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Boris Cyrulnik: Le « risque de prise de pouvoir par un dictateur élu démocratiquement »

« Que se passera-t-il lorsque le virus disparaîtra ? L’effet bénéfique, c’est le changement culturel. L’effet maléfique, c’est la prise de pouvoir par un dictateur élu démocratiquement », interroge Boris Cyrulnik dans un entretien avec Caroline Vigoureux dans l’Opinion.

ARTICLE

Boris Cyrulnik: «​Il y a un risque d’aspiration à la certitude, c’est-à-dire aux régimes totalitaires»

Caroline Vigoureux  20 octobre 2020

Depuis plus de sept mois, l’épidémie de Covid-19 a tout écrasé. Alors que la France doit faire face à la deuxième vague de l’épidémie, un couvre-feu a été mis en place samedi dans huit métropoles. Vendredi soir, c’est un autre sujet non moins anxiogène qui est venu percuter la France entière. Un professeur d’histoire-géographie de 47 ans a été décapité à Conflans-Sainte-Honorine (Yvelines), non loin du collège où il enseignait. Entre le terrorisme et la crise sanitaire, l’anxiété gagne du terrain.

Vendredi, un professeur a été assassiné pour avoir montré à ses élèves des caricatures de Mahomet. Que vous inspire un tel acte de barbarie ?

La religion et la spiritualité font partie de la condition humaine, c’est la transcendance. Pour les islamistes, l’ennemi est celui qui ne partage pas sa propre croyance. La notion de blasphème est un indice précieux et révélateur du régime totalitaire qui veut imposer sa loi. A l’époque de Voltaire, il était considéré comme un blasphème de ne pas faire le signe de croix quand on croisait un curé. On méritait la mort. La notion de blasphème change selon les cultures, elle est un révélateur d’une pensée totalitaire. Le terrorisme, c’est l’arme des faibles qui veulent imposer leur pouvoir par la terreur. Les réseaux sociaux échappent à la rationalité. On sait que des petits groupes de terroristes peuvent très bien provoquer l’effondrement d’un régime. La révolution russe a été faite par mille marins qui ne connaissaient pas le communisme, la révolution française a été faite par quelques penseurs qui n’étaient pas rentrés dans la culture. L’arme du terrorisme, amplifié par la télévision et les réseaux sociaux, peut très bien détruire une culture. Le chef-d’œuvre du terrorisme, c’est l’attentat de 2001 contre les Twins Towers à New York. En sacrifiant 17 hommes, la planète entière a été terrorisée.

Depuis, les réponses politiques se multiplient. N’est-ce pas l’aveu d’une forme d’impuissance de ceux qui nous gouvernent ?

C’est très difficile de lutter contre un régime totalitaire parce qu’il faut employer la force, l’armée, la police, la prison. Dans un régime démocratique et surtout laïque, on cherche au contraire à respecter toutes les croyances. C’est une vulnérabilité du régime laïque. Et c’est dangereux, puisque la légitime défense contre la force, c’est la force. On le voit actuellement en Europe, en Amérique latine, en Asie : dès qu’un régime social est en difficulté ou dans le chaos, ce qui est notre cas, ce sont des dictateurs qui sont démocratiquement élus. Parce qu’il faut un régime fort pour s’opposer à la force. Dans le chaos, un nouvel ordre apparaît. C’est très souvent l’occasion de donner la parole à un régime totalitaire.

« Il y a une usure de l’âme […]. Dans un premier temps, on voyait beaucoup d’humour, qui est un mécanisme de défense précieux quand on angoisse. Là, il n’y a plus d’humour, les gens sont usés »

Cette attaque terroriste intervient alors que la France doit faire face à la deuxième vague de Covid-19. Et contrairement au début de la crise sanitaire, on ne voit cette fois aucune lumière au bout du tunnel…

Il y a une usure de l’âme. Les gens en ont marre. Le virus va circuler au moins dix-huit mois à deux ans. Il va y avoir encore plus de ruines, de pauvreté, de chômage et de trouble psychique. Dans un premier temps, on voyait beaucoup d’humour, qui est un mécanisme de défense précieux quand on angoisse. Là, il n’y a plus d’humour, les gens sont usés. Ce qui fait penser qu’il va y avoir beaucoup plus de dépression et un risque d’aspiration à la certitude, c’est-à-dire aux régimes totalitaires. On le voit dans les débats, les gens veulent connaître la vérité et à cela les scientifiques opposent l’incertitude. Ils changent d’idées tout le temps parce qu’ils s’adaptent à l’évolution du virus. Et puisque ce sont eux qui entourent le gouvernement, les décideurs politiques changent de décisions. Une grande partie de la population s’indigne face à cela. Que se passera-t-il lorsque le virus disparaîtra ? L’effet bénéfique, c’est le changement culturel. L’effet maléfique, c’est la prise de pouvoir par un dictateur élu démocratiquement.

