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Boris Cyrulnik : « Comment va-t-on vivre ensemble? » Réinventer notre relation avec la vie, la nature, les autres.

BILLET

Réinventer notre relation avec la vie, la nature, les autres

Comment réagir, trouver un nouveau cap dans cette période désorientée ? Le célèbre neuropsychiatre, Boris Cyrulnik, qui publie Des âmes et des saisons, prône un virage indispensable, une renaissance pour réinventer notre relation avec la vie, la nature, les autres.

Il évoque les pays d’Europe du Nord,

où il observe qu’ à l’école, on ne reçoit pas de notes avant l’âge de 11 ans, la lenteur des apprentissages et des acquis est respectée. Celle-ci favorise la maîtrise des émotions, la confiance en soi, l’estime de soi. Les suicides diminuent, les psychopathies aussi, l’illettrisme est en chute libre.

Le Japon,

où il observe des phénomènes qui l’effraient sont observables au Québec ou en France

3 voies:

  • Repartir comme avant, ne rien changer à l’économie, à l’hyperdéplacement et à l’hyperconsommation.
  • Voter pour un dictateur qui nous escroquera en faisant croire qu’il a la solution et la vérité, cela existe déjà ici ou là.
  • Opter pour une nouvelle naissance, avec la (re)découverte de la lenteur, l’accès au savoir pour tous et de nouvelles ententes de couples.

Voir nos précédentes publications:

https://metahodos.fr/2021/01/22/boris-cyrulnik-le-confinement-cest-une-immense-agression-psychique/

https://metahodos.fr/2020/11/05/boris-cyrulnik-les-consequences-psychologiques-de-la-crise-sanitaire/

https://metahodos.fr/2020/10/25/boris-cyrulnik-le-risque-de-prise-de-pouvoir-par-un-dictateur-elu-democratiquement/

https://metahodos.fr/2020/09/28/boris-cyrulnik-le-choix-entre-vivre-mieux-ou-subir-une-dictature/

Nous vous proposons un entretien qu’il a donné au Gigaro Madame

ENTRETIEN

« Si on repart comme avant, un siècle d’épidémies nous attend »

Viviane Chocas 24 janvier 2021 Madame Figaro

Votre nouveau livre fait l’éloge de la différence. Il nous rend unique, développant l’idée que chaque individu évolue en fonction des variations du milieu qui l’enveloppe. Or, le présent nous renvoie plutôt à une uniformité monochrome et à une déprime planétaire…

C’est vrai, parce que le virus attaque la cellule et la condition du vivant, qui est plus universelle que la condition humaine. Sur le plan biologique, pourtant, ce virus n’est rien qu’un minuscule brin de gènes dont la structure chimique, quand elle entre dans les poumons, donne le Covid. Mais le virus ne produit pas la même chose chez un homme, une femme, un jeune, un vieux, un diabétique, etc. Je développe dans mon livre un raisonnement écosystémique : nous sommes un élément de la nature. Avec la pandémie, nous avons dû comprendre que l’homme n’est pas au-dessus de la nature, ou supérieur aux animaux. Il est dans la nature. Mais chacun d’entre nous a aussi une manière particulière d’être un humain, sculpté par son milieu.

L’épidémie crée une incertitude qu’on croyait passagère mais qui se fixe. Avec quels effets ?

L’incertitude, ça n’est pas nouveau. Tout ce qui est vivant implique le changement. Que disait Darwin ? Que le monde vivant évolue. Pour les uns, c’est formidable. Pour d’autres, c’est la panique. Ils se disent : «Quoi ? Ce que je suis aujourd’hui, je ne le serai pas demain ? Ah mais vous m’angoissez avec votre incertitude !» Certains cherchent un sauveur, un esprit totalitaire qui leur assure : «Voilà d’où vient le mal.» Moi, je dirais plutôt qu’il faut avoir peur des certitudes qui figent, et qu’on a tort de craindre l’incertitude. Elle est créatrice, à condition de travailler sur soi, de se décentrer de soi pour essayer de se représenter le monde de l’autre.

Nous cherchons depuis des mois comment réagir, repartir. L’historien Patrick Boucheron avance que «réparer n’est pas restaurer» (1). Êtes-vous d’accord ?

