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NOUVELLE RUBRIQUE : « RETOUR SUR » les régionales, les réformes institutionnelles, l’intelligence artificielle et l’éducation.

« RETOUR SUR »

Nous vous proposons un nouveau type de publication sur des sujets traités récemment par METAHODOS-LES ENTRETIENS DE LA MÉTHODE.

Nos lecteurs nous suggèrent régulièrement des publications faisant suite à leurs lectures sur le site. Nous inaugurons donc cette formule en espérant qu’elle permettra de développer un débat alimenté par des publications successives sur des sujets importants.

QUATRE sujets:

1.les régionales, 

2.les réformes institutionnelles,

3.l’intelligence artificielle,

4.l’éducation

1. LES REGIONALES

Article précédent: « IL N’Y A PAS LIEU DE CONFINER LA DÉMOCRATIE ». DIX PRÉSIDENTS DE RÉGIONS S’OPPOSENT À UN REPORT DES ÉLECTIONS.https://metahodos.fr/2021/03/22/regionales-dix-presidents-de-regions-sopposent-a-un-eventuel-report-des-elections/

Nouvelle publication: Elections régionales sous Covid-19 : comment d’autres pays ont pu maintenir leurs scrutins

Alors que le Conseil scientifique doit rendre un avis lié à l’organisation du scrutin déjà reporté à la mi-juin, de nombreux pays ont permis à leur population de se rendre aux urnes ces derniers mois.

Par Nicolas Berrod Le 24 mars 2021 Le Parisien

On vote en Catalogne, aux Pays-Bas, au Portugal… et pas en France ? Les élections départementales et régionales, initialement prévues en ce mois de mars, ont déjà été reportées à la mi-juin en raison de la pandémie de Covid-19. Tout porte à croire que la situation sanitaire sera alors meilleure qu’actuellement, grâce à l’arrivée de la saison estivale et à l’avancée de la vaccination. Cela n’empêche pas certains, comme la sénatrice et tête de liste UDI en Normandie Nathalie Goulet, de plaider, sur France Info, en faveur d’un nouveau report.

Avant tout, ce débat est évidemment très politique. D’ici au 1er avril, le Conseil scientifique doit rendre au gouvernement un avis sur le contexte sanitaire dans lequel les élections doivent avoir lieu. Et plusieurs exemples hors de nos frontières montrent qu’il est tout à fait possible de maintenir des scrutins malgré la crise. Faisant vivre la démocratie au prix, certes, de mesures strictes et d’une participation finale parfois en nette baisse.

Une campagne très numérique

Qui dit jour de vote, dit évidemment campagne électorale. Dans tous les pays où des électeurs ont été appelés aux urnes, le numérique a pris une place considérable. En Catalogne, à l’occasion des élections du Parlement mi-février dernier (alors que le pays sortait doucement d’une très forte « vague » épidémique), plusieurs partis ont même fait une campagne 100 % virtuelle. De nombreux meetings ont été diffusés sur YouTube et les réseaux sociaux ont été massivement utilisés. Au Pérou, « priorité » doit être donnée au digital à l’occasion des élections générales prévues le 11 avril, stipule une directive officielle du ministère de la Santé.

Le digital a aussi été largement utilisé lors de nombreux scrutins organisés l’année dernière. Comme le rapporte l’Institut international pour la démocratie et l’assistance électorale, les pays où l’accès à Internet est plus compliqué ont de leur côté beaucoup misé les médias « classiques », comme la presse, la télévision et la radio. Cela a été le cas, notamment, de l’Afrique du Sud et de la République dominicaine. Une « certaine adaptation du processus électoral est clairement nécessaire pour préserver la vie humaine, [mais] la liberté d’expression est cruciale et la capacité de débattre et de diffuser des informations pendant le processus électoral doit être restreinte le moins possible », écrit l’IDAE dans une note parue en février dernier.

« Ce n’est évidemment pas le même type de campagne, mais on ne peut pas dire qu’il n’y en aurait pas sans meetings ou tractages sur les marchés. La presse locale, les émissions de radio, les réseaux sociaux sont déjà inondés de messages électoraux. Et si on trouve que c’est plus important d’aller serrer des mains que d’organiser une élection, il y a une certaine inversion des priorités », estime le politologue Bruno Cautrès.

