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EUROPE : Après la question des valeurs, celle de la mémoire.

UNE MEMOIRE COMMUNE AUX CITOYENS EUROPEENS ?

La construction d’une mémoire commune à l’échelle de l’Union européenne est réputée être une étape nécessaire vers la constitution d’une Europe fédérale et citoyenne. Or, les obstacles actuels restent absolument considérables tant que les mémoires largement influencées par les États-nations formateront l’esprit des citoyens européens. Tel est le thème de la publication présentée qui suit nos publications précédentes sur les valeurs communes.

https://metahodos.fr/2021/03/21/un-grand-jeu-educatif-leurope-des-valeurs/

https://metahodos.fr/2021/03/18/europe/

https://metahodos.fr/2021/03/11/appel-pour-un-pouvoir-democratique-europeen/

https://metahodos.fr/2021/03/10/leurope-et-le-dilemme-des-valeurs/

ARTICLE

POUR UNE MÉMOIRE APAISÉE À L’ÉCHELLE EUROPÉENNE

20 février 2021 , par Théo Boucart Le Taurillon

Le 11 novembre dernier, Le Taurillon publiait un article sur la mémoire apparemment « biaisée » de la commémoration du 11 novembre 1918, en particulier dans les départements alsaciens et mosellan, où de nombreuses associations autonomistes ont réclamé qu’un hommage spécifique soit rendu aux Feldgrauen, les Alsaciens et Mosellans ayant combattu sous l’uniforme de l’Empire allemand. Le refus catégorique du ministère des Armées a montré à quel point le « paradigme » mémoriel du 11 novembre laissait peu de place à l’inclusion de différentes perspectives, et ce, alors que la réconciliation allemande a eu lieu et est désormais le moteur principal de l’intégration européenne.

Au-delà de l’aspect que d’aucuns penseront uniquement local, ce phénomène est puissamment révélateur d’une construction mémorielle et d’un « devoir de mémoire » encore fortement structuré selon le prisme unique de l’État-nation, commémorant des époques où le nationalisme exacerbé provoquait des millions de morts. Rendre hommage aux morts de différents conflits n’est en aucun cas problématique. Ce qui l’est beaucoup plus, c’est la focalisation purement nationale de nombre de commémorations, sans aucune perspective européenne. À l’heure de la nécessaire construction d’une Europe fédérale et démocratique, œuvrer à créer une mémoire commune est pourtant autant indispensable que délicat.

« Devoir de mémoire »

Avant toute chose, il est utile de rappeler que l’étude de la mémoire est très complexe, pour des questions épistémologiques comme symboliques : difficile en effet d’éduquer, de réfléchir et de légiférer sur des évènements qui ont profondément marqué nos sociétés, comme les guerres mondiales et coloniales, la Shoah ou encore l’esclavage. Cela relève d’autant plus de la gageure lorsqu’il faut honorer des mémoires en apparence opposées, comme celle des Pieds-Noirs et des victimes « physiques » de la guerre d’Algérie. Dans la formation des mémoires collectives, l’on se saurait non plus le rôle cardinal joué par l’État.

En dépit de sa connotation très franco-française, l’expression « devoir de mémoire » est intéressante à décortiquer. Apparue dans le débat public français dans les années 1990, comme le rappelle le professeur d’université Johann Michel dans son ouvrage éponyme, le devoir de mémoire induit une obligation morale de se souvenir d’un évènement ayant façonné la nation, en l’occurrence française. Ce devoir prend actuellement la forme de deux paradigmes : celui dit du « 11 novembre » (on célèbre alors la mémoire de ceux qui sont morts pour la France) et celui dit « de la Shoah » (on honore la mémoire des personnes ayant perdu la vie à cause de la France). La reconnaissance d’autres mémoires se fait depuis lors peu ou prou selon ces deux paradigmes.

Malgré son omniprésence dans le débat public français, l’expression « devoir de mémoire » concerne bien d’autres pays européen. En Allemagne et dans les pays d’Europe centrale et orientale, un devoir de mémoire particulier s’est fait vis-à-vis du nazisme. La situation est beaucoup plus nuancée pour les crimes commis sous la période communiste, par l’armée rouge « libératrice » des Nazis ou par les régimes des démocraties populaires. Certains pays ont mis en place des commissions historiques sur plusieurs années, comme la Pologne, la Hongrie ou les pays baltes, particulièrement éprouvés par la période communiste. En Slovaquie et en Bulgarie toutefois, ce travail n’a pas encore été mené, rendant difficile tout travail d’acceptation et de recueillement.

Le rôle de l’enseignement est également cardinal. De nombreux travaux ont en effet mis en exergue la faible européanisation des programmes scolaires et la prédominance d’une lecture très nationale (voire nationaliste) de l’histoire. Dans ces conditions, difficile d’adopter une lecture commune de l’histoire et de voir émerger un devoir de mémoire qui ne soit pas fondamentalement contradictoire entre les États-nations. La réconciliation franco-allemande, malgré ses imperfections, est un modèle qui n’a pas été appliqué partout en Europe, notamment dans ses régions centrales et orientales.

