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Cynthia FLEURY : On a vécu dans nos corps l’expérience de l’ « effondrement »

Douze mois inédits sur les corps et les esprits

Après plusieurs mois régis par la pandémie de Covid-19, il n’aura jamais été autant question de notre santé mentale, «sursollicitée», insiste la philosophe et psychanalyste Cynthia Fleury. En cette fin de mois de décembre, elle revient dans le Figaro Madame – article que nous vous proposons – sur les répercussions de douze mois inédits sur les corps et les esprits.

Cynthia Fleury est professeur titulaire de la Chaire Humanités et Santé du Conservatoire National des Arts et Métiers, titulaire de la Chaire de Philosophie à l’Hôpital du GHU Paris Psychiatrie et Neurosciences. Elle est également auteure de Ci-gît l’amer, guérir du ressentiment, (Éd. Gallimard).

Extraits:

« L’incapacité de se concentrer et de se «reposer». Autrement dit, le sentiment d’hyper-vigilance, d’être agité, azimuté, inquiet sans raison apparente, fatigué sans raison apparente. Tout cela est le signe d’une lassitude mentale. Les troubles du sommeil et la permanence de l’anxiété, le sont également.« 

« Une vraie fatigue, une forme de découragement, de ras-le-bol généralisé, de sentiment d’un jour sans fin, de mauvaise répétition. Une forme d’assèchement aussi, avec le manque de relations sociales. Le fait de ne pas pouvoir se projeter aisément dans l’avenir commence aussi à peser.« 

Nos autres publications concernant Cynthia Fleury:

https://metahodos.fr/2020/12/16/cynthia-fleury-la-necessite-de-se-reinventer/

https://metahodos.fr/2020/11/24/cynthia-fleury-le-complotisme-nous-securise-par-le-pire/

https://metahodos.fr/2020/11/23/penser-la-societe-pour-la-construire-des-femmes-qui-philosophent-a-lhopital-en-prison-en-entreprise/

https://metahodos.fr/2020/11/15/depasser-le-ressentiment-pour-sauver-la-democratie-avec-cynthia-fleury/

https://metahodos.fr/2020/10/22/la-vraie-politique-se-nourrit-de-la-sublimation-du-ressentiment-et-non-du-ressentiment-lui-meme/

https://metahodos.fr/2020/05/29/le-courage-rend-les-vertus-efficaces-et-operantes/

Interview

On a vécu dans nos corps l’expérience de l’ « effondrement »

Ophélie Ostermann  •  Le 22 décembre 2020 Figaro Madame

Madame Figaro.  Le 3 décembre, vous vous êtes jointe à des psychologues et psychiatres pour alerter sur les conséquences de la pandémie sur notre santé mentale. Vous avez ainsi rappelé que cette année 2020 avait fait ressurgir dans nos quotidiens le “réel de la mort”. C’est-à-dire ?


Cynthia Fleury.  

La Covid-19 met en exergue l’extinction d’expérience épidémique qui est la nôtre, par rapport aux générations bien antérieures. C’est une conquête pour nos vies quotidiennes, qui sont plus douces, mais qui nous préparent moins à tolérer le risque que représente un compagnonnage avec le réel de la mort. Résultat, à cause de cette amnésie générationnelle, nous sommes plus fébriles, émotionnellement, face à cet événement.

Vous soulignez que cela sur-sollicite notre santé mentale…

Oui, elle va l’être à différents niveaux : 1 patient sur 5, qui a été positif à la Covid-19, développe dans les mois qui suivent la rémission des troubles psychiatriques : anxiété, insomnie, troubles compulsionnels. Il y a tous les patients atteints de pathologies psychiatriques qui avaient été plutôt épargnés lors du premier confinement qui là sont en décompensation plus conséquente, et il y a tous ceux qui sont sans antécédent psychiatrique, mais qui sont bouleversés dans leur vie, notamment avec une insécurisation économique maximale, qui éprouvent des troubles dépressifs.

Beaucoup ont l’impression de ne pas être atteint psychologiquement par l’épidémie. Quels signes ne trompent pas ?

L’incapacité de se concentrer et de se «reposer». Autrement dit, le sentiment d’hyper-vigilance, d’être agité, azimuté, inquiet sans raison apparente, fatigué sans raison apparente. Tout cela est le signe d’une lassitude mentale. Les troubles du sommeil et la permanence de l’anxiété, le sont également.

L’incapacité de se concentrer et de se « reposer » est signe de lassitude mentale

D’un côté nous nous sommes rapidement adaptés depuis le début de l’épidémie, de l’autre notre santé psychique est loin d’être épargnée. Pourquoi ? Qu’est-ce qui d’après vous, nous touche le plus durement ?

