Aller au contenu principal

Haute fonction publique: « Macron dénonce une caste mais on attend encore une vraie transformation »

PRESENTATION

Experte associée à la Fondation Jean Jaurès, Chloé Morin dénonce – dans un entretien que nous publions – le manque de mobilité au sein de la haute fonction publique et plaide pour une meilleure gestion des compétences au sommet de l’État.

Chloé Morin a été conseillère opinion auprès du premier ministre de 2012 à 2017. Elle travaille actuellement comme experte associée à la Fondation Jean Jaurès. Elle publie ce mois-ci Les inamovibles de la République (éditions de l’Aube/Fondation Jean-Jaurès).

Nous avons deja publié un article de l’Opinion:

https://metahodos.fr/2020/10/17/lire-les-inamovibles-de-la-republique-comment-letat-profond-dicte-sa-loi/

Nous vous proposons l’entretien qu’elle a récemment accordé au Figaro.

ENTRETIEN

Haute fonction publique: «Macron dénonce une caste mais on attend encore une vraie transformation»

Par Paul Sugy Publié le 13/10/2020 le Figaro

La réforme de la haute fonction publique figure est à l’ordre du jour du quinquennat, mais craignez-vous que la montagne accouche d’une souris?


À ce stade, on ne peut pas dire qu’Emmanuel Macron ait été à la hauteur des ambitions qu’il affichait. Lui même a parlé de «caste» dont les privilèges seraient hors d’âge, il a encore assez récemment employé les termes d’Etat profond. Mais au-delà du constat, ce que l’on observe depuis 3 ans c’est que bien peu a été fait pour réformer la haute fonction publique. Sur bien des points, cette dernières a même gagné du terrain: les postes les plus prestigieux lui sont alloués (secrétaire général de l’Élysée, directeur du cabinet du Premier ministre, bien des postes de ministres jamais passés par l’élection et seulement issus de l’Administration et qui demandent de baisser les effectifs de fonctionnaires sans, eux, démissionner de cette fonction publique…), la réforme de l’ENA maintes fois promise n’est toujours pas à l’ordre du jour… Il y a certes eu quelques avancées et nominations symboliques, mais elles ne sont en rien à la hauteur du problème. Pour le moment, on fait du cosmétique, alors qu’il faut une transformation systémique.


L’État, dites-vous, pêche par ses élites. La crise du Covid aurait-elle été mieux gérée selon vous si l’administration était davantage sous le contrôle du politique?


Si le politique avait eu davantage de contrôle, peut-être n’aurait-il pas «mieux» géré, mais au moins nous aurions été au courant de certains dysfonctionnements bien plus tôt! La vraie question, au fond est, est-ce que cela aurait été pire? Il faut en réalité chercher les remèdes dans les défauts culturels de la haute administration tels qu’ils apparaissent au jour: c’est que personne ne veut jamais être le porteur des mauvaises nouvelles, ou avoir à prendre des décisions «risquées». Du coup, les choses s’enlisent, les informations restent bloquées…


Peut être, aussi, qu’au lieu de rester le nez collé à ses tableaux excels et aux notes des administrations, le ministre de la Santé aurait pu descendre dans la rue et constater qu’il y a un vrai problème de délais d’attente pour les tests Covid depuis le mois d’août...


C’est Bruno Le Maire, lui-même haut fonctionnaire (mais qui a quitté la fonction publique, lui), qui disait à juste titre: pour qu’un ministre sache les choses, il faut qu’on le mette au courant. Peut-être aurions nous par exemple pu sauver quelques uns de ces fameux masques que nous brulions par dizaines de milliers au moment même où la France entière en avait besoin… Peut être, aussi, qu’au lieu de rester le nez collé à ses tableaux Excel et aux notes des administrations, le ministre de la Santé aurait pu descendre dans la rue et constater qu’il y a un vrai problème de délais d’attente pour les tests Covid depuis le mois d’août.


Vous plaidez pour davantage de mobilité professionnelle dans les plus hauts postes de l’État. N’est-ce pas déjà le cas? En particulier, les allers et retours avec le privé sont déjà nombreux?


