatrices de l’histoire de l’humanité se place pendant l’avènement du néolithique : responsable de l’agriculture, de la domestication des animaux et d’autres arts. Pour y parvenir, il a fallu que pendant des millénaires, de petites collectivités humaines observent, expérimentent et transmettent le fruit de leur réflexions. Cette immense entreprise s’est déroulée avec une rigueur et une continuité attestée par le succès, alors que l’écriture était encore inconnue. Si celle-ci est apparue entre le 4e et 3e millénaire avant notre ère, on doit voir en elle un résultat déjà lointain (et sans doute indirect) de la révolution néolithique, mais nullement sa condition. A quelle grande innovation est-elle liée ? Sur le plan technique on ne peut citer que l’architecture. Mais celle des Égyptiens ou des Sumériens n’était pas supérieure aux ouvrages de certains Américains qui ignoraient l’écriture au moment de la découverte. Inversement, depuis l’invention de l’écriture jusqu’à la naissance de la science moderne, le monde occidental a vécu quelques cinq mille années pendant lesquelles ses connaissances ont fluctué plus qu’elles ne se sont accrues. On a souvent remarqué qu’entre le genre de vie d’un citoyen grec ou romain et celui d’un bourgeois européen du XVIIIe siècle il n’y avait pas grande différence. au néolithique, l’humanité a accompli des pas de géant sans le secours de l’écriture, avec elle, les civilisations historiques de l’Occident ont longtemps stagné.” 

L’écriture n’aurait pas été une condition nécessaire au développement de l’humanité…

“Si l’on veut mettre en corrélation l’apparition de l’écriture avec certains traits caractéristiques de la civilisation, il faut chercher dans une autre direction. Le seul phénomène qui l’ait finalement accompagné est la formation des cités et des empires, c’est-à-dire l’intégration dans un système politique d’un nombre considérable d’individus et leur hiérarchisation en castes et classes. Telle est, en tout cas, l’évolution typique à laquelle on assiste, depuis l’Egypte jusqu’à la Chine, au moment où l’écriture fait ses débuts : elle paraît favoriser l’exploitation des hommes avant leur illumination. Cette exploitation qui permettrait de rassembler des milliers de travailleurs pour les astreindre à des tâches exténuantes, rend mieux compte de la naissance de l’architecture que la relation directe envisagée tout à l’heure. Si mon hypothèse est exacte, il faut admettre que la fonction primaire de la communication écrite est de faciliter l’asservissement. L’emploi de l’écriture à des fins désintéressées, en vue de tirer des satisfactions intellectuelles et esthétiques, est un résultat secondaire, si même il ne se réduit pas le plus souvent à un moyen pour renforcer, justifier ou dissimuler l’autre.”

mais plutôt un outil d’asservissement des peuples utilisé par les gouvernants et détourné à des fins de divertissements par quelques écrivains et scientifiques afin d’en justifier l’usage par les premiers…

“Regardons plus près de nous : l’action systématique des Etats européens en faveur de l’instruction obligatoire, qui se développe au cours du XIXe siècle, va de pair avec l’extension du service militaire et la prolétarisation. La lutte contre l’analphabétisme se confond ainsi avec le renforcement du contrôle des citoyens par le Pouvoir. Car il faut que tous sachent lire pour que ce dernier puisse dire : nul n’est censé ignorer la loi.”

Ainsi, plus les peuples apprennent-ils à lire et plus il sont contrôlés par le Pouvoir. Pour finir, Claude Lévi-Strauss, cynique, met en garde contre les livres et leurs mensonges : “En accédant au savoir entassé dans les bibliothèques, ces peuples se rendent vulnérables aux mensonges que les documents imprimés propagent en proportion encore plus grande.”

On se doute que Claude Lévi-Strauss, membre de l’Académie française à partir de 1973, médaillé d’or du CNRS en 1967, écrivain, professeur au Collège de France, a passé une partie importante de sa vie à lire. Aussi, cette mise en garde, qui résonne au XXIe siècle en raison de la multiplication des médias, qu’ils soient d’information, de divertissement ou  de propagande, n’est pas une charge contre l’érudition ou l’éducation. Elle souligne les risques liés à l’usage d’une innovation d’usage ou technologique, d’un savoir ou d’une théorie, sans comprendre à priori ou s’apercevoir à posteriori qu’on eût pu les concevoir pour accomplir de mauvais desseins. 

Aussi, il démontre que la tribu “primitive” d’indigènes Nambikwara, au fin fond du Mato Grosso alors désertique et dépourvu d’infrastructures, fait preuve d’un discernement incroyable, hérité d’une culture ancestrale visant la recherche d’un équilibre simple avec son environnement et laissant une place particulièrement réduite aux égos et à la politique.

Aussi, il démontre comment pour se prémunir de forces sournoises et manipulatrices nous devons faire preuve d’une intégrité propre et d’une capacité à l’analyse critique.

Tout cela a près d’un siècle ! Les Nambikwara ont presque disparu (il en resterait 1000) en raison notamment des maladies amenées d’Europe telle que la grippe. Ils ont aussi soufferts des intrusions dans leur écosystème et des actions d’asservissement auxquelles s’employaient les colons successifs notamment en les rendant dépendants des cadeaux devenus au fil du temps indispensables à leur vie de tous les jours.

La corruption semblait inexistante dans ces tribus vieilles de plusieurs milliers d’année. L’homme aurait, au moins pendant une grande partie de son histoire, réussi à s’affranchir de ce qui nous détruit aujourd’hui. Voilà une nouvelle preuve que l’on peut apprendre du passé et qu’effacer l’Histoire est bien une entreprise destructrice que l’on peut attribuer à quelques dictateurs, fascistes ou populistes qui souhaitent intensifier leur contrôle et leur pouvoir. 

Pour aller plus loin :

https://fr.wikipedia.org/wiki/Nambikwara

Vous trouverez “Tristes Tropiques” chez votre libraire indépendant.

Apostrophe – Archive INA – https://youtu.be/s7fANFEdf0Q


1 réponse »

  1. Bonjour Thierry-Yves 😃

    Quelle coïncidence extraordinaire de recevoir un article qui traite de l’un des thèmes qui m’est cher : La pensée critique 👏

    Ce matin même, j’ai partagé sur LinkedIn une conférence du professeur Roland Gori sur La Fabrique des Imposteurs.

    J’ai essayé de vous la transférer dans un message individuel, mais je n’y suis pas arrivée. Je vous ai d’ailleurs envoyé un message sur LinkedIn.

    Vous retrouverez certainement ce post dans vos notifications !

    À défaut, vous pouvez le récupérer sur mon espace LinkedIn : c’est un beau sujet qui est en adéquation avec les valeurs que vous défendez.

    Je vous souhaite une excellente journée ☀️

    Anne BRUNET

    Envoyé de mon iPhone

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    J'aime

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