
On mesure chaque jour la disqualification de la parole
au profit de l’invective ou de la menace : l’écoute est mise à mal en même temps que s’efface la conversation. Pire, selon le sociologue, sur les réseaux sociaux où il n’y a plus de visage, plus de corps, la haine de l’autre se déploie.
ARTICLE – La crise de la démocratie est d’abord celle de l’écoute, par David Le Breton
Par David Le Breton sociologue, auteur de «la Fin de la conversation ? La parole dans une société spectrale»
Les régimes autoritaires prennent de plus en plus d’importance même s’ils arrivent au pouvoir par une démocratie qu’ils s’acharnent ensuite à détruire. S’agissant de conflits majeurs au Moyen-Orient, en Ukraine ou ailleurs, on mesure chaque jour la disqualification de la parole au profit de l’invective ou de la menace. Même au plus élémentaire, l’écoute est mise à mal en même temps que s’efface la conversation. De longue date, le plaisir à être ensemble s’incarnait dans des métaphores acoustiques : on était en résonance, en harmonie, au diapason, en accord, tout ouïe, à l’écoute, on vibrait à l’unisson, etc. Ces images tombent en désuétude. On dira bientôt être écran à écran pour dire la résonance avec l’autre. Activité des plus communes de l’existence, mais aujourd’hui menacée, la parole, sous la forme de la conversation ou du débat connaît une crise majeure.
Des hyperindividus rivés à leur smartphone, même en marchant en ville, accaparés par le déferlement des sollicitations, les écouteurs aux oreilles, coupés de ce qui les entoure, ne perçoivent que de manière accessoire leur environnement physique et humain. Ils ne sont plus à l’écoute, mais dans la sidération visuelle de l’écran et des réponses aux sollicitations sans fin qu’ils reçoivent et envoient. Ils ne sont plus en position de s’écouter, de se reconnaître et de se regarder les yeux dans les yeux. Ils vivent dans une clôture narcissique. L’épaisseur d’autrui disparaît au profit d’une sorte d’autisme social, chacun e …
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