Il ne faut pas confondre la mobilité qui, pratiquée à petites doses, permet aux fonctionnaires d’enrichir leur expérience en allant voir comment le privé fonctionne, et la mobilité qui consiste à passer le plus de temps possible dans le privé, pour ne revenir dans l’administration que quand ça se passe mal…

L’État ne devrait être considéré ni comme un filet de sécurité, ni comme le parachute doré de fonctionnaires, revenant dans leur corps en fin de carrière pour toucher une retraite confortable. Au delà de 5 ou 10 ans à l’extérieur – dans le privé, ou en politique -, il serait sain que les hauts fonctionnaires soient obligés de démissionner. On ne peut pas avoir le beurre – les salaires du privé – et l’argent du beurre – l’emploi à vie.


La mobilité au sein même de l’État est insuffisante.


Ensuite, il y a aussi une mobilité au sein même de l’État, qui est insuffisante. Notamment pour tous ces fonctionnaires méritants qui, à partir d’un certain niveau, se heurtent à un plafond de verre et savent qu’ils n’auront jamais les emplois «du sommet», réservés à ceux qui auront décroché le bon diplôme à 25 ans… Il faut aussi penser aux contractuels de la fonction publique, bridés parce qu’ils n’appartiennent pas aux corps d’État.


Pourquoi proposez-vous d’ouvrir davantage de postes aux doctorants de l’université? Un diplôme universitaire est-il nécessairement un gage de compétence au sein de l’administration?


Tous les doctorants ne sont peut-être pas meilleurs que les élèves sortis de l’ENA ou de Polytechnique, mais ils ne sont pas systématiquement plus mauvais non plus. Ce qu’il faut, c’est promouvoir la diversité des parcours comme des points de vue. L’Université forme à la diversité. La recherche pousse à l’innovation et est souvent une école de remise en cause de ses propres certitudes. Les docteurs de l’université ont appris à penser contre eux-mêmes. C’est un atout considérable lorsque l’on gouverne.

C’est vraiment différent des autres types de formation. Il est frappant de constater, dans la plupart des réunions avec des hauts fonctionnaires, combien le réflexe spontané de chacun est de gommer ses divergences, de ne pas avoir l’air original.


La ministre Amélie de Montchalin a annoncé que la réforme de la haute fonction publique ouvrirait des postes réservés aux candidats issus de la «diversité»… Cette solution n’est-elle pas contraire aux principes de la méritocratie républicaine?


Si elle consiste à aider ceux qui ont le plus de difficultés – en raison de leurs origines sociales, de leur accès à l’information etc – à se mettre à niveau pour avoir une chance de réussir dans les plus grandes écoles, je ne trouve pas cela choquant. Mais l’ENA vous dira qu’elle est déjà très ouverte au regard de ses statistiques… Moi-même, ayant passé mon bac en Ardèche, ai pu bénéficier de la sélection sur dossier à SciencesPo – mes parents n’auraient certainement pas pu payer une prépa d’été à Paris, hors de prix, pour espérer me faire accéder à une école à laquelle nous n’avons d’ailleurs pensé que par le plus grand hasard. SciencePo a été pionnière dans les stratégies de diversification sociale ou géographique de l’accès.


Une fois que l’on a dit ça, je crois qu’il y a quelque chose de tout à fait illusoire dans l’idée selon laquelle parce que vous aurez plus d’enfants d’ouvriers, ou de gamins ayant grandi en banlieue, dans la haute fonction publique, celle-ci s’en trouverait radicalement changée. Je connais des hauts fonctionnaires «issus de catégories modestes» qui ont tous les pires travers de leur corps d’adoption… Le problème, ce n’est donc pas simplement «qui» on sélectionne, mais ensuite comment on les forme, et surtout comment on gère leur carrière tout au long de leur vie. Si leur carrière, dans les grands corps, continue à ne dépendre que du copinage, et nullement des résultats obtenus ou des responsabilités prises, alors ils seront toujours incités à privilégier les intérêts de leur corps sur l’intérêt général.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.

%d blogueurs aiment cette page :