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Hommage à Coralie Delaume, « l’innocence guerrière »

Hommage

Essayiste et collaboratrice de « Marianne », après avoir collaboré au Figaro, Coralie Delaume est décédée ce mardi 15 décembre à Montélimar, à l’âge de 44 ans. Intellectuelle, essayiste, avocate passionnée de la souveraineté nationale… Officier de l’armée de terre, elle est parvenue à déjouer certains clichés que d’aucuns pourraient avoir sur les militaires.

Dans un article pour Marianne en mars 2020, elle dénonçait avec sa plume acérée «l’extrême-centre», dont font partie pour elle « Les Républicains [LR] », le « Parti socialiste » ou « En marche ». Quoi qu’il arrive, selon Coralie Delaume «c’est toujours la même politique qui est menée». «Une politique néolibérale faite d’européisme indépassable, d’austérité budgétaire, de libre-échange et de déflation salariale», ajoute-t-elle.

Proche des chevènementistes, nombre d’entre eux ont témoigné leur émotion. L’ancien ministre Jean-Pierre Chevènement observe : «Aller à contre-courant de la doxa, spécialement quand il s’agissait des dérives européistes, ne l’effrayait pas». «Cette rigueur, alliée à un travail soutenu, était au service d’une vision républicaine de notre avenir», poursuit-il dans un communiqué. Ancienne cadre du Mouvement républicain citoyen (MRC, parti fondé par Jean-Pierre Chevènement), l’intellectuelle et militante pour la cause républicaine et féministe, Fatiha Agag-Boudjahlat a regretté que les médias ne «parleront pas» du décès, alors que la France a «perdu une vraie intellectuelle […] qui n’avait pas honte d’assumer d’aimer la France et la République».

Indéniablement, Coralie Delaume était respectée de gauche à droite, y compris de politiques dont elle n’était pas forcément proche. De nombreux hommages lui sont rendus

Coralie Delaume, l’innocence guerrière

Par Gérald Andrieu MARIANNE

Publié le 15/12/2020 à 11:25

Résumer ses combats ? Ce serait les enterrer avec elle. Alors qu’ils sont là, partout, dans ses interventions publiques, ses livres et ses articles (1). À la disposition de tous, comme l’étendard tombé au sol, prêts à être repris en main et portés fièrement. Et dans les colonnes de Marianne aussi, depuis qu’un homme qui avait tant en commun avec elle, jusqu’à ce foutu cancer, Philippe Cohen, avait su faire confiance à cette militaire. Officier de l’armée de terre, elle voulait, disait-elle sans prétention aucune, « être une intellectuelle ». Elle s’était trouvé un nom d’emprunt pour cela : Laura était devenue Coralie, Blanc s’était changé en Delaume.

Si l’on fait l’impasse sur ses combats, que dire alors ? Il reste à raconter comment elle les menait, son comportement sur le champ de bataille idéologique. Au risque de trop filer la métaphore, il faut l’imaginer sortir de la tranchée en tête, baïonnette au canon. Il faut se la représenter avançant à grandes enjambées, déterminée, puis, après une course folle, s’arrêter essoufflée, se retourner et se rendre compte, éberluée, qu’ils ne sont plus qu’une poignée derrière elle. Les autres, les gueulards, ceux qui il y a encore cinq minutes prétendaient vouloir en découdre, sont planqués dans des trous d’obus. Car le petit monde des idées est ainsi, peuplé de grands pleutres. Et ça, Coralie le découvrait chaque fois avec le même étonnement.

UNE GUERRIÈRE EST PARTIE

Elle, elle ne se planquait pas. Tout simplement parce que ça n’était pas une option dans son esprit. Une guerrière, on vous dit. Une vraie. Spontanée. Une boxeuse, même. L’auteur de ces lignes en sait quelque chose : il avait fanfaronné, il devait l’accompagner à un cours, mais il n’y était jamais allé. Il s’était couché avant même de monter sur un ring. Il avait trouvé son trou d’obus… Pas elle. Jamais.