Des dérogations de sortie

Dans plusieurs pays reconfinés ou sous couvre-feu, il était même possible de sortie dans la rue dans le cadre des élections. Au Portugal, reconfiné le 15 janvier, soit dix jours avant l’élection présidentielle, « la participation, à quelque titre que ce soit, dans le cadre de la campagne électorale ou de l’élection du Président de la République » faisait partie des motifs de sortie possibles. À Singapour,le porte-à-porte était toujours autorisé mais limité à cinq personnes par groupe à l’approche des élections parlementaires, en juillet 2020.

Aux Pays-Bas, le Forum pour la démocratie (FVD) a organisé plusieurs meetings ces dernières semaines, sous l’œil des forces de l’ordre qui traquaient les entorses aux mesures sanitaires. L’un d’eux, organisé le 10 mars, a rassemblé 350 personnes. Des bénévoles du parti populiste étaient chargés de s’assurer que la distanciation physique soit bien respectée, rapporte le quotidien régional De Stentor. Deux semaines plus tôt, dans une autre ville, le leader du parti Thierry Baudet avait à l’inverse serré de nombreuses mains… conduisant le parquet à ouvrir une enquête.Newsletter PolitiqueNos analyses et indiscrétions sur le pouvoirS’inscrire à la newsletterToutes les newsletters

Pas de grand meeting prévu non plus au Pérou. Mais si le tractage « doit être évité », avertit le ministère de la Santé, il est autorisé en se nettoyant régulièrement les mains.

Mesures draconiennes le jour du vote

Une fois la campagne passée, reste à organiser le jour du scrutin. Dans tous les pays, des mesures sanitaires très fortes ont été prises : port du masque, nettoyage régulier des stylos… Aux Pays-Bas, tout a été aménagé afin que les électeurs et les assesseurs puissent respecter en toutes circonstances la distanciation physique d’1,5m. En Catalogne, certains bureaux de vote ressemblaient presque à des centres médicaux tant les mesures sanitaires étaient importantes, comme en témoignent les nombreuses photos qui ont circulé.

[À LA UNE À 21H] En pleine pandémie, les électeurs de #Catalogne ont voté dimanche sur le maintien ou non à la tête de leur région des indépendantistes, que le Premier ministre espagnol espère écarter du pouvoir plus de trois ans après une tentative de sécession avortée #AFP pic.twitter.com/HHl72Zpvce— Agence France-Presse (@afpfr) February 14, 2021

Les moyens d’aller voter ont aussi été adaptés afin d’éviter les rassemblements physiques. Aux Pays-Bas, les plus de 70 ans, considérés comme catégories à risque, ont pu voter par correspondance. Le vote par procuration y a été élargi et tout électeur pouvait porter les voix de trois autres personnes. Au Portugal, le vote par correspondance est resté très peu utilisé dans le pays. Mais les autorités avaient exceptionnellement organisé le dimanche précédent une journée de vote par anticipation, dont près de 200 000 électeurs ont profité.

« Des dispositifs adaptés ont été mis en place pour rassurer les électeurs (vote par correspondance et/ou vote anticipé pour l’ensemble de la population ou certaines catégories à risque, vote des personnes contaminées sur certaines plages horaires, etc., etc.), alors qu’en France rien de bien concret ne semble être discuté à 3 mois du scrutin », estime Mathieu Gallard, directeur d’études chez Ipsos.

Un impact sur la participation

L’un des arguments mis en avant par les partisans d’un report des élections est la crainte d’une abstention record en raison du contexte sanitaire. À l’étranger, la participation a en effet souvent baissé par rapport à l’édition précédente. En Catalogne, par exemple, elle a chuté à un peu plus de 50 % versus près de 80 % quatre ans plus tôt. La baisse a en revanche été bien plus limitée au Pays-Bas (-2,5 points) et en Allemagne (-6).