La population est prête à accepter un couvre-feu. La peur renforce-t-elle notre capacité à nous contraindre ?

La peur peut provoquer à la fois la phobie (beaucoup de gens ne veulent plus sortir de chez eux), des réactions paranoïaques (on voit l’autre comme un danger qui va nous contaminer), des réactions paranoïaques de foule (on pense que le virus relève d’un complot), ou des réactions paranoïaques pour désigner un bouc émissaire (on pense que le virus vient de l’étranger, des migrants).

Une partie de la population reste réfractaire à l’idée d’appliquer des mesures plus coercitives…

C’est habituel dans toutes les épidémies. Si elles se transforment en pandémie, c’est parce qu’il y a toujours des gens qui ne comprennent pas comment on peut lutter contre un ennemi invisible. Actuellement, les restaurateurs, comme beaucoup de gens, sont indignés des mesures gouvernementales. Ils éprouvent cela comme un interdit stupide. Ce sont des gens qui se sont endettés, qui travaillent beaucoup. Ils vont être ruinés et mettre leurs employés au chômage. C’est très grave pour eux, ils ne comprennent pas la décision du gouvernement. C’est la règle après toutes les épidémies. En 1348, des marchands français ont déballé des rouleaux de soie venus de Syrie infectés par la peste, pour ne pas être ruinés. Ils les ont vendus sur le marché de Beaucaire et répandu l’épidémie. Deux ans après, un Européen sur deux était mort de la peste.

« Là, l’ennemi est invisible donc on pratique le déni pour notre plaisir de vivre au quotidien et notre nécessité de lutter contre la faillite et le chômage »

Pourquoi n’avons-nous tiré aucun enseignement des précédentes épidémies ?

Il y a eu en Europe des siècles d’épidémie. Ce qui est étonnant, c’est qu’en France, pendant deux générations, on n’y a plus pensé. On a fait un véritable déni. On a cru que les épidémies, c’était le Moyen Âge. Or, pas du tout ! Il y a constamment des épidémies (Ebola, le sida…) qui provoquent toujours la même réaction. On s’arrange pour ne pas y penser. C’est la définition du déni, qui nous permet de vivre confortablement mais nous empêche d’affronter le problème. Là, l’ennemi est invisible donc on pratique le déni pour notre plaisir de vivre au quotidien et notre nécessité de lutter contre la faillite et le chômage. C’est dans les pays qui ont dénié l’impact du virus, comme la Belgique, la Suède, l’Angleterre, les Etats-Unis ou le Brésil, qu’il y a le plus de morts aujourd’hui et où l’épidémie est la plus forte.

Dans quelle mesure la crise sanitaire impacte notre moral ?

Dans les 48 heures qui ont suivi le confinement en France, la première manifestation des troubles psychiques a été l’augmentation très rapide de la violence conjugale. Il y a beaucoup de troubles psychiques comme l’angoisse ou la dépression. On voit que dans toutes les épidémies, il y a plusieurs fragments de populations. Ceux qui s’adaptent, les riches qui ont des grands espaces et supportent ce confinement sans trop de dégâts. Et d’un autre côté les pauvres, qui vivent dans des petits logements et qui ont des fins des mois qui commencent le 15. C’est dans ces populations pauvres qu’il y a le plus d’accidents psychiques. Pour eux, le confinement est une véritable agression psychique alors que pour les riches, c’est un moment de répit, où beaucoup se remettent à lire, à la guitare. Les inégalités sociales qui ont existé avant le virus vont s’accroître après.

Dans un contexte si anxiogène, quelles notes d’espoir peut-on apercevoir ?

Il peut y avoir des changements culturels bénéfiques. Par exemple, les éducateurs de l’aide sociale à l’enfance ont été beaucoup plus au contact des enfants pendant le confinement. Tous les témoignages montrent que ces enfants, abîmés par les premières années de la vie, se sont améliorés durant cette période. Autre exemple, l’hyperkinésie [l’hyperactivité] qui touche davantage les garçons que les filles. Pendant le confinement, les garçons ont pu plus bouger chez eux qu’à l’école. On a ainsi vu l’hyperkinésie disparaître à ce moment-là. Ce sont des réactions paradoxales. Dans cette épidémie, on découvre aussi à quel point des petits métiers mal payés nous ont permis de survivre pendant le confinement : facteurs, éboueurs, aides-soignantes… Cela va certainement entraîner des modifications. Il faut qu’on mette en place des processus de changements culturels démocratiques. L’art est important pour supporter le confinement, pour lutter contre l’angoisse et préparer l’avenir. Après l’effondrement, l’art change d’expression.

2 réponses »

  1. merci pour cet article plein de bon sens et merci de le terminer par une note positive
    Espérons que nous choisirons de vivre mieux à l’avenir

    J'aime

  2. merci pour cet article plein de bon sens et merci de le terminer par une note positive
    Espérons que nous choisirons de vivre mieux à l’avenir

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