Charges symboliques différentes

Le devoir de mémoire peut également s’apparenter à un « devoir d’oubli ». Une nation peut instituer des journées de commémoration d’évènements qu’elle tient pour constitutif pour sa mémoire collective et son identité nationale, tout comme elle peut délibérément oublier des évènements qui ne rentrent pas dans ce cadre-là. La France a ainsi mis des décennies avant de reconnaître son rôle dans la rafle du Vélodrome d’hiver (le « Vél d’Hiv ») ou sa responsabilité dans la guerre d’Algérie. La Turquie refuse obstinément de reconnaître le génocide arménien, malgré des appels de l’Union européenne à avancer en ce sens. La France est l’un des pays qui a pourtant reconnu ce génocide, l’un des premiers de l’histoire du XXème siècle, via des lois mémorielles portées par le Président Sarkozy.

Les devoirs de mémoires sont donc largement différents d’un pays à l’autre, dans la mesure où ceux-ci se sont battus entre eux durant de nombreux siècles, en particulier au XXème siècle. Toutefois la mémoire officielle n’arrive pas toujours à passer outre les ressentiments nationaux. Dans ce domaine, la réconciliation franco-allemande présente aussi dans le domaine mémoriel, n’est clairement pas à l’ordre du jour en Europe centrale. En Hongrie par exemple, le traité de Trianon est toujours considéré comme une profonde injustice, les minorités magyares présentes en Roumanie, Slovaquie ou encore en Serbie sont d’ailleurs utilisées à des fins politiques, voire irrédentistes.

Même pour des actions en apparence anodines, comme la mise en place de dates communes de commémoration, les choses ne sont pas aisées. L’exemple du 9 mai, fête de l’Europe, en est le parfait exemple. Alors que certains pays ont inscrit ce jour sur leur calendrier, d’autres voient cette date comme très ambivalente, en particulier en Europe centrale et orientale, une fois de plus. Dans ces pays, le 9 mai représente la fin de la domination nazie, mais au prix d’une nouvelle domination, cette fois-ci soviétique. Pas sûr donc que les citoyens de ces pays pensent spontanément à la déclaration Schuman à l’évocation de ce jour.

Construction difficile d’une mémoire européenne

Une mémoire apaisée à l’échelle européenne est pourtant une condition sine qua non de la pérennisation de l’Union européenne dans les esprits. Le carcan national sur le devoir de mémoire étant encore trop fort, il serait bon de chercher d’autres paradigmes sur lesquels l’Europe pourrait se positionner, afin de favoriser l’émergence d’une mémoire européenne. La promotion des droits fondamentaux et des valeurs européennes dans les commémorations pourrait être une première piste, quoique sujette à quelques interrogations – les soldats de la Wehrmacht tombés pendant la seconde guerre mondiale combattaient au nom d’une idéologie antinomique aux valeurs européennes actuelles. Pour autant, ces personnes n’ont-elles pas le droit de voir leur mémoire honorée, en tant qu’êtres humains ?

Les institutions européennes sont en outre le théâtre de nombreux accrochages sur le thème de la mémoire. En 2014, l’ex-président du Conseil italien, Silvio Berlusconi, avait violemment attaqué le Président du Parlement européen Martin Schulz, en assénant que « pour les Allemands, les camps de concentration n’ont jamais existé ». Le Cavaliere s’était déjà tristement illustré dans les années 2000 en comparant Schulz à un kapo, un chef de camp de concentration nazi. Si les réflexes les plus méphitiques continuent de persister au XXIème siècle, l’Union doit redoubler d’efforts pour s’imposer comme acteur de paix à l’échelle du continent.

Au niveau de la société civile toutefois, des initiatives sont à noter. La section locale des Jeunes Européens – Strasbourg mène actuellement un projet nommé Lieux de mémoire, sensibilisant aux guerres franco-allemandes des XIXème et XXème siècles, via la visite de lieux de mémoire, d’interventions pédagogiques et de conférences. Pour en savoir plus, vous pouvez consulter cet article de présentation.

Théo Boucart

Co-rédacteur en chef du Taurillon. Ancien président des Jeunes Européens – Étudiants de Paris. Les opinions exprimées dans mes articles sont les miennes, pas (forcément) celles du Taurillon.

3 réponses »

  1. Bonjour, Thierry,Juste une courte remarque : effectivement il manque à l’Europe un récit, des mythes et un discours (une pensée philosophique) qui révèlent son sens. Ors, ceux-ci existent mais ils ont leurs racines autour de la méditerranée, pas sur ce périmètre européen que nous voyons là. Celui-ci n’est qu’un montage factice délimitant un territoire pour un marché libéralisé et rien d’autre. Cette grande Europe n’est que la Grande Allemagne de Walter Hallstein qu’il avait théorisé au cours des années trente pour le compte du gouvernement de l’époque, et qu’il a dirigé lors de son passage à la tête de la commission européenne, réidentifié en chrétien démocrate. Bien amicalementJean-Marc

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