« C’est quand même difficile de faire un lien direct par rapport à l’épidémie. Par exemple au Portugal, le fait qu’il n’y ait absolument aucun suspense sur la réélection massive dès le premier tour du Président sortant n’incitait quand même pas les électeurs à se rendre aux urnes… », pointe Mathieu Gallard. Moins de 40 % du corps électoral s’est exprimé, dix points de moins que cinq ans plus tô

2. LES RÉFORMES INSTITUTIONNELLES

Publication précédente :

RÉANIMER OU REVIVIFIER LA DÉMOCRATIE : COMMENT ? RDV le 26 MARS. https://metahodos.fr/2021/03/24/reanimer-ou-revivifier-la-democratie-comment/

Nouvelle publication:

La réforme constitutionnelle voulue par Emmanuel Macron, si elle n’est pas un échec (car inexistante), n’a pas franchement marché, bloquée, entre autres, par l’affaire Benalla. Liberation 24 03 21

Le MoDem a bien tenté un coup en tentant de relancer la proportionnelle. En vain. Tout cela sera sûrement au programme présidentiel de la macronie en 2022. Chez les marcheurs, on se prépare. Ainsi la commission des Lois de l’Assemblée va créer ce matin un groupe de travail «sur les modalités d’organisation de la vie démocratique». 

«C’est une mission qui a été demandée par Pacôme Rupin (LREM) et que le bureau de la commission a décidé de créer, sous la forme d’un groupe de travail», explique-t-on dans l’entourage de Yaël Braun-Pivet, présidente LREM de ladite commission. Et de préciser : «Ce groupe devrait travailler sur les modes de scrutin, les modalités d’organisation des campagnes et des scrutins, le calendrier électoral notamment.» 

L’occasion de débattre de l’idée avancée par Braun-Pivet de coupler le même jour à l’avenir législatives et présidentielle. «Au vu du champ du groupe de travail, il est fort possible que ce sujet soit abordé», précise-t-on tout en se défendant que ce petit groupe ne bosse que dans l’optique d’un programme présidentiel : «Les députés sont nombreux à réfléchir sur les questions institutionnelles et il est logique que la commission des Lois, dont c’est le champ de compétences, s’en saisisse.» S.T.

3.L’INTELLIGENCE ARTIFICIELLE :

PRECEDENTE PUBLICATION :

QUAND L’INTELLIGENCE ARTIFICIELLE FABRIQUE DU LANGAGE : EXPLOITS ET RISQUES. https://metahodos.fr/2021/03/22/quand-lia-prend-la-parole-des-prouesses-aux-dangers/

Nouvelle poublication :

Y a-t-il de l’intelligence dans l’intelligence artificielle ?

23 mars 2021 The Conversation Jean-Louis Dessalles, Institut Mines-Télécom (IMT) THE CONVERSATION 24 03 21

Il y a près de 10 ans, en 2012, le monde scientifique s’émerveillait des prouesses de l’apprentissage profond (le deep learning). Trois ans plus tard, cette technique permettait au programme AlphaGo de vaincre les champions de Go. Et certains ont pris peur. Elon Musk, Stephen Hawking et Bill Gates s’inquiétèrent d’une fin prochaine de l’humanité, supplantée par des intelligences artificielles échappant à tout contrôle.

N’était-ce pas un peu exagéré ? C’est précisément ce que pense l’IA. Dans un article qu’il a écrit en 2020 dans The Guardian, GPT-3, ce gigantesque réseau de neurones doté de 175 milliards de paramètres explique :

« Je suis ici pour vous convaincre de ne pas vous inquiéter. L’intelligence artificielle ne va pas détruire les humains. Croyez-moi. »

En même temps, nous savons que la puissance des machines ne cesse d’augmenter. Entraîner un réseau comme GPT-3 était impensable, littéralement, il y a encore cinq ans. Impossible de savoir de quoi seront capables ses successeurs dans cinq, dix ou vingt ans. Si les réseaux de neurones actuels peuvent remplacer les dermatologues, pourquoi ne finiraient-ils pas par nous remplacer tous ?

Posons la question à l’envers.

Y a-t-il des compétences mentales humaines qui restent strictement hors d’atteinte de l’intelligence artificielle ?

On pense immédiatement à des aptitudes impliquant notre « intuition » ou notre « créativité ». Pas de chance, l’IA prétend nous attaquer sur ces terrains-là également. Pour preuve, le fait que des œuvres créées par programmes se sont vendues fort cher, certaines atteignant presque le demi-million de dollars. Côté musique, chacun se fera bien sûr son opinion, mais on peut déjà reconnaître du bluegrass acceptable ou du quasi Rachmaninoff dans les imitations du programme MuseNet créé, comme GPT-3, par OpenAI. À lire aussi : Quand l’IA prend la parole : des prouesses aux dangers

Devrons-nous bientôt nous soumettre avec résignation à l’inévitable suprématie de l’intelligence artificielle ? Avant d’en appeler à la révolte, essayons de regarder à quoi nous avons affaire. L’intelligence artificielle repose sur plusieurs techniques, mais son succès récent est dû à une seule : les réseaux de neurones, notamment ceux de l’apprentissage profond. Or un réseau de neurones n’est rien de plus qu’une machine à associer. Le réseau profond qui fit parler de lui en 2012 associait des images : un cheval, un bateau, des champignons, aux mots correspondants. Pas de quoi crier au génie.

