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Christophe GUILLUY : « Les gens ordinaires sont majoritaires, ils peuvent renverser la table »

INTRODUCTION

Christophe Guilluy

Né à Montreuil (Seine-Saint-Denis), il grandit dans le quartier de Belleville, à Paris. Il expliquera que son immeuble devait être démoli et que sa famille allait être relogée en banlieue, à La Courneuve. L’immeuble fut finalement préservé, ce qui permit à sa famille de rester à Paris.


Il obtint une maîtrise en géographie urbaine à l’université Paris-1 Panthéon-Sorbonne (1987). Il choisit de ne pas passer de thèse, préférant se consacrer à des travaux appliqués, faute de moyens financiers


Il est consultant pour les collectivités territoriales et gérant de Maps Productions, une société de marketing.


En 2017, il co-signa avec Jean-Pierre Chevènement, Michel Onfray, Natacha Polony et d’autres, une tribune intitulée dans Le Figaro, « Europe : la supranationalité a échoué, faisons confiance aux nations »

Le dernier essai du géographe, « Le Temps des gens ordinaires »,

n’est pas, selon certains commentateurs, à la hauteur de ses premiers livres. Trop de répétitions et d’idéologie…

Un livre de Christophe Guilluy est toujours un événement, qui plus est quand celui-ci paraît au moment de la plus grande crise sociale de ces dernières décennies.

On doit au géographe d’avoir très tôt compris que la fracture sociale était aussi une fracture territoriale,

que la situation géographique d’un individu conditionne, comme jamais depuis l’après-guerre, sa vie et celle de ses enfants. Il a théorisé l’existence d’une France périphérique, éloignée des bassins d’emploi et des bonnes écoles, dépourvue d’infrastructures et d’offre culturelle, tandis qu’une France des métropoles jouissait…

Nous vous proposons une video de Marianne ( entretien) et des extraits choisis par le Figaro

VOIR LA VIDEO Marianne TV:

https://tv.marianne.net/rencontres/christophe-guilluy-les-gens-ordinaires-sont-m?autoplay=true&utm_source=nl_weekend&utm_medium=email&utm_campaign=20201011&xtor=EPR-2&_ope=eyJndWlkIjoiYzU4OGY5M2EzMjQzY2NlMDdkZTVmMDljMGFmMWVlZjAifQ%3D%3D


EXTRAITS CHOISIS

« Les gens ordinaires font désormais pression sur la France d’en haut »

PRÉSENTÉS PAR GUILLAUME PERRAULT · oct. 8, 2020 Figaro

LA PERTE DE STATUT SYMBOLIQUE DU POPULO


Comme il existe un lien entre intégration économique et hégémonie culturelle, la relégation économique produit de la relégation culturelle. Jusqu’à la fin des Trente Glorieuses, la société populaire était la référence des partis politiques, des médias, du monde de la culture mais aussi des nouveaux venus, les immigrés, qui s’assimilaient au modèle en cherchant à lui ressembler puisqu’elle était intégrée économiquement et respectée culturellement.

[Puis] la surmédiatisation de la mondialisation heureuse et des vitrines du néolibéralisme (les grandes agglomérations) fait émerger des figures inédites. Une nouvelle sociologie, des élites urbaines aux minorités, prend d’assaut les médias et attire l’attention des politiques, des intellectuels, des chercheurs. Tous ces prescripteurs d’opinions, qui vivent dans les mêmes lieux, les métropoles, donnent naissance à un nouveau monde, libéré des gens ordinaires, sans ploucs. (…)

Aux États-Unis, Christopher R. Martin insiste sur la responsabilité de l’intelligentsia et des médias dans la montée de cette défiance. Il pointe notamment le rôle qu’a joué la presse mainstream qui, depuis quarante ans, a négligé tous les sujets qui traitent de la classe ouvrière blanche au profit de thématiques concernant les catégories supérieures et certaines minorités.

L’historien américain dresse un tableau de la baisse des reportages sur le travail à partir de la fin des années 1960 et révèle ainsi que les médias grand public abandonnèrent le thème du travail au profit des intérêts des consommateurs et des entreprises. Dès que les journaux, en particulier, ont considéré les lecteurs de la classe ouvrière comme inutiles à leur modèle économique, le travailleur américain est devenu invisible. Le moteur de la défiance à l’égard de la classe politique et médiatique fut certainement ce sentiment que celle-ci relayait une même feuille de route, celle de l’adaptation des sociétés occidentales aux normes de l’économie globalisée.


