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«Ulysse» de James Joyce et nos Cyclopes contemporains

L’éternel combat de la nuance contre la bêtise

Mathieu LAINE, auteur de « Il faut sauver le monde libre » (Plon, 2019), invite – dans l’article du Figaro que nous vous proposons – à découvrir Ulysse le chef d’œuvre foisonnant de James Joyce, qui nous rappelle l’éternel combat de la nuance contre la bêtise.

« Quand le personnage de Bloom refuse l’avanie, privilégie le raisonnement, la nuance, » l’apaisement, le Cyclope se rebiffe.

ARTICLE

« Ulysse » de James Joyce et nos Cyclopes contemporains

oct. 27, 2020 le Figaro Mathieu LAINE


Quelques années seulement après la publication, en 1913, du premier tome de La Recherche du temps perdu paraît un livre aussi fascinant que déroutant : Ulysse, de l’Irlandais James Joyce. Calquant son déroulé sur l’oeuvre antique, il nous mène dans le tréfonds des âmes de personnages qui se croisent à Dublin sur une seule journée, le 16 juin 1904, entre 8 heures et 3 heures du matin. Le couvre-feu n’était donc pas encore de mise. Voguant sur une gamme troublante de styles, nous voici plongés dans les errements mentaux de Leopold Bloom (Ulysse), Stephen Dedalus (Télémaque) ou Molly Bloom (Pénélope), au fameux monologue final débarrassé de structure, de ponctuation et, parce qu’il est intérieur, de surmoi.


Un chapitre, le douzième, consacré au Cyclope, résonne pleinement à notre époque. Il est 17 heures. Le narrateur, en pleine conversation avec un dénommé Troy, croise une connaissance, Joe Hynes. Il décide de l’accompagner au bar du coin. Là, ils retrouvent « le citoyen », un personnage sans nom dont la description préfigure l’agressivité et la bêtise. Celui-ci n’est pas seul. Il est flanqué d’un molosse aussi effrayant et effondrant que son maître. Les trois compères boivent avec animalité et partagent, au soutien de leurs obsessions, de fausses vérités. « Sinn Fein ! que dit le citoyen. Sinn Fein amhain ! Nos vrais amis sont à côté de nous et nos ennemis mortels sont en face. » On dirait du Carl Schmitt. « Sinn Fein amhain », « Nousmêmes seulement » est alors le cri de ralliement des indépendantistes irlandais. James nous convie dans le dédale des cerveaux des bouffeurs de liberté.


Ces trois-là sont bientôt rejoints par d’autres avant que n’entre notre héros, Leopold Bloom. Il n’est pas le bienvenu. Très vite, les provocations antisémites sombrent sur lui. « Je m’suis laissé dire que ces Israëls ils ont une drôle d’odeur de leur naturel que les chiens ils vous reniflent ça de première. » Bloom fera marche arrière sans oublier de rappeler à ce Cyclope du début du XXe siècle comme à ses camarades de comptoir que le Christ lui-même était juif. Au bistro, la confrontation sereine des idées contraires et la quête de vérité historique cèdent vite le pas à la violence. Le successeur de Polyphème, emmuré dans sa bêtise, lui envoie son chien et, en guise de rocher, une boîte à biscuits en fer-blanc dans l’espoir vain de le blesser. Le chapitre se conclut sur une vision étrange, mystique : le narrateur et ses compagnons assistent à l’assomption d’un Bloom immaculé, parti rejoindre les anges, comme arraché aux bassesses humaines.


Avant même la pandémie de Covid-19, les passions cyclopéennes n’ont eu de cesse, chez nous aussi, de grignoter de leur rouille le primat des libertés. Polymorphes comme certains dieux au temps de l’Olympe, elles s’incarnent dans des réalités différentes mais dénotant toutes un rapport douteux à la liberté : Brexit, Trump, Orban, Maduro, Salvini, Le Pen ou Erdogan, l’un des pires qui soit alors qu’il vient à nouveau d’insulter le président français tout en attisant le feu des colères de sa malhonnêteté intellectuelle afin de servir son désir de puissance. Comme une épidémie de Cyclopes nous accusant, nous, d’être aveugles à la cause des peuples. L’histoire a pourtant bien montré que ce sont eux, les rétifs aux droits fondamentaux, qui finissent toujours par noyer la liberté de leurs mains.


En France, la tête d’un prêtre et désormais d’un professeur a roulé, nous plongeant dans l’horreur d’une réalité crue : qu’avons-nous fait de la liberté ? Qui sommes nous pour avoir tant baissé la garde et laissé prospérer ce monstre aux mille facettes ?


Tout mélanger n’a aucun sens mais il serait tout aussi fou de ne pas comprendre qu’un seul combat embrasse tous les autres : la défense première et tant de fois écartée de la liberté des hommes. Liberté de blasphémer, de caricaturer, d’échanger, de s’aimer, de commercer, de se déplacer, d’avorter, de créer, d’innover, de s’arracher à sa condition, y compris à ce qui ressemble de plus en plus à un fatal effondrement. Ce combat, celui de Joyce, doit pour gagner devenir le nôtre, y compris celui de ceux qui, en ces temps de recul contraint des libertés pour faire chanceler un virus, rêvent plus d’arracher leur masque que leurs principales oeillères.


La quête n’est pas aisée. Quand Bloom refuse l’avanie, privilégie le raisonnement, la nuance, l’apaisement, le Cyclope se rebiffe. Il nous rejoue la scène, quotidienne pour nous, du repli face à l’ouverture, de l’étroitesse face à la subtilité, de l’homme borné face à la raison : « Et le voilà reparti avec tous ses noms à coucher dehors de phénomènes et la science et ce phénomène-ci et c’t autre phénomène là » ; « M. Bloom avec tous ses boniments à la mords moi-le-noeud ». Sur ce fumier, les fausses nouvelles pullulent et l’envie fait le reste : « J’ai entendu dire que Monsieur Untel n’a pas ramassé moins de deux mille cinq cents balles dans cette affaire » ; « Le fils d’un traître. Nous savons comment l’or anglais entrait dans ses poches ».


Nous y sommes. À nouveau. Ne pas le voir, c’est se crever un oeil et rejoindre la compagnie des monoculaires. Un deuil, supplémentaire, qui n’a fait aucun bruit, marque ce temps qui s’aveugle. Après Le Débat, Books, le génial magazine fondé par Olivier Postel-Vinay qui offrait aux lecteurs de mieux comprendre le monde en nous plongeant dans des livres venus du monde entier, vient de mourir dans l’indifférence générale. L’esprit critique se cache pour mourir. Le titre de son numéro posthume : « Sommes nous de plus en plus bêtes ? »


Il est plus que temps, vraiment, de retrouver la liberté.

* A publié « Il faut sauver le monde libre » (Plon, 2019).

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