Cette aptitude au combat, Coralie le doit peut-être à un trait de caractère que les imbéciles prennent pour un défaut : l’innocence. Ils appellent ça de la naïveté et sont fiers d’en être dépourvus. S’ils savaient…

Alors, chaque fois qu’un interlocuteur lui dévoilait une pratique détestable du milieu intello-politico-médiatique – et il n’en manque pas : endogamie, collusion, mesquineries, renvois d’ascenseur… –, Coralie accueillait l’anecdote d’un « Ah bon ? Mais comment osent-ils ? » sincèrement outré, presque enfantin. Comme une gamine à qui on apprendrait que le Père Noël n’existe pas. Et que, en plus de cela, ses « jouets par milliers » sont fabriqués en Chine par d’autres enfants…

« Comment osent-ils » faire ça au débat d’idées ? À la politique en général ? À la gauche en particulier ? À la France et aux Français ? Oui, « comment osent-ils ? », semblait-elle se dire continuellement, elle qui ne s’autorisait pas à écrire le moindre article sans avoir lu au préalable 327 livres sur le sujet. Elle qui nous confiait une méthode de travail déroutante mais peut-être la plus pure qu’il soit : « Pour avoir des infos, je ne sais pas comment on fait, moi. Je n’appelle pas les gens, je ne fais pas d’interviews, je lis ! » Elle qui redoutait qu’on lui reproche de ne pas savoir parler la langue d’Angela après avoir tant écrit sur cette farce qu’est le « couple franco-allemand ». Comme si c’était nécessaire pour saisir les intentions d’un Wolfgang Schäuble ! S’il suffisait de connaître ses déclinaisons pour livrer une bonne analyse, les correspondants des journaux français basés à Berlin nous y auraient habitués… Mais elle, elle se rongeait les sangs qu’on la « démasque »…

DÉMASQUER LES IMPOSTURES

Toujours l’impression de ne pas être à sa place. Toujours l’impression de déranger. Sans cesse, elle demandait si elle pouvait solliciter telle ou telle supposée sommité (« Tu crois que je peux ? Ça ne va pas le déranger ? ») alors que son interlocuteur avait sans doute tout autant à apprendre d’elle… Coralie préparait d’ailleurs ses émissions et ses conférences avec un soin et une précision qu’on pensait réservés aux entomologistes. Et, le moment venu, l’air de rien, à la tribune, derrière un micro – son vrai ring, en somme –, de sa voix mal assurée, elle distribuait de belles mandales bien ajustées à des contradicteurs trop sûrs d’eux, eux, pour imaginer devoir bosser.

Ces dernières années, elle voulait écrire un grand livre sur la destruction de l’État mais se l’interdisait parce que « Tu comprends, il y en a déjà tellement de bons ». Plus récemment, elle cherchait à faire éditer 50 000 signes coup de poing sur notre « nécessaire souveraineté » mais n’arrivait pas à trouver un éditeur, alors qu’elle avait certainement en tête que ce serait le dernier de ses livres. Ces 50 000 signes doivent être publiés, il le faut, nous le lui devons.

En parcourant ces pages, on entendra le timbre de sa voix et on cherchera son humour pince-sans-rire. Elle avait sans doute saisi que celui-ci avait une plus grande vertu que de simplement faire se bidonner l’auditoire : démasquer les imposteurs, dévoiler les impostures. Elle, elle n’en était pas une. Elle voulait simplement « être une intellectuelle ». Elle aura fait mieux : Coralie était une guerrière des idées.

À sa famille et à ses proches, la rédaction de Marianne présente ses plus sincères condoléances et dit sa fierté d’avoir servi à ses côtés.

(1) Europe, les États désunis Michalon, 2014 ; la Fin de l’Union européenne avec David Cayla, Michalon, 2017 ; Le couple franco-allemand n’existe pas Michalon, 2018 ; 10 +1 questions sur l’Union européenne avec David Cayla, Michalon, 2019.

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