PLUS DE RÉFÉRENT CULTUREL POUR LE DERNIER ARRIVÉ


Aucun modèle ne peut survivre sans être porté au quotidien par les gens ordinaires. Or cela n’est possible que si ces catégories modestes sont des référents culturels, ceux à qui les nouveaux arrivants désirent ressembler, vraiment, non par obligation ou par devoir. Mais pour être un référent, il faut être respecté culturellement, notamment par la classe dominante et ses relais médiatiques ou académiques, ce qui n’est plus le cas depuis longtemps. Cette perte de statut de référent dans un contexte d’instabilité démographique et d’émergence des sociétés multiculturelles modifie sensiblement la manière de définir son identité. (…)

C’est dans cette complexité-là que [les gens ordinaires] se sont forgé la conviction que les modèles d’assimilation ou d’intégration ne fonctionnent plus depuis très longtemps et qu’ils ne pourront être réactivés.


L’IMBRICATION DES QUESTIONS IDENTITAIRE ET SOCIALE


Ces questions identitaires sont d’autant plus fortes en milieu populaire que, contrairement aux classes supérieures, elles n’ont pas les moyens de la mise à distance. L’erreur serait de conclure à la primauté de la question identitaire sur la question sociale. La nature des nouvelles classes populaires est bien le produit de l’imbrication de ces deux notions. Si l’intensité de la question identitaire est corrélée au contexte social, la question sociale reste déterminante à l’intérieur de chaque groupe.

Les «petits Blancs» ne se sentent pas plus représentés ou défendus par les « grands Blancs », que les petits Maghrébins, Noirs, juifs ou musulmans par la bourgeoisie maghrébine, noire, juive ou musulmane… Autrement dit, la distance culturelle n’invalide pas la distance sociale. (…)

Dans leur majorité, les classes populaires opteront toujours pour un environnement culturellement et socialement familier qui permet de maintenir les solidarités et de préserver un capital social et culturel protecteur.

Des solidarités contraintes qui ne pourraient s’exercer avec des milieux qui ne vivent pas cette réalité. C’est pourquoi, sous réserve qu’il existe un socle de valeurs communes et que ce mode de vie ne soit pas déstabilisé par des changements démographiques permanents, les classes populaires autochtones auront toujours plus à partager avec des classes populaires immigrées qu’avec des classes supérieures. S’il partage ses valeurs et sa langue, un ouvrier européen se sentira toujours plus proche d’un ouvrier d’origine maghrébine ou africaine que d’un bobo parisien blanc.

Quelles que soient leurs origines, les classes populaires ont en commun un mode de vie et un attachement aux valeurs traditionnelles qui les opposent en tout point à l’individualisme libéral des classes dominantes.

Ce que les élites feignent de définir comme du racisme n’est en réalité que la volonté des plus modestes de vivre dans un environnement où leurs valeurs restent des références majoritaires.


LA PLUPART DES FRANÇAIS TOUJOURS ENRACINÉS


En 2016, la majorité de la population française (51 %) vivait dans le département où elle est née. Si l’on considère les limites régionales, ce pourcentage s’envole pour atteindre 65 %. À l’opposé de la représentation d’une société hypermobile où les individus ne cesseraient de bouger, il apparaît donc que la majorité de la population vit encore aujourd’hui très massivement là où elle est née. Cette sédentarisation est encore plus visible quand on isole les populations nées à l’étranger.

On remarque que la part des personnes vivant dans leur département et la région de naissance serait respectivement de 58 et 74 %. Majoritaire à l’échelle nationale, la sédentarisation est encore plus marquée dans la France périphérique : 57 % si on prend en compte les limites du département et 69 % de la région contre respectivement 41 % et 59 % pour la France des métropoles. (…)

Ce bloc sédentaire n’est pas la trace d’un monde ancien mais celui du monde qui vient. La recomposition économique et sociale des territoires a cristallisé une nouvelle géographie sociale où les gens ordinaires sont de plus en plus contraints à la sédentarisation.

Processus qui tend à se renforcer avec le vieillissement de la population, l’accès à la propriété et l’embourgeoisement des métropoles. La figure triomphante du nomade de la fin du XXe siècle laisse la place en ce début de XXIe siècle à celle du sédentaire. Cela crée un immense bug dans la représentation du monde des classes dominantes. Déjà confrontées à la renaissance culturelle des gens ordinaires, elles doivent désormais intégrer que les gens vont continuer à vivre là où ils sont nés. Le projet irénique d’un monde nomade hypermobile et de l’immigration permanente a buté sur une terrible réalité. Dans leur majorité, les gens n’aspirent pas à bouger mais à rester dans leur pays, leur région. Surmédiatisée, présentée comme une évidence anthropologique, l’immigration internationale ne concerne pourtant que 4 % de la population mondiale.