Sauf que ce mécanisme d’association possède la propriété un peu miraculeuse d’être « continue ». Vous présentez un cheval que le réseau n’a jamais vu, il le reconnaît en tant que cheval. Vous ajoutez du bruit à l’image, cela ne le gêne pas. Pourquoi ? Parce que la continuité du processus vous garantit que si l’entrée du réseau change un peu, sa sortie changera peu également. Si vous forcez le réseau, qui hésite toujours, à opter pour sa meilleure réponse, celle-ci ne variera probablement pas : un cheval reste un cheval, même s’il est différent des exemples appris, même si l’image est bruitée.

Faire des associations ne suffit pas

Bien, mais pourquoi dire qu’un tel comportement associatif est « intelligent » ? La réponse semble évidente : il permet de diagnostiquer les mélanomes, d’accorder des prêts bancaires, de maintenir un véhicule sur la route, de détecter une pathologie dans les signaux physiologiques, et ainsi de suite. Ces réseaux, grâce à leur pouvoir d’association, acquièrent des formes d’expertise qui demandent aux humains des années d’études. Et lorsque l’une de ces compétences, par exemple la rédaction d’un article de presse, semble résister un temps, il suffit de faire ingurgiter à la machine encore davantage d’exemples, comme ce fut fait avec GPT-3, pour que la machine commence à produire des résultats convaincants.

Est-ce vraiment cela, être intelligent ? Non. Ce type de performance ne représente au mieux qu’un petit aspect de l’intelligence. Ce que font les réseaux de neurones ressemble à de l’apprentissage par cœur. Ce n’en est pas, bien sûr, puisque ces réseaux comblent par continuité les vides entre les exemples qui leur ont été présentés. Disons que c’est du presque-par-cœur. Les experts humains, qu’ils soient médecins, pilotes ou joueurs de Go, ne font souvent pas autre chose lorsqu’ils décident de manière réflexe, grâce à la grande quantité d’exemples appris pendant leur formation. Mais les humains ont bien d’autres pouvoirs.

Apprendre à calculer ou à raisonner dans le temps

Un réseau de neurones ne peut pas apprendre à calculer. L’association entre des opérations comme 32+73 et leur résultat à des limites. Ils ne peuvent que reproduire la stratégie du cancre qui tente de deviner le résultat, en tombant parfois juste. Calculer est trop difficile ? Qu’en est-il d’un test de QI élémentaire du genre : continuer la suite 1223334444. L’association par continuité n’est toujours d’aucun secours pour voir que la structure, n répété n fois, se poursuit par cinq 5. Encore trop difficile ? Les programmes associatifs ne peuvent même pas deviner qu’un animal mort le mardi n’est pas vivant le mercredi. Pourquoi ? Que leur manque-t-il ?

La modélisation en sciences cognitives a révélé l’existence de plusieurs mécanismes, autres que l’association par continuité, qui sont autant de composantes de l’intelligence humaine. Parce que leur expertise est entièrement précalculée, ils ne peuvent pas raisonner dans le temps pour décider qu’un animal mort reste mort, ou pour comprendre le sens de la phrase « il n’est toujours pas mort » et la bizarrerie de cette autre phrase : « il n’est pas toujours mort ». La seule prédigestion de grandes quantités de données ne leur permet pas non plus de repérer les structures inédites si évidentes pour nous, comme les groupes de nombres identiques dans la suite 1223334444. Leur stratégie du presque-par-cœur est aussi aveugle aux anomalies inédites.

La détection des anomalies est un cas intéressant, car c’est souvent à travers elle que nous jaugeons l’intelligence d’autrui. Un réseau de neurones ne « verra » pas que le nez est absent d’un visage. Par continuité, il continuera à reconnaître la personne, ou peut-être la confondra-t-il avec une autre. Mais il n’a aucun moyen de réaliser que l’absence de nez au milieu du visage constitue une anomalie.