Absolument. Aujourd’hui, il nous faut naître autrement. C’est la définition de la résilience, qui consiste à garder une trace de la blessure pour inventer autre chose. Beaucoup parlent d’une crise. Selon moi, le mot juste pour qualifier ce qui nous arrive est «catastrophe», un mot qui étymologiquement dit coupure et virement, tournant. Il y en a eu beaucoup dans l’Histoire. Dans un premier temps, et on l’a vu avec le confinement, les violences familiales et conjugales explosent, car se pose la question : «Comment va-t-on vivre ensemble ?» Quand la violence et la brutalité sexuelle augmentent, c’est toujours le symptôme d’une défaillance socioculturelle. Il manque un cadre pour structurer la pulsion. Nous vivons dans un sprint consumériste qui a provoqué la dilution des liens, gommé les âmes et les saisons, provoqué une déritualisation culturelle. On ne pense qu’à la réussite sociale. Mais après la catastrophe, le traumatisme pousse toujours à emprunter un chemin nouveau. Nous devons prendre un virage, or trois voies s’offrent à nous désormais.

La domination qui a été une adaptation pour survivre ne produit aujourd’hui que du malheur

Lesquelles ?

On peut repartir comme avant, ne rien changer à l’économie, à l’hyperdéplacement et à l’hyperconsommation, et un siècle d’épidémies nous attend, avec un nouveau virus dans trois ans. On peut voter pour un dictateur qui nous escroquera en faisant croire qu’il a la solution et la vérité, cela existe déjà ici ou là. On peut enfin opter pour une nouvelle naissance, c’est la voie à laquelle je rêve. Nos atouts pour une renaissance sont la (re)découverte de la lenteur, l’accès au savoir pour tous et de nouvelles ententes de couples, où chacun fait sa part d’effort.

Pourquoi ce besoin de lenteur ?

Dans les pays d’Europe du Nord, depuis une dizaine d’années, à l’école, on ne reçoit pas de notes avant l’âge de 11 ans, la lenteur des apprentissages et des acquis est respectée, elle favorise la maîtrise des émotions, la confiance en soi, l’estime de soi. Les suicides diminuent, les psychopathies aussi, l’illettrisme est en chute libre. Lors de mes voyages, j’ai été enchanté par la culture japonaise et effrayé par son école, qui tend à devenir une nouvelle forme de maltraitance. Les enfants y sont surstimulés, et les garçons, les premiers, décrochent en nombre. Devenus de jeunes adultes, une part croissante d’entre eux se tient à l’écart de la sexualité, des femmes, du lien, s’enferment avec des écrans. On commence à voir ce phénomène au Québec, voire en France. On peut s’en inquiéter.

Vous êtes sévère avec le couple contemporain, ramené à «la rivalité mimétique», écrivez-vous…

Ce n’est pas, je crois, de la sévérité. Quand j’étais gamin, le couple était contraint à la solidarité. Pas de caisse de retraite, pas de Sécurité sociale : une femme devait «tenir son mari», c’est-à-dire bien s’occuper de lui pour qu’il assume sa fonction d’outil social, faute de quoi il tombait malade et la famille ne mangeait plus. Aujourd’hui, on est en couple si on s’entend bien, sinon, pourquoi rester ensemble ? On signe un contrat affectif qui dure tant que dure l’affection. Des études montrent qu’un jeune de 20 ans en 2021 aura dans sa vie huit à dix métiers et formera trois ou quatre couples. L’attachement va changer, je ne dis pas disparaître, la rupture sera moins grave. Les femmes seront de plus en plus entreprenantes, indépendantes. On verra surgir des relations familiales, des organisations sociales et des récits culturels jamais pensés jusque-là.

Qu’est-ce que vieillir pour vous ?

Je ne suis pas vieux, j’ai 84 ans ! J’attends encore ma crise de puberté. Plus sérieusement, la vieillesse est un effet secondaire de nos progrès sociaux et de civilisation. Un ami professeur me faisait remarquer que depuis que les Chinois sont passés à un communisme dit libéral, si on peut utiliser l’expression, les Ehpad sont apparus en Chine. Cela signifie qu’une fois qu’ils sont dégagés de la compétition sociale, inutiles, on transforme la vie des plus vieux en une vie sans valeur. C’est la rançon de notre accélération. Ce virus est aussi un symptôme de notre excès de vitesse. Et la domination qui a été une adaptation pour survivre ne produit aujourd’hui que du malheur. Mais la catastrophe est bien l’occasion de prendre de nouvelles directions.

(1) Dans Télérama du 8 janvier 2021.
Des âmes et des saisons, de Boris Cyrulnik, Éditions Odile Jacob, 304 p.

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