FABRIQUER UN MODÈLE ÉCONOMIQUE FONDÉ SUR CETTE RÉALITÉ


Pour la première fois dans l’Histoire, les gens ordinaires sont contraints de vivre sur les territoires qui créent le moins d’emplois. Cette réalité, à l’origine de la vague populiste qui balaie la planète, sera le théâtre du monde qui vient. C’est ici que se jouera la réussite ou l’échec de la mutation du modèle économique. Ces territoires, qui subissent depuis un demi-siècle les effets négatifs de la globalisation, mais aussi des crises conjoncturelles (comme la récession postCovid), ne sortiront pas de l’impasse avec l’installation de quelques néoruraux ou réfugiés des grandes villes.

Leur avenir dépend moins de l’arrivée de télétravailleurs que d’un changement de modèle. Si la relocalisation, les circuits courts et plus généralement le localisme apparaissent comme des pistes évidentes, elles butent fréquemment sur l’absence de volonté des pouvoirs publics mais surtout sur la réalité d’une société populaire fragilisée.
Souvent évoqué, le localisme économique est en fait plus déclaratif qu’associé à des pratiques réelles. Pour se concrétiser, il a besoin de se combiner avec une dose de protectionnisme.

Or c’est précisément ce que rejette majoritairement la classe politique. En réalité, pour les classes dominantes et supérieures, le localisme se résume à transférer leur mode de vie à la campagne. Ce qui est visé est moins la relocalisation des activités industrielles que l’évolution d’un mode de vie dans lequel les gens ordinaires font à peine partie du décor. Dans leur majorité, les territoires périphériques restent d’ailleurs très dépendants des produits importés de l’autre bout du monde mais aussi des transferts sociaux directs ou indirects de l’État. (…)

La vieille question d’une redynamisation de l’économie à partir des circuits courts se heurte à une autre difficulté, à savoir le pouvoir d’achat des catégories modestes. En France, ce type d’échanges commerciaux ne représentait en 2019 que 7,7 % des achats de fruits et légumes frais contre 81,4 % en grande distribution et 10,9 % dans les marchés. Le blocage n’est pas idéologique mais social, surtout dans la France périphérique (en 2016, 80 % de la population vivant dans des communes fragiles habitent dans des petites villes, des villes moyennes ou des communes rurales). Les produits commercialisés dans ces circuits, notamment ceux issus de l’agriculture biologique, sont plus chers et ne sont donc pas privilégiés par l’immense majorité des catégories modestes. (…)

En un demi-siècle, le modèle globalisé a fait basculer les gens ordinaires d’un statut de producteur à celui de travailleur précaire et parfois à celui de simple consommateur. Nous ne sortirons de cette impasse ni par le saupoudrage d’argent public ou la généralisation du revenu universel ni par des incantations localistes, mais bien par un puissant volontarisme (politique, industriel, financier, technologique) combiné à un transfert massif des emplois publics.


DIMINUER L’IMMIGRATION


C’est en cassant le rythme d’une immigration perpétuelle que les pouvoirs publics pourraient agir [dans les banlieues] sur le contexte social (la réduction des arrivées de ménages précaires stopperait la spirale de la paupérisation) mais aussi sécuritaire (la stabilisation puis la baisse du nombre de jeunes assécherait le vivier dans lequel recrutent les milieux délinquants). En reprenant la main sur cet « exercice de souveraineté qui a en partie été délégué à l’échelon européen» (Michèle Tribalat), les politiques pourraient aussi jouer sur des flux permanents qui, comme l’explique Laurent Chalard, empêchent l’assimilation.

Cette politique répondrait enfin aux attentes de la population de ces quartiers qui demande depuis des décennies une plus grande fermeté de l’État à l’égard de l’immigration clandestine mais aussi des dealers qui pourrissent la vie de ces territoires. Réguler les entrées, c’est initier un processus de vieillissement favorable à la baisse de ces tensions. Cette stratégie permettrait de légitimer les politiques et investissements publics entrepris depuis plusieurs décennies et, à moyen terme, de réintégrer ces territoires dans le droit commun.

Avec cet « objectif vieux », «les quartiers» ajusteraient leur dynamique démographique à celle du pays. Par ailleurs, ce mécanisme aiderait à comprendre que l’immigration n’empêche aucunement le rouleau compresseur du vieillissement. (…)

Les flux migratoires maintiennent artificiellement quelques territoires dans un état de jeunesse éternelle mais n’arrêteront pas le processus global de la régulation et du vieillissement de la population mondiale.

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