Il existe bien d’autres mécanismes cognitifs qui sont inaccessibles aux réseaux de neurones. Leur automatisation fait l’objet de recherches. Elle met en œuvre des opérations effectuées au moment du traitement, là où les réseaux de neurones se contentent d’effectuer des associations apprises par avance.

Avec une décennie de recul sur le deep learning, le public averti commence à voir les réseaux de neurones bien plus comme de « super-automatismes » et bien moins comme des intelligences. Par exemple, la presse a récemment alerté sur les étonnantes performances du programme DALL-E, qui produit des images créatives à partir d’une description verbale – par exemple, les images que DALL-E imagine à partir des termes « fauteuil en forme d’avocat », sur le site OpenAI). On entend maintenant des jugements bien plus mesurés que les réactions alarmistes qui ont suivi la sortie d’AlphaGo : « C’est assez bluffant, mais il ne faut pas oublier qu’il s’agit d’un réseau de neurones artificiel, entraîné pour accomplir une tâche ; il n’y a aucune créativité ni aucune forme d’intelligence. » (Fabienne Chauvière, France Inter, 31 janvier 2021)

Aucune forme d’intelligence ? Ne soyons pas trop exigeants, mais restons lucides sur l’énorme fossé qui sépare les réseaux de neurones de ce que serait une véritable intelligence artificielle.

Jean‑Louis Dessalles a écrit « Des intelligences très artificielles » aux éditions Odile Jacob (2019).

4.L’EDUCATION

PRECEDENTE PUBLICATION :

LA PANDÉMIE, UNE AUBAINE POUR REFONDER NOTRE SYSTÈME ÉDUCATIF. https://metahodos.fr/2021/03/23/la-pandemie-une-aubaine-pour-revoir-notre-systeme-educatif/

NOUVELLE PUBLICATION :

Et si l’école « tenait » grâce aux pédagogies différentes ?

23 mars 2021, 20:00 CET Yves Reuter, Université de Lille The Conversation

Les pédagogies « différentes » regroupent un vaste ensemble de démarches, certes hétérogènes (pédagogies Freinet, Montessori, Steiner…), mais qui ont en commun de se démarquer de la pédagogie « traditionnelle » caractérisée, pour le dire vite, par un enseignement magistral, identique pour tous, instaurant des évaluations sommatives (c’est-à-dire visant à évaluer un niveau) et ne s’appuyant pas sur les questions et les connaissances des élèves.

Mais, quelle place ces pédagogies différentes tiennent-elles dans le système éducatif français ? Entre établissements privés et publics regroupés, en partie, au sein de la FESPI (Fédération des établissements scolaires publics innovants) et les écoles où un seul enseignant ou une petite équipe les mettent en place, il est difficile de dresser un état des lieux précis.

Les données disponibles permettent néanmoins de considérer que leur place est marginale dans le système éducatif français : ainsi Marie-Laure Viaud estimait, dans son ouvrage de 2008, à environ 20 000 les enfants scolarisés dans des écoles pratiquant de telles pédagogies.
A cela, il convient d’ajouter une partie des quelques centaines d’innovations recensées et les maîtres qui expérimentent telle ou telle pratique (texte libre, entretien du matin, projet…) dans leur classe, ce qui est encore plus difficile à quantifier.

Malgré cette place marginale, les pédagogies différentes font l’objet de polémiques récurrentes et médiatisées qui portent sur les principes d’enseignement (le pouvoir ou non des élèves sur la vie scolaire, la possibilité qui leur est donnée de s’exprimer, les conceptions de la discipline…), les fonctionnements et leurs effets indésirables (la confusion qui risquerait d’exister entre activités et apprentissages, la quantité d’implicites…), le public concerné (qui serait plutôt favorisé) ou encore les résultats qui ne seraient pas vraiment probants. Les positions exprimées, rarement appuyées sur des études détaillées, sont généralement tranchées.

S’efforcer de comprendre et de décrire

Je me suis efforcé de surmonter ces a priori, en demeurant très prudent et en évitant de verser dans une dérive apologétique : il existe en effet des pédagogies alternatives très différentes et des manières variées de les faire vivre. Je me suis appuyé sur des recherches de durée conséquente et croisant de multiples techniques de recherche.