En fait, l’incertitude va devenir dans les années futures un champ d’expérience prioritaire. Or l’on sait que la tolérance au risque et à l’incertitude est un marqueur très pertinent pour évaluer une santé psychique. Or, le monde de demain va nous sursolliciter par rapport à cette aptitude. Entre le premier et le deuxième confinement, il y a la confirmation d’un fait : ce n’est pas seulement un «hapax» – un inédit, un accidentel – c’est du systémique, du récurrent. C’est la certitude que nous allons de nouveau être victimes de failles systémiques, avec des conséquences très directes dans nos vies. En somme c’est la conscientisation et l’expérience dans nos corps de l’«effondrement», et cela est très anxiogène.

Le sentiment d’être dans des impasses, piégés, conscients des changements nécessaires mais les effets d’emballements sont maintenant compris, ce que la «modélisation dite de l’effondrement» tentait de faire comprendre, comment il se joue des irréversibilités, un phénomène de rétroactions, qu’on ne peut maîtriser. Il y a aussi le sens de la communauté qui change : l’affectio societatis, la qualité de nos sociabilités, bien sûr chacun a vu la valeur de l’éthique du care mais au jour le jour chacun perçoit la distance, avec des interrogations sur la durabilité de ce phénomène, son ancrage ou non dans les comportements, le fait que cela atteint nos résiliences et ressourcements possibles.

Après presqu’un an de pandémie, qu’observez-vous concrètement en cabinet chez vos patients et en supervision des soignants ?

Une vraie fatigue, une forme de découragement, de ras-le-bol généralisé, de sentiment d’un jour sans fin, de mauvaise répétition. Une forme d’assèchement aussi, avec le manque de relations sociales. Le fait de ne pas pouvoir se projeter aisément dans l’avenir commence aussi à peser.

Notez-vous des profils plus impactés que d’autres ?

Les enfants et les adolescents qui avaient été relativement épargnés lors du premier confinement sont plus exposés. Il y a une vraie fatigue mentale, le manque de sociabilisation, des fêtes, tout cela provoque une volonté de débordement chez certains.

J’observe une vraie fatigue, une forme de ras-le-bol généralisé, de sentiment d’un jour sans fin

Le reconfinement a été marqué par un sentiment nouveau ou plus présent : la colère. Contre le gouvernement, contre la mesure restrictive, ou contre celles et ceux qui ne respectent pas les règles, peut-elle laisser des traces dans le corps et l’esprit ?

Le problème n’est pas seulement ce nouveau confinement mais le fait qu’il y ait la possibilité d’un énième confinement, autrement dit d’une réédition incessante du stop and go, comme autant de faux départs. Résultat, vous avez une réaction d’attentisme généralisé et de frustration, et tout cela est intrinsèquement inflammable.

Restaurants, bars, cinémas, théâtres… Nous avons été privés des lieux dans lesquels nous vivons, nous nous ressourçons, dans lesquels nous éprouvons du plaisir. À long terme, cela aura-t-il des répercussions sur notre psychisme ?

Ce sont des lieux de convivialité où l’on échange de façon empathique avec les autres. Et puis ce sont des lieux «culturels» qui nous permettent aussi de sublimer les instincts mortifères, qui nous aident précisément à produire de la résilience. Heureusement rien n’est irréversible, et dès que ces lieux réouvriront nous retrouverons cette aptitude à la convivialité ou à la sublimation. En revanche, le problème est la survie économique de ces lieux et du monde de la culture.

Vous dites que l’incertitude ambiante peut avoir des conséquences sur la santé mentale. Pourquoi avons-nous besoin de certitudes pour avancer sereinement ?

C’est toujours une affaire de nuances. Trop de certitudes, et le schéma dans lequel vous êtes est psychorigide, dogmatique, incapable d’adaptation, sectaire et réfractaire. Trop d’incertitudes, et c’est alors une forme de panique ou d’automatisme annihilant la personnalité, comme si on se mettait en pilotage automatique.

Dès que les lieux de culture et de plaisir réouvriront nous retrouverons cette aptitude à la convivialité

Il faut, selon vous, se saisir de cette question de la prévention en matière de santé mentale. Quelles sont les urgences ?

Notre approche de la santé mentale est encore trop dramatisante et stigmatisante comme si la santé mentale s’occupait des marginaux alors même qu’elle fait partie intégrante de la santé, et qu’elle concerne chacun d’entre nous. L’objet de la santé mentale c’est la personne, la protection de la singularité, et non pas l’anormalité au sens de ce qui serait «dégénéré».

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