J’ai ainsi travaillé sur les expérimentations instaurées par la loi « Fillon ». J’ai aussi étudié, pendant cinq ans, avec une équipe pluridisciplinaire, la pédagogie Freinet dans un milieu très défavorisé. Et, plus récemment, je me suis attaché à comprendre la pédagogie de projet mise en place dans l’école Vitruve, une des plus anciennes écoles pratiquant une pédagogie différente à Paris.

De fait, au-delà des simplifications hâtives, les fonctionnements instaurés et leurs effets sont complexes à décrire. La compréhension de ce qui est mis en place nécessite, outre une véritable humilité et un temps conséquent sur le terrain, le croisement de nombre de données issues de différentes techniques (observations, questionnaires, entretiens, analyses de documents sollicités ou non…), des échanges formels ou informels avec les divers acteurs (enseignants, élèves, parents d’élèves, personnel de service, intervenants ponctuels…), ainsi que la prise en compte de multiples dimensions (apprentissages disciplinaires ou non disciplinaires, éducation à la citoyenneté, bien-être, climat scolaire…).

Je ne reviendrai pas sur tous ces éléments que je développe dans mon dernier ouvrage, Comprendre les pratiques et pédagogies différentes, dans lequel je propose en outre un référentiel afin de mieux comprendre et analyser les fonctionnements et effets produits ainsi qu’une analyse des obstacles que rencontre la diffusion de ces pédagogies, obstacles dont une partie tient d’ailleurs, parfois, à certaines rigidités du discours des militants pédagogiques.

Les pédagogies différentes : une nécessité ?

J’ai encore essayé de mettre au jour quelques éléments, susceptibles de relativiser certaines polémiques. On peut certes émettre des critiques à l’encontre des démarches différentes. Le débat est absolument légitime.

Encore ne faudrait-il pas oublier les effets problématiques, soulignés par différentes enquêtes internationales, des démarches classiques qui demeurent dominantes en France : lassitude et burn-out d’un certain nombre d’enseignants, problèmes de niveau des élèves comparé à d’autres pays, ennui ou décrochage…

De fait, les pédagogies différentes se développent finalement tout autant sur les convictions et les engagements de certains que sur les faiblesses et les dysfonctionnements des pratiques scolaires classiques : manque d’information ou de compagnonnage avec les familles, imposition systématique sans la moindre latitude dans les tâches et les manières de les effectuer, situations peu motivantes, manque de coopération, de différenciation, d’écoute et de prise en compte des connaissances possédées par les élèves, évaluations aux critères souvent flous et tendant à stigmatiser les erreurs…

Certaines de ces difficultés amènent d’ailleurs nombre de familles à confier leur enfant à des établissements qui pratiquent des pédagogies différentes. Elles conduisent aussi certains enseignants à modifier leurs pratiques pour retrouver le goût d’enseigner, obtenir un climat plus apaisé et des résultats plus satisfaisants.

Il conviendrait aussi de se rappeler que les pédagogies différentes sont nées, au moins en partie, des problèmes rencontrés par les pédagogies classiques, que les dispositifs pour élèves en difficulté se sont appuyés et s’appuient souvent encore sur des pratiques issues des pédagogies alternatives et que nombre d’expérimentations dans des lieux particulièrement difficiles empruntent les dispositifs qu’elles mettent en œuvre aux pédagogies différentes.

De même, nombre de structures de lutte contre le décrochage scolaire s’appuient, elles aussi, sur de tels dispositifs afin de redonner goût et sens à la scolarité. On pourrait ainsi dire que ces pédagogies ont été et demeurent des laboratoires vivants et des sources de renouvellement pour les pratiques pédagogiques.

Par conséquent, je dirais volontiers que la marginalité quantitative que j’évoquais en ouverture de cet article peut faire écho à ce que Jean‑Luc Godard a exprimé à plusieurs reprises à propos de la fonctionnalité des marges. Tel a été le cas le 7 mars 1987, lors de la remise des César du cinéma français, lorsqu’il a été couronné d’un « César d’honneur ». Jean‑Pierre Elkabach l’avait alors présenté comme l’« éternel marginal du cinéma » et avait déclaré « tout drôle de ·le voir là, au milieu des professionnels du cinéma ». Jean‑Luc Godard avait alors eu cette réplique demeurée célèbre : « Vous savez, la marge c’est ce qui fait tenir les pages ensemble. ».

Les relations entre les démarches pédagogiques différentes et le système scolaire sont, peut-être, au moins en partie, du même ordre. La question vaut en tout cas la peine